L'AUTRICHE-HONGRIE — SES DROITS A L'EXISTENCE
La (juerre actuelle est une véritable révision générale des droits à l'existence de chaque peuple, de chaque État. Elle a jeté une aveuglante lumière sur les capacités de tel ou tel groupe, de telle ou telle organisation politique. Personne ne peut se soustraire à cet examen minutieux et impitoyable; les neutres eux-mêmes y ont passé, et sous le couvert mystérieux de leur situation politique on a trouvé les indices édifiants de leur politique économique et les penchants irrésistibles de leur âme. D'ailleurs, ceux dont la revision n'aura pas été achevée seront appelés à jouer dans l'avenir un rôle infiniment plus effacé que les peuples et les Etats qui n'ont point reculé devant le sacrifice.
Point n'est besoin de ces traités, dont les clauses ne sont jamais absolument impartiales, pour fixer le rang de chacune dans la hiérarchie européenne et mondiale. Quels que soient les traités et leurs clauses, tout est dès maintenant pesé, et bien pesé ; l'expérience de ces trois années de guerre, ayant supprimé les contrefaçons les plus savantes et dissipé les illusions les plus tenaces, est à ce titre décisive. Il se pourrait même que, lors de la conclu-
sion de la paix, le hasard, la destinée — comme on voudra l'appeler — se montrât à certains plus favorable qu'ils ne le mériteraient; mais ces injustices seront réparées, suivant le cas, par un nouveau conflit à échéance prochaine si l'injustice est flagrante, par des révolutions intérieures ou par des réformes impérieusement exigées et accordées avec empressement. De toute façon, les choses rentreront dans l'ordre naturel, dans l'ordre qui doit être, après cette grande épreuve.
Quelle était la France d'avant-guerre, d'avant le sacrifice sublime et la démonstration éclatante de forces dont elle ne faisait point une menace, et d'énergie farouche cachée par une vie morale puissante et si noblement discrète? Et quelle est la France d'aujourd'hui, aux yeux de l'univers, aux yeux mêmes de ses ennemis, dont le rêve serait de s'entendre avec elle pour étayer leur politique future? D'autre part, avec quelle brutalité cette guerre n'arracha-t-elle pas à l'Allemagne son masque d'airain, pour mettre à nu ses profondes faiblesses ! Et combien vaine se révéla l'attente des rivaux, en matière de commerce mondial, de l'Angleterre, qui s'imaginaient que cette nation (( vieille » et dépourvue de vertus guerrières, « cette Carthage gorgée de richesses », s'écroulerait à la première chiquenaude tant soit peu hardie ! Il faut également reconnaître qu'en ce qui concerne les Turcs, les avis ont quelque peu changé, du moins dans certains cercles.
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Mais, s'il était question du démembrement de l'Empire ottoman, une destinée semblable était réservée à l'Autriche. On s'imaginait qu'au premier choc elle perdrait son équilibre, s'écroulerait et offrirait au monde le spectacle d'une ruine sans précédent. Les « nationalités », songeait-on, n'attendraient pas les ennemis provoqués par le fol orgueil de Tisza et les intrigues d'une coterie militaire ; d'elles-mêmes, sans préméditation, sans préparation aucune, spontanément et irrésistiblement entraînées par l'instinct, elles frapperaient, anéantiraient l'odieux conglomérat.
Rien de tout cela n'arriva. La catastrophe ne se produisit pas au début de la guerre, lorsqu'elle était attendue, non seulement par l'espoir des voisins intéressés, mais par le sentiment de justice du monde entier. Elle ne se produisit pas plus tard, à la suite des premiers grands revers, assez inquiétants cependant pour entraîner l'exécution d'importants travaux de défense autour des deux capitales. Les difficultés économiques elles-mêmes, qui, sans être aussi graves que celles de l'Allemagne affamée, ont cependant durement éprouvé la population des villes, habituée à la vie aisée des temps de paix, n'y firent rien.
Là-dessus, voilà les publicistes et les politiciens austro-hongrois, surpris eux-mêmes de voir se réaliser des espérances qu'ils s'avouaient hardies, d'affirmer à l'exemple des Jeunes-Turcs de Constantinople, mais naturellement, avec plus de morgue
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encore, qu'il n'y a pas de problème autrichien — partant hongrois — qui tienne, que la question de l'avenir de l'Autriche-Hongrie ne se pose même pas, qu'il n'y a lieu, tout au plus, que d'entamer en famille quelques sages et paisibles discussions sur des choses qui ne regardent personne, et qu'on aura soin d'envisager sous l'angle étroit des imprescriptibles intérêts des Habsbourg et dans les limites d'une obéissance inconditionnée à la dynastie.
La monarchie ne s'est pas écroulée à l'époque et de la manière prévues. C'est un fait. Mais ce fait ne constitue aucunement un droit d'existence et comme une autorisation morale de vie à l'avenir.
Voici pourquoi :
L'inertie a des forces qui se manifestent sous des formes laides, mauvaises et inutiles. Ces forces, puisqu'elles appartiennent au passé, puisqu'elles sont de simples habitudes, des routines qui coupent les ailes à l'essor de la vie, n'ont rien à voir avec l'évolution nécessaire des, choses. Si la double monarchie, que François-Joseph légua à son jeune neveu Karl ne s'est point dissoute d'elle-même, c'est uniquement parce que ses habitants avaient pris l'habitude, cristallisée au cours des siècles, de vivre ensemble. Leur volonté de continuer cette même vie ressemble assez à l'hésitation du forçat, qui, sur le seuil du cachot où il croupit dans les ténèbres, est aveuglé par l'éblouissante liberté et se retourne, comme pour jeter un dernier regard au réduit, auquel il a fini par trouver quelque mauvais
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charme. Mais si hésitation il y a, ce n'est pas pour les réjouissants attraits du bagne, mais pour les douleurs d'un cœur ulcéré, pour tout ce que l'âme pantelante du malheureux laissa entre ces murs maudits !
Ce qui justifiera l'existence d'un État après cette guerre, c'est là vitalité réelle, active, dont il aura fait preuve, ses aspirations vers le progrès et non la résistance passive, grâce à laquelle il lui fut permis jusqu'à présent de végéter. On n'assomme pas celui qui croupit dans le marasme dont il ne se relèvera jamais, mais on l'exclut de la vie laborieuse et féconde des hommes sains.
Or, Vienne et Pesth pensent avoir trouvé une réponse péremptoire à ce dernier argument. La double monarchie possède elle aussi des forces créatrices. On n'a qu'à s'en rapporter à la bravoure, à la grande et belle bravoure dont firent preuve, sur tous les champs de bataille, les soldats de l'Empereur et Roi. D'où les contradictions infinies avec les communiqués de l'ennemi, afin de prouver justement combien solides et indiscutables sont les droits à la vie, fondés sur de tels faits, de la double monarchie.
Oui, sur tous les fronts, au fond des vallées et sur les pics perdus dans les nuages, ces soldats montrèrent une bravoure admirable, riche de garanties pour l'avenir. Mais ce n'est pas l'Etat qui peut se réclamer de cette bravoure, ce sont les nationalités. Elle n'est pas à lui, mais à elles. Et
les nationalités, ou le voit bien là où la discipline militaire est quelque peu relâchée, font opposition à l'État, sont contre lui. Et si preuve de vitalité il y a aujourd'hui, cette vitalité se manifestera demain par les coups impitoyables dont elle frappera la carcasse politique qui prétend se fonder sur elle pour prolonger sa vie stérile.
Laissons donc à l'Autriche-Hongrie la fierté de la belle énergie de ses combattants. Peut-on empêcher l'âme des ruines de regarder avec attendrissement les jeunes arbres vigoureux qui élancent leur cime vers la lumière, alors que leurs racines profondes sapent les derniers fondements et que les branches, dans leur essor, font craquer les suprêmes jointures?
Jassy, le 20 octobre 19 17.
Neximnl Homanesc. An XII. N« 270.