MÉLISSANDRE A. GARDANNE
Je n'ai, seigneur peintre, ni le caractère, ni les sentiments de Tatiante de Pétrarque, et je ne dois pas en rappeler le visage.
Si j'aimais ! Certes, je n'irais pas jusqu'à dire, comme monsieur de Noves, mon noble époux, étrange petit-neveu de Laure :
<t L'amour est un plaisir qu'il faut varier sans cesse », mais je voudrais que dès sa naissance il fût un bonheur, et je ne l'admettrais pas désolé comme celui de Pétrarque, lequel, « soir et matin, jour et nuit, fait répandre des larmes ». Si j'aimais, moi, j'aimerais à aimer ! Fût-il sans échange, l'amour est déjà une richesse que les privilégiés seuls possèdent. Aimer ! vivre de la grande vie païenne de la nature, c'est
fleurir avec les fleurs, chanter avec les oiseaux, sourdre avec les sources, voir tout d'or dans le çoleil, croire qu'on a son étoile!
Monsieur mon triste amoureux, je désire un troisième dessin de vous et vous en ofl're le sujet :
a Sans eau la mer, sans clarté le ciel, se verront plutôt que moi sans ma plainte d'amour, que mal je cache. »
Remplacez par votre visage le visage de Pétrarque (comme le mien remplace celui de Laure), faites exprimer à votre physionomie les sentiments nébuleux du a Maître en la souffrance d'aimer». Je vous décrirai mélancoliquement à mon tour un coucher de soleil.
GARDANNE A MADAME DE NOVES
Malgré ce qu'il recèle d'ironie, j'accepte réchange avec gratitude, comme tout ce qui me vient de vous, cruelle. Si je mets des larmes dans les yeux de l'amant de Laure, c'est que je n'y puis mettre une espérance. J'attends le coucher de soleil.
M'autorisez-vous à le traduire en tableau, à le peindre, et à vous l'ofTrir, s'il est digne de la description'*
MADAME DE NOVES A GARDANNE
« Je regardais, sur la route de Cabane, la silhouette brisée des Alpines, me demandant si l'artiste, créateur vieilli, avait
tremblé en faisant ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les lignes pures.
<x Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s'élevait dans le ciel à mesure que le soleil descendait.
« Mes yeux fixent l'astre à son déclin, et je le vois répandre sa lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent, retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent tomber de ses lèvres.
« Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés, qu'Apollon n'a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et que seule, peut-être, depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je commence à déchiffrer.
« La nappe d'azur du ciel s'émiette, pou«droie, les cyprès s'entourent d'une buée d'ombre et se gonflent. Le Luberon blan-
chit, les Alpines se teintent lentement de violet.
« Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, puis, brusquement, il les rejette par delà l'horizon ; des feux s'allument au-dessous de l'astre et renvoient d'en bas leurs flammes au ciel.
<x Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant sous la pourpre, le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin.
« Le soir tombe. Les oliviers s'argentent.
Les nuages se dissipent en flocons d'un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une dernière fois au sommet des Alpines.
« Bientôt la nuit froide pleure le jour brûlant disparu. »
GARDANNE A MADAME DE NOVES '
Madame, un mot do votre précédente lettre a failli me rendre fou. Il me donne Tespoir insensé d'une aurore nouvelle dans « la nuit froide où je pleure le jour brûlant disparu. j>
Si j'aimais! dites-vous. Si vous aimiez, madame! Vous pouvez donc aimer? Quelqu'un peut donc avoir l'audace de vous répéter : a Je vous aime ! »
Oui, madame, je vous aime et vous aimerai de votre amour, maintenant que vous me l'avez révélé. Vous riez des amoureux tristes, vous ne rirez plus de moi. Vous êtes celle que j'ai follement cherchée à travers les autres femmes. Si j'ai osé vous parler de l'amour de Pétrarque pour Laure, c'est
païenne m
qu*au milieu de mes aventures je n'avais sauvegardé que ma passion de Tidéal, et que celle-là seule me paraissait, digne de vous. Mais vous êtes assez noble pour tout purifier d'un regard. N'étes-vous pas la beauté divine, la poésie? Vous qui donnez une âme à toutes les formes, à toutes les choses, donnez la vie à mon adoration 1
O païenne, ce n'est point l'amour mystique, subtilisé, nile sentiment quintessencié, éthéré, ni la passion abstraite, affinée par cent générations littéraires, qu'il faut vous peindre et dont un adorateur doit vous faire hommage ; c'est l'amour divinement humain, puisé aux sources de la simple et grande nature. Mais je ne sais rien de celui-là, madame, parlez-m'en. Voyez ce qu'un seul mot a transformé ou plutôt renversé d'idées enmei. Dites qui vous éteA:
femme ou nymphe? On ne connaît rien de vous autour de vous.
Permettez que je vous aime. Laissezmoi vous dire un dernier chant de Pétrarque. Celui-là ne pleure pas :
Non prego già, ne puote aver più loco, Che misuratamente il mio cor arda; Ma che sua parte abbia costei delfoco.
MADAME DE NOVES A GARDANNE
Qui je suis? Personne encore ne m'avait posé cette question. Me Tétais-je seulement posée à moi-même? Non. Qui je suis? Je suis païenne. Voilà ce qui me distingue des autres femmes. Pourquoi suis-je païenne?
Je veux bien, mon grand ami, le chercher avec vous.
Je remonte le cours d'une existence dont
la préoccupation unique, longtemps inconsciente, a été de se garer des sentiments ayant cours, des idées toutes faites, des opinions classées par catégories, des jugements dont il faut épuiser la série logique, dès qu'on en accepte un seul.
Vous connaissez mon père. Il a été le compagnon de plaisir du vôtre. Jusqu'à mon mariage, à seize ans, j'ai vécu seule à Saint-Estève, avec ma gouvernante grecque, recevant les visites de mon père, du vôtre, d'une douzaine de leurs amis communs venant tour à tour pécher ou chasser, s'amuser, selon leur expression marseillaise, et que je ne voyais guère, tenant, disaient-ils, à ne se point gêner pour une fillette.
Les paradoxes de mon père, sa violence contre toute idée religieuse, son athéisme agressif m'avaient, dès l'enfance, révoltée
Je comprends aujourd'hui son intolérance.
De telles opinions si farouches ne lui étaient pas venues sans cause et sans épreuves.
Il adorait ma mère, belle entre les femmes ; il avait la passion du bonheur.
Ma mère détestait les joies de la vie, préférant la béatitude à Tamour. Malgré la tendresse d'un mari, ou plutôt d'un amant, elle se jeta pour ainsi dire dans la mort, égarée par une pieuse folie, attirée par le vertige de l'immortalité de l'âme.
J'avais trois ans à la mort de ma mère.
Je ne revis pas mon père durant une année. Il voyageait, cherchant l'oubli qu'il trouva dans le plaisir.
En son absence, on essaya de me distraire avec des jouets sans cesse nouveaux qu'il m'envoyait. Lorsqu'il revint, je lui demandai la seule chose qui m'eût manqué,
des livres. Il me les refusa, défendit longtemps qu'on m'en donnât. J'appris à lire, au hasard, toute seule.
« Il ne faut savoir que ce que l'on voit, sentir que ce que l'on ressent, répétai!
mon père; au moins, avec cela, on n'a pas d'exaltation religieuse. Les livres entretiennent l'erreur dans les esprits; comme l'eau prise à sa source est plus pure, l'idée prise sur le fait est plus claire. »
Les seules leçons que reçut mon enfance furent celles qui devaient me garantir de toute notion religieuse, mon père s'imaginant que les croyances ne viennent (ju'à ceux à qui elles sont enseignées. Cela est vrai peut-être pour bien des gens. Il arriva pour moi qu'on me mit en présence de la nature, du seul maître qui pût avoir une influence déflnitive sus mon esprit, et dont on me laissa lire le livre grand ouvert
GARDANNE A MADAME DE NOVES
Contez, contez, madame. Dites-moi quels chemins vous avez parcourus, pour que je vous y retrouve.
La nature! Je n'ai jamais vu en elle, jusqu'à vos lettres, jusqu'à vous, que ce qu'un peintre y voit d'ordinaire : rien que des images, des formes. A-t-elle une personnalité? Se révèle- t-elle à qui la scrute? Se donne-t-elle à qui la cherche? Est-elle mystérieuse ou simple? Peut-elle répondre si on l'interroge, guider si on la consulte?
Ses forces doivent-elles être quelquefois rebelles ou toujours associées à Thomme?
Sont-elles tantôt résistantes et tantôt favorables à son action? Peut-on indifféremment les dompter ou se les rendre bienfai-
païenne il
santés? Faut-il vivre dans la nature, sans cesse, ou parfois s'en abstraire pour grandir humainement? Ce que vos dieux vous ont enseigné, mon amie, enseignez-le moi.
MADAME DE NOVES A GARDANNE
Vous réclamez une confession; la voici :
Je voulus connaître le secret des choses, ^ seule, puisqu'on refusait de me transmettre j les connaissances amassées par les , hommes; sans guide, sans direction, je '' cherchai.
Tout enfant, de si loin que je me souvienne, je quittais ma chambre lorsque ma gouvernante reposait, je descendais au jardin et je regardais sous les étoiles, sous
la lune, ce qui se passait durant la nuit.
Je me couchais dans la prairie, pour que la rosée m'habillât de perles comme les herocs et les fleurs. J'appris à grimper dans les platanes, pour dormir perchée comme les oiseaux. J'essayais de surprendre le peintre qui, du soir au matin, colore de rouge les fraises, qui met un duvet sur les pèches, brunit les prunes, fait luire les pommes, noircit ou blanchit le raisin, dore les abricots.
Je ne savais rien, mais je n'avais rien à désapprendre. L'intelligence, fruit mûri dans la culture de ceux qui nous ont précédés et dans l'atmosphère de ceux qui nous entourent, est souvent, par le sophisme ou par des jugements relatifs, en contradiction avec le vrai éternel.
Mon esprit se formait d'après nature.
Les notions de mon savoir, quoique res-
treiales, prenaient dans ma pensée leur place définitive, à leur rang, selon mes apliludes personnelles. Mes connaissances se groupèrent par l'attraction de mes facullcs. J'échappais aux méthodes, aux classifications faites pour le grand nombre, et qui faussent, qui détournent de soi-même un esprit original.
Toute leçon me venait de la chose vivante elle-même, et non à travers des observations recueillies par d'autres.
Je me rappelle que, montant beaucoup à cheval, je galopais sans cesse dans la plaine, regardant chaque objet en détail, n'osanl pas escalader la montagne, convaincue que j'étais trop jeune, trop ignorante, pour voir des ensembles, et me promettant, comme récompense suprême, de gravir les hauteurs, de m'élever !
Ma personne en lérieure et mon être in-
lime grandissaient dans des exercices communs. Nul ne me poussait à une croissance hâtive et je me développais sûrement. Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans être tenue de la vivre dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducités de cent sociétés mortes de vieillesse.
Mes idées étaient simples. Elles gravitaient sans effort dans les voies supérieures où Ton rencontre les dieux. Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais avec tout mon être. Il y a dans l'homme moderne des lumières éteintes, des sens atrophiés. Je pénétrai le secret des lois d'échanges avec la nature et mêlai moc individualité au grand tout.
Ce qui frappa le plus mon imagination fut le soleil. Il me parut l'expression la plus sensible du divin, celle qui prépare
le mieux la germination de l'idée religieuse dans l'homme.
Je me grisai en respirant la flamme de l'astre immortel, j'en recherchais lès embrassements; je crus trouver un être semblable à moi, plus brûlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont je partageais les habitudes, me levant, me couchant à ses heures, amoureuse de sa face étincelante, désespérée de ses disparitions comme de l'absence d'un être adoré.
Le soleil fut ma première passion, mon premier culte.
Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais des figures mystérieuses. Quand je courais à leur pied, je m'imaginais les entraîner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon cheval. Les arbres m'accompagnaient en longue file ou par troupe,
je me sentais emportée par le mouvement de toute la terre sous le regard de toutes les étoiles. Ah! les belles chevauchées que celles faites avet la nature entière I
Je parvins à entendre croître Therbe, se former la fleur, grossir le fruit. Je chantais le langage des oiseaux. Dans leur marche, les astres me visitaient, venaient à ma rencontre : j'étais nuage au vent, terre à la pluie, roche au soleil, poisson dans l'eau.
Je parlais à tout, même au silence, même aux pierres, et tout me parlait.
Gomme le berger avec son troupeau, le chasseur avec son chien, le laboureur avec ses chevaux, je comprenais Fesprit des bêtes. Je découvrais les affinités divines, humaines, naturelles, de toute chose, de toute force, de toute vie, et je goûtais le bonheur d'un accord parfait de l'être avec son milieu.
Les paysans étaient mes amis ei me comprenaient, surtout les vieux, parce qu'As savent, comme je savais, ce^ que disent les nuées, ce que demande la terre, ce que regardent les étoiles, ce que cherche la lune, ce que donne le soleil.