LA PRIMAUTÉ FRANÇAISE
de coulisses et la virtuosité de leurs étoiles, et d'envoyer chaque année à Berlin l'inévitable stock de chapeaux et toilettes féminines qui apprennent à la douce moitié de la « bête blonde » comment il sied de s'habiller.
Les Français, qui ont fait preuve de toutes les nobles vertus que pouvait cacher une discrétion aristocratique absolument supérieure, les Français, qui ont montré leur profond dédain pour toute réclame et ostentation, garderont ou plutôt peuvent garder quelques défauts, qu'ils ont été les premiers à reconnaître, à populariser et à exagérer. Qu'importe ! Ces « blagueurs », ces dignes représentants de la gaîté gauloise, incapables, tout comme leurs pères, de se livrer à cet élevage discipliné, echte disziplinierte Menschenzucht, auront la première place du monde. On les prendra en toute circonstance comme modèle et comme exemple, non pour singer leurs manières, — on le fit déjà en Orient — mais pour acquérir leurs qualités. Comme aux dixseptième et dix-huitième siècles, comme à l'époque de la Révolution et à celle de Napoléon, l'humanité entrera dans une ère française. Et son influence au dehors étant plus puissante, la nation en sera plus agrandie encore. En effet, il n'est pas question, cette fois-ci, des fêtes resplendissantes d'une cour, du langage empreint de grâce et de distinction d'une aristocratie, de la contagion de certaines idées ou du charme irrésistible de telle personnalité. Ce qui reprendra, c'est tout ce qu'une
nation a en elle de plus profond, de plus fondamental et de plus général.
Il en sera ainsi, parce qu'aucun autre peuple n'a cumulé en lui un plus grand nombre de ces sympathiques vertus, dont l'ensemble constitue la définition même de l'humanité, brave, charitable, agissante et pénétrée d'idéalisme.
L'Allemand, dieu tombé qui ne se souviendra pas des cieux, aura cependant une consolation, v La voici :
De quelle manière se manifestera la primauté française ? Visera-t-elle à des annexions, après avoir créé, par « ordre supérieur », beaucoup d'hommes, exempts de maladie, bien nourris, bien forts, — bonnes bêtes puissantes et soumises — dont elle fera un argument pour revendiquer des territoires étendus ? Les Français soutireront-ils toutes les richesses de la nature à seule fin d'inonder le monde de leur camelote, dédaignant la probité et dépravant l'art? Engloutiront-ils l'humanité tout entière pour alimenter l'invraisemblable troupeau national ?
Assurément non. L'assassin, le destructeur, le profanateur, le démolisseur de la grande guerre, sifflera dès lors entre ses dents*: Sont-ils bêtes, ces Français ! Ce n'est pas ce que j'ambitionnais !
Jassy, le 19 mars 191 7.
Neamul Romanesc. An XII. N<> i3/}.