‹ PaīenneChapitre 4 sur 6 · A MADAME DE NOVES · texte numérisé non relu

A MADAME DE NOVES

Votre bon génie me dégage du fatras de mes connaissances inutiles. Je ne veux plus rien comprendre qu'à travers vos initiations, à travers vous. Tout ce que la nature vous a répondu, je Tai demandé ftPart, qui souvent est resté muet, et voilà qpie Fart même s^éclaire à mes yeux par vos révélations. Mélissandre, jusqu'à vous je ne voyais, dans le vivant, que des natures mortes. Je vous bénis de répandre sur

moi la lumière. Je vous aime ! Je serai et qu'il vous plaira que je sois dans votre vie : frère, esclave, adorateur. Tout s'accorde en mon esprit pour vous admirer. Revenez à Vaucluse : le val fermé est vide sans vous.

Je regarde ce qui m'entoure, puisque regarder c'est lire dans le même livre que vous ; j'écoute, puisque écouter c'est entendre vos voix ; mais, seul, je sais à peine balbutier les mots, les sons de votre langue. Revenez I

Ce soir, je suis allé au château, ayant appris que M. de Noves était rentré de Marseille. Votre noble époux, comme vous dites, m'a traité en camarade, ce que je ne subis que par affection pour vous; il m'a fait ces vilaines confidences de libertin qu'il ose faire devant vous, trouvant cela c( grand seigneur », et auxquelles vous

répondez avec un joli sourire : « Vous êtes le plus corrompu des hommes. »

Moi aussi, madame, j'ai été un corrompu, mais je ne vous connaissais pas, je n'avais pas eu la fortune de contempler votre beauté, de découvrir la grandeur incomparable de votre esprit, d'adorer la bonté de votre cœur. N'avais-je pas le droit de mépriser les faux semblants de l'amour qu'on m'offrait, de dédaigner comme inférieures les femmes qui ne sont pas Mélissandi'e ?

Permettez que je vous écrive ce que vous lirez dans mes yeux, ce que je ne cesse de vous dire en pensée... Je vous aime!

11 me reste quatre jours encore sans vous voir. Mon impatience devient de l'angoisse.

Ai-je peur de vous retrouver dans ce grand calme superbe, dans cette sérénité olympienne que je prenais pour de la hauteur,

pour de rinsensibilité, et qui ne sont que la dignité d'une âme incomprise ?

Je ne me consolerai de celte longue attente que si vous daignez m'envoyer encore Tun de ces paysages qui me font faire à vos côtés une inoubliable promenade*

Vous trouverez à la maison de Pétrarque, quan(d vous daignerez honorer mon atelier de votre visite, vos descriptions si achevées devenues esquisses.

MADAME DE NOVES A GARDANNE

Voici ma dernière lettre, etje vais vous la faire bien longue, mon grand ami, car il me plaît de vous écrire, comme il me plaira de vous revoir.

Je commence par le tableau de ma pro-

menade d'hier, puisque vous désirez Tavoir faite avec moi :

<c Au milieu de la plaine, sur le grand fleuve qui roule ses eaux lourdes, est suspendu le pont de Gavaillon. Il ressemble, avec ses cordages, au pont d'un immense navire à voiles.

a Les flancs ravagés du Luberon étalent des entrailles d'or. Les hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des mastodontes. L'un des sommets a la forme d'un monstre. Il semble nager sur les vagues de la terre, s'abaisser pour se relever dans le roulis des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, posés sur le monstre, l'entourent d'écume soulevée.

« Plus près, la colline de Saint-Jacques, toute nue, s'enveloppe amoureusement de ciel d'un bleu pùle.

a Dans les îles formées par la Durance, et que recouvrent des galets roulés, de grands roseaux se vêtissent de soleil, de lumière et de gloire.

« Je quitte le fleuve et je reviens à Saint- Estève. Au seuil des maisons de paysan, la vigne se soulève sur des ceps allongés, grimpe, se déploie pour former un abri contre la chaleur. Tantôt la vigne est vierge : elle a le sang aux feuilles comme les jeunes filles Font aux joues, car le fruit seul règle le cours normal des sèves. Tantôt la vigne a les feuilles vertes et le raisin noir, où le sang s'est amassé dans le jus des grappes.

« Les insectes bourdonnent, les mouches luisent et traversent, en se jouant, les rayons de soleil. Je suis assise au bord d'un ruisseau, entourée de fleurs : des luzernes rougeâtres, des chardons violacés,

des pissenlits dont la couleur d'or enrichit la vulgarité, de la menthe et des scabieuses lilas, des pâquerettes blanches et roses, une sorte de muguet qui s'accroche aux tiges fleuries et les orne de beaux colliers de perles noires.

« Octobre a déjà teinté de rouge la graine de l'aubépine, les clématites ont leur beau plumet de duvet, les mûriers sauvages offrent au passant des fruits parfumés. Sous les ronces se cacnent de fines giroflées. Aux fusains pendillent, à travers les feuilles pourprées, des bijoux de corail en forme de trèfle.

(( Perchée dans un arbre, une fille chante.

Elle cueille les feuilles d'un mûrier pour la pâture des moutons. Grimpé dans un peuplier, cueillant aussi des feuilles, chante un garçon. Tour à tour ils unissent leurs voix, ou s'interrogent ou se répondent en

des couplets monotones tirés d'une complainte.

a Deux pâtres sur la route, vêtus de blouses bleues, écoutent et répètent le refrain de la triste chanson, tandis que leurs chèvres blondes, blanches et noires, se suspendent aux ronces des talus.

« Les paysans sont répandus ici et là.

L'homme au travail des champs a Tallure grave, les mouvements nobles. Le laboureur, tandis que son cheval s'agite sous les mouches, se tient droit dans le sillon. 1) dirige et maintient son socle sur la terre qu'il creuse, qu'il retourne et qui se laisse mordre en silence. i>

Déjà tout pose dans mon esprit. Je ne vois plus que la forme des choses, et leur âme m'échappe. Je ne regarde plus le dehors à travers moi seule.

Mon affection pour vous grandit chaque

jour. J'espère que votre tendresse humaine ne me fera pas oublier mes dieux. Il me fallait un ami, il vous fallait une initiatrice. En pénétrant le sens de la nature, vous rencontrerez comme moi le surnaturel.

Sous le soleil de Provence, tous les chemins mènent à Tinfîni.

Autant le divin est repoussé dans les villes par Tagitation et le scepticisme, autant il s'offre et vient au-devant de nous dans nos campagnes silencieuses.

Les courants des dieux ti l'homme et de rhomme aux dieux ne se rencontrent qu'en oléine lumière.

Vous me demandiez, à l'une de nos premières conversations, comment il se faisait que j'eusse choisi, pour les adorer, les dieux païens.

J'ai su par hasard, et par ma gouvernante, le grec moderne, et les seuls livres que

mon père n'ait point songé à me faire enlever, n'imaginant pas que je pusse un jour y lire, c'est l'Iliade et l'Odyssée. Mon premier culte avait été le Soleil. Je découvris Phébus parmi les dieux homériques, et il m'initia au culte des autres dieux.

Toute forme définie du divin devait me trouver prête à l'adorer, mais surtout celle vers qui mon être, développé en pleine nature, s'élançait plus librement.

J'invoque les dieux païens sans exaltation, je les adore sans sacrifier en moi ce que je crois avoir reçu d'eux. Ils m'assistent et m'apparaissent sans miracle. Plus je les conçois parfaits, plus ils se font parfaits pour moi.

Le divin, qui crée l'infini des formes, peut s'incarner à son grû dans la forme que les hommes lui prêtent. Toute religion est agréable aux dieux.

•Ce qu'ils veulent, c'est la prière, encens ie l'âme, fumée des sacrifices de Fôtre intérieur, ambroisie dont ils se nourrissent.

A MÉLISSANDRE

O ma belle païenne, je prierai vos dieux.

Mon ûme ardente brûlera pour votre culte et pour leur culte tout son encens, elle s'enflammera de tous ses feux. J'obtiendrai d'Apollon qu'il me révèle l'incantation mystérieuse qui livre à l'amour des hommes l'amour des nymphes et des déesses.

Mélissandre, je vous aime! Mon adoration va vers vous tout entière. Pourquoi faut-il que je la traduise par des mots ? Si la pensée pure pouvait s'exprimer, être comprise, sans l'aide épaisse et lourde de l'écriture ou de la parole, si vous consen-

liez à percevoir ce que je sens, quel langage divin vous entendriez, ô divine I

A LA MÊME Au château de Novcs.

J'ai reçu de vos yeux, hier, mon amie^ Tun de ces regards qui lient autant qu'ils illuminent, et j'ai cru deviner que vous pouviez m'aimer.

Je vous ai quittée à la hâte, craignant de réclamer trop vite une espérance qui m'eût rendu fou de bonheur.

J'irai vous revoir aujourd'hui pour vous dire que je peux être aussi intimement uni à vous que votre pensée l'est à votre esprit, sans troubler par un désir votre noble existence.

A TIBURCE

Ai-je écouté Apollon en personne? Êtesvous Tinspiraleur des chants de mon ûme?

Jamais je n'ai entendu en moi ce que j'entends. L'amour est-il si harmonieux? Est-il ta révélation complète du divin? Les vers de Shakespeare, les paroles de Roméo, dits par vous, ont enfanté dans mon cerveau mille visions poétiques et Font fait merveilleusement délirer. Où suis-je?

En quel monde irréel m'avez-vous transportée? Je vous aime depuis quelques heures, et déjà vous avez pris possession de ma pensée. Vous ne me quittez plus.

Vous m'êtes présent si je me reporte en moi dans le passé le plus lointain, et vous m'apparaissez dans l'avenir le plus obscur.

Tout me paraît plus grand, plus haut, plus profond dans la nature, plus divin dans le divin.

A MÉLISSANDRE

Je n'ai jamais rêvé plus délicieusement que cette nuit, tant j'avais amassé d'images riantes et empli mon être de bonheur, de tendresse et d'espérance. Je vous dois la plus violente et la plus noble émotion de ma vie, et j'imagine que mon amour sera fait d'autant de gratitude que d'enivrement.

A TIBURCE

Une tristesse inexplicable, douloureuse, m'envahit. Sans votre tendresse, la vie

maintenant me paraîtrait cruelle à vivre. Si je pouvais appuyer ma têle sur votre épaule et longuement m'y reposer, les larmes que je répands seraient de douces larmes.

A MÉLISSANDRE

C'est bien la même âme qui anime nos deux corps et les pousse à l'indissoluble union. Je suis encore tout ébloui des clartés et des langueurs de vos yeux. Je voudrais être auprès de vous et m'assurer que votre cœur s'est calmé, rasséréné. Que lui fautil ? La sécurité dans le bonheur, la paisible et délicate intimité de deux natures sœurs?

Mélissandre, ces joies, nous les possédons. Nous avons tous deux, sous la main, les plus beaux fruits de la vie à cueillir.

Qu^exigent vos dieux en échange de tels dons ? Une large confiance en chacun de nous, le mépris du danger, l'ardeur de vivre. Vous m'avez dit ce soir que l'amour diminuait en vous la passion de la nature, et que la mort vous attire. N'allez pas comme votre mère, ma bien-aiméc, prclércr l'extase au réel, épargnez mon affection craintive encore.

J'apporterai le bonheur, je le veux, dans une existence qui l'a trop attendu. J'ai cet orgueil de croire que je le puis.

A LA MÊME

Jamais mon âme n'a enlacé la vôtre comme ce soir. Ce n'est plus de l'attrait, comme au début de notre amour, c'est de la pénétration, l'embrassement infini et

conscient de nos deux êtres. Pourquoi, Mélissandre, vous qui dédaignez les amours de Pétrarque et de Laure, n'être que platoniquement à moi? L'amour dans l'absolu, c'est-à-dire par l'âme seule, a quelque chose du vide de l'irréel. Pour le bien concevoir, pour éprouver l'amour dans toute son ardeur, dans toute sa soif, dans tout son infini, pour en avoir la conscience et la possession vraie, il faut qu'il s'appuie à l'appui même que vos dieux, Mélissandre, ont donné à l'âme, à l'enveloppe physique. Ce n'est qu'unie au corps que l'âme peut goûter dans ses Voluptés célestes tout ce que l'amour a de grand, de beau, d'immortel.

A TIBURGE

Sans doute, la nature exige que l'âme s'unisse au corps, mais voyez aussi, mon bien-aimé, combien la vie de l'âme en soi peut apporter à l'être humain, divinisé un instant, de bonheur céleste !

N'ai-je pas trouvé aujourd'hui la vie propre de ma pensée, ce qu'on appelle le hors de soi, et ce qui n'est au contraire que le moi détaché de ses entraves humaines? N'avez-vous pas vu mon être intime émergeant p jur ainsi dire au-dessus de la nature, comme j'ai vu votre être intime dégagé de ses liens terrestres? Ne nous sommes-nous point apparus dans nos éléments divins ?

Comment exprimer ce que nous avons

païenne Al

ressenti, ce qui nous a été révélé? Nous avons éprouvé le tressaillement des antres sacrés, nous avons reçu Tinitiation antique des mortels qui avaient pénétré dans les enirailles de la terre, vu les âmes vêtues seulement de l'ombre des corps; nous avons traversé les cercles où l'on quitte la vie pour se réveiller dans la mort. Rappelons-nous cette heure suprême et fixonsla dans notre souvenir, pour en offrir, durant toute notre vie, la reconnaissance aux dieux.

Nous marchions vers la source de Vaucluse. L'eau des cascades de la fontaine s'était retirée subitement depuis la veille, le grand lac verdâtre était vide; l'antre blanchi, lavé, avec sa voûte énorme, prenait l'aspect d'un temple, s'ouvrait dans toute sa profondeur pour nous attirer... Ma main dans la vôtre, j'eus à tel point le ver-

tige des profondeurs, que je me penchai sur l'abîme. Votre main quitta la mienne et je crus éprouver la sensation de la chute ; mais bientôt, enlacée par votre bras, serrée contre votre poitrine, votre souffle brûlant mon visage, enlevée par vous, je descendis.

La pierre des roches émiettée, roulée, polie par l'eau, descendait avec nous vers le trou béant. Le sol marchait ; une terreur sacrée nous envahit. Votre bouche effleura la mienne, et je reçus de vos lèvres, tout à coup devenues froides, un premier baiser.

Nous prononçâmes la même parole :

« Mourir! »

J'eus alors la vision religieuse et païenne dugrand être terrestre avec son œil unique.

Dans la source, ronde, verte, luisante, au fond de la grotte immense, le regard de l'eau nous regardait. Je fermai les yeux

pour ne plus subir la fascination, et je m'évanouis.

Ma pensée se détacha de mon corps, attira la vôtre, et toutes deux voltigèrent sur l'abîme. Pensée, âme, ombre, je n'avais plus rien de corporel, et cependant je me voyais et je vous voyais. Un allégement divin me ravissait. Apollon resplendissant m'appelait à lui au milieu des cercles de lumière.

Je m'éveillai dans vos bras, la tête penchée sur votre épaule, votre bouche appuyée sur mon front, répétant mon nom.

Vous étiez pâle comme les voûtes de la grotte. A mi-chemin de l'abîme vous aviez heurté contre une roche moins arrondie que les autres, vous vous y étiez accroché, vous aviez pu gagner le petit sanctuaire où nous étions sauvés tous deux.

Le grand arceau de la grotte s'arrondis-

sait sur nos têtes en un dessin admirable.

Ses parois marmoréennes, incrustées par Teau, étaient éblouissantes de richesse. Il semblait un palais féerique, sorti de terre pour fêter quelque noce divine.

Mon amour ne me parut plus le même, et je ne m'étonnai pas, après cette échappée de la vie, de vous entendre me répéter :

« Nous sommes unis pour jamais, et tu me dois ton amour sans réserve. » Une puissance terrestre, faite d'épouvante comme toutes les initiations, nous avait unis.

Je vous jure d'être à vous quand mon âme, remise d'une si terrible émotion, sera un peu rassérénée. Elle aussi veut se donner.

' Pétrarque et Laure n'étaient point descendus au fond du gouffre où nous sommes descendus. Ils buvaientl'amour de Vaucluse isLïis la poussière des cascades, ils l'ont

miré dans les reflets irisés de Teau courante ; ils n'ont vu le temple qu'à travers le rideau de verdure qui tremble sur la source remplie. L'antre sacré, qui attire la vie pour l'engloutir, ne les a point attirés ; mais non plus Cybèle, qui arrache à Saturne les couples amoureux initiés, ne les a point dotés de tous les désirs terrestres, ni préparés à la jouissance de toutes les joies.

A MÉLISSANDRE

Je suis trop enivré pour traduire les ineffables sensations que j'ai emportées de cette heure divine. J'ai goûté profondément, ce soir, la joie de pénétrer une noble nature et d'en être moi-même pénétré.

Tout d'ailleurs, autour de nous, ajoutait

à la majesté de Tincantation. Cette lumière ambrée que nous versait la lune, en nous donnant l'apparence des ombres, semblait ouvrir devant nous les perspectives mêmes des champs Élyséens. Je murmure tout bas l'hymne d'amour, et c'est sous le regard d'Éros, dieu delà vie, que je mets mon cœur à vos pieds

Après vous avoir écouté de longues heures parler de ce qui me charme ou m'émeut ou me passionne, dans la nature et dans l'art, après avoir savouré toutes les joies de l'esprit que le vôtre jetait en moi avec profusion, j'ai pleuré comme une enfant; pourquoi? Parce que je n'avais pu, un seul instant, boire l'amour à vos lèvres.

PAlENiNE 47

Ce matin, je suis redevenue forte, heureuse, et ma gratitude se répand sur toutes les choses qui ne sont point un obstacle à mon bonheur. Je viens à vous en pensée, prenez-moi et gardez-moi.

A MÉLISSANDRE

SI vous avez juré de m'enivrer, de m'éblouir, ô divine, jouissez de votre triomphe, je suis ravi, extasié. Je rêve encore les yeux ouverts, les lèvres tremblantes ; je me rappelle au fond du cœur les paroles définitives : « J'aime, je suis aimé ; » je sens bien que nous nous se mmes mis deux pour forger un amour d*En impénétrable airain.

Je me jette dans cet amour tête baissée, sans réserve ni mesure, et je remercie ma

bien-aimée des tendresses infinies qu'elle excelle à verser dans mon cœur.

Je tiens à prolonger et à nuancer cette délicieuse préface d'un livre que nous écrirons toute notre vie, sans l'achever jamais.

Mélissandre, à demain. Je vais dormir, c'est-à-dire rêver de vous, à vous, en vous, toujours. Quand vous lirez ces lignes, K réveil sera venu. Je vous prie de vou.lever, de vous placer devant votre grand miroir et d'envoyer à l'image de votre beauté tous les baisers que je lui adresse.

A TIBURCE

Vous m'avez, dans notre dernière conversation, parlé chimie d'amour, quand vous n'auriez dû me parler que de l'art d'aimer.

Vous m'avez tenu un langage que vous avez tenu cent fois à d'autres femmes. Vous m'avez déplu. Je hais les raisonnements déjà employés et, par conséquent,vulgaires.

Il serait indigne de notre amour d'y laisser pénétrer un doute sur vous ou sur moi. Depuis longtemps je me suis reprise à M. de Noves. Ses infidélités m'ont faite libre. Je ne me crois pas adultère, mon amour ne me paraît point coupable. Il est consacré par sa hauteur morale. Prenez garde de le juger avec votre expérience des femmes ordinaires, dont les réserves, les résistances sont des précautions prises pour un détachement futur.

Vous ai-je marchandé le don fier et osé de moi-même'.^ Si les dieux que j'adore n'ont jetée dans vos bras, c'est pour que je vous élève jusqu'à eux, et non pour que vous m'abaissiez en confondant nos amours

divines avec vos amours passées trop humaines.

A MÉLISSANDRE

Pardon, ma bien-aimée, le baiser de votre mari vous avait souillée à mes yeux.

Les réflexions brutales de votre père m'ont exaspéré. Je n'ai senti que mes révoltes et n'ai point songé à votre souffrance. Avec des sacrilèges, moi-même j'ai été sacrilège; pardon ! Je suis à vos genoux, implorant une grâce que je saurai mériter et obtenir.

A LA MÊME

Sois bénie, Mélissandre, pour les saines et salutaires é iiotions que tu me donnes.

Je croyais avoir, dans ma coupable existence d'aventures, épuisé les surprises, non du sentiment de Famour, mais de ses premières impressions...

Il me semble retrouver la virginité de mes sensations printanières, avec la saveur que Texpérience de la vie y ajoute en plus-

C'est une renaissance, et il n'en pouvait être autrement, puisque je puise dans ta pensée pour y alimenter la source de la mienne. Je t'ai toujours connue, toujours aimée, j'ai toujours été toi, à toi et en toi. Je n'ai garde de mettre à ce délicieux échange de tendresse une restriction, une timidité. Je me laisse attirer, absorber. Il me semble que, prédestinés l'un à l'autre, nous nous sommes simplement rejoints e^ retrouvés, au milieu des accidents, des banalités, des plaisirs mêmes de ma vie

et à travers les songes de la tienne.

Tu dois, comme moi, penser que nos cœurs se sont échangés parce qu'ils étaient formés pour être Tun à l'autre. Désormais, ils se possèdent sans même nous prévenir, sans que, peut-être, tu y consentes aussi entièrement.

Je te porte en moi et ne te rendrai jamais plus.

A LA MÊME

J'allais errant depuis trois jours, triste et S£ul comme une âme en grande peine, retournant aux lieux où ton amour me fut par toi révélé, cherchant le moment favorable de reparaître sous le feu de tes beaux yeux. Je suis venu, j'ai vu, j'ai vécu.

Quelle place, Mélissandre, tu as prise dans ce cœur! Il est bien à toi, sans rival que l'art. Et encore la nature dans sa magnificence, tes dieux dans leur générosité, ont fait pour toi et pour moi ce prodige de te créer tellement belle, que je ne peux voir désormais l'idéal humain, la forme féminine, que sous tes traits, avec ton incomparable grùce et ton délicieux visage.

Rien dès lors ne me paraît plus cruel que de ne pouvoir t'adorer, te prier à la face du monde, te dresser des autels, m'enorgueillir devant tous de la piété que j'ai vouée à mon idole.

J'attends, avec des rayons plein la tête, . l'heure si lente à venir où je pourrai verser mon âme à tes pieds, te couvrir de caresses.

Je fais les projets les plus fous, je trace les combinaisons les plus savantes et je

trompe mes impatiences et mes ardeurs dans ces calculs impuissants.

J'ai besoin de ta divine présence pour retrouver un peu de calme d'esprit. Loin de toi, je commence à ne plus rien valoir.

Tu es devenue à ce point nécessaire à mon existence que je me sens diminué de moitié quand je ne te possède pas.

A TIBURCE

Ce n'était pas un rêve, c'était le réel goûté, bu jusqu'à l'ivresse. Une lumière radieuse m'illumine , m'enveloppe. Je marche dans l'éblouissement. Si tu veux reproduire nos deux visages dans notre extase d'hier, comme tu l'as tout à l'heure essayé, il faut tremper tes pinceaux dans l'or du soleil. Je te revois tout brillant.

tout enflammé de nos feux. Je possède le bonheur sans limites, Tinfini du bonheur- La vie ne peut ajouter à mes joies, ni b mort me les reprendre.

A MÉLISSANDRE

Je suis encore tout frémissant; mon cœur bat à rompre dans ma poitrine, et j'ai peine à contenir le mouvement de mon sang dans tout mon être. Je n'ai jamais plus cruellement ressenti l'impuissance de peindre mes sensations. Je voudrais les exprimer toutes à la fois, pour bien rendre l'orage d'amour qui s'est déchaîné au fond de mon âme, dans ces heures délicieuses.

Toi seule, en écoutant les voix intimes de ton cœur, peux suppléer à mon insuffisance et à cet indigne bégayement.

56 PAIENxNE

J'ai, grâce à toi, gravi, touché les sommets de la passion, je refuse d'en descendre pour retomber dans la vie réelle.

Tu as donc reçu un secrfet jusque-àl inconnu, que ta seule volonté ait suffi pour m'ouvrir une vie nouvelle, tout un étincelant domaine de joie, d'ivresse, d'extase!

Je te suis désormais attaché comme l'esprit à la chair, et, si tu voulais te reprendre, tu mourrais comme meurt le corps que l'âme abandonne.

Je ressens comme un cruel besoin de l'absorber ou de m'abîmer en toi. Ce qui domine en ce moment les sensations terribles et confuses qui m'assiègent, c'est comme un violent appétit de mourir dans les bras, si je ne désirais survivre pour l'aimer davantage.

A TIBURCE

J'ai voulu le verser tant de joie folle que tu n'aurais pas le temps de la boire. L'amusant jeu d'amour! Sous un dôme de lierre, à l'ombre des pins, l'un de mes dieux y présidait. Tu essayais de saisir au vol mes baisers qui t'échappaient dans un éclat de rire, et ta lèvre demeurait ouverte, semblable à celle du Tantale de mes fables.

Et quelle victoire I Sans rien saisir, tu f es grisé I

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