‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 108 sur 122 · COUCHANT DANS LA BOUE · texte numérisé non relu

COUCHANT DANS LA BOUE

Quelle était la politique de la Presse? — C'était, en 1863 comme en 1840, de consei-ver précieusement à la France sa liberté d'action, en écartant toute question de susceptibilité blessée, en soutenant et en démontrant que s'il y a divergence, il n'y a point OFFENSE. Quelle est la politique de V Opinion nationale? — C'est de soutenir et de démontrer que la signature de la France est engagée; que la question est une QUESTION d'honneur, cc qui veut dire, pour un gouvernement qui se fonde, une question d'existexce.

Toutes les apparences sont que la politique de VOpinion nationale l'emporte sur la politique de la Presse. Nous devons Tavouer, car nous devons à nos lecteurs la vérité. Noire qualité est de ne leur rien cacher, ni le fort ni le faible d'une situation, comme la qualité du baromètre est d'être exact, comme la qualité de la longue-vue est de montrer distinctement les objets que ne percevrait pas l'œil nu.

Depuis six mois, nous nous refusions à croire à la guerre ; mais il faut bien que nous nous rendions à l'évidence. Si le gouvernement fraiiçais n'inclinait pas à la guerre, et qu'il

inclinai à la liberté, il eût laissé se produire également, impartialement les deux politiques opposées; il eût laissé

Y Opinion nationak prêcher la guerre et la Preste la combattre, sans rompre la neutralité en nous frappant. Il n*eût pas eu deux balances, l'une pour la Presse et Tautre pour

Y Opinion nationale.

Le mieux et le plus sage est toujours de voir les choses telles qu'elles sont, sans jamais s'abuser. Ayons donc cette sagesse.

A quoi sert au lutteur terrassé de nier qu'il soit vaincu, si ce n'est à demeurer plus longtemps sous l'étreinte et sous le poids de son vainqueur?

Nous l'avouons, dans la lutte que nous soutenons depuis six mois en faveur de la paix et où plus d'une fois nous avons cru que nous l'emportions définitivement, c'est nous qui succombons, c'est nous qui sommes le vaincu; c'est M. Guéroult qui triomphe, c'est M. Guéroult qui est le vainqueur.

7 octobre 1861.

En 1840, que soutenaient le Constitutionnel, le Courrier français, le National, le Temps, le Siècle, même le Journal des Débats? — Ils soutenaient que dans la convention conclue à Londres, entre l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie, le 15 juillet, la France avait été surprise, exclue, INSULTÉE. Que soutenait la Presse? — Elle soutenait que la France s'était retirée, et n'avait été ni surprise, ni exclue, ni insultée ; elle soutenait qu'il n'était pas vrai que c V étranger menaçai la France ». (Textuel.)

En 1863, pour se rappeler la question qui faillit en 1840 mettre le feu aux quatre coins du monde, il faut consulter le Constitutionnel s'exprimant ainsi :

« ¥1 juillet 1810.

M Les représentants des quatre puissances, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, Ja Russie , ont signé , ayec l'envoyé de la Porte , une con-

▼emion dont voici à peu près les dispositions principales : Le sultan offrira au pacfaa d'Egypte l'Egypte hërëdiuire et le pachalik de Saint-Jean d'Acre. Si dans dix jours le pacha n'a pas consenti, le sultan ne lui offrira que l'Egypte seule. S'iLrefuse, les quatre puissances s'engageront ii faire rentrer Méhémet-Ali dans l'obéissance. Ci fait, qui parait certain , est SI GRAVE que nous nous abstenons aujourd'hui de toute réflexion. »

Et le Courrier françait, ayant alors pour rédacteur en chef M. Léon Faucher, de s'écrier :

« Si l'Angleterre, de concert avec la Prusse et l'Autriche, a donné sa sanction aux propositions que M. de Brunow lui portait au nom de la Russie, c'est un ÉviNEusirr d'uni imhinsi gbavité. C'est la guerre, et une guiibi iubop£im:«b succédant, avec toutes ses conséquences , k la paix qui a duré vingt-cinq années. »

Et le Siècle, ayant pour rédacteur en chef M. Ghambolle, d'ajouter :

«r Le rôle de la Presse est odieui... La France a été menacée dans son honneur et dans sa dignité par les quatre puissances signataires du traité de Londres... Il lui faut une réparation et une vengeance ! »

Aujourd'hui que la question est refroidie, quand on relit de pareilles déclarations, de pareilles exagérations, de pareilles aberrations, ne croit-on pas rêver?

Dans vingt ans, en 1883, si on relit les articles de YOfnnian nationale, du Siècle, de la Patrie, publiés depuis six mois, le sentiment d'incrédulité qu'on éprouve en relisant en 1863 les articles de 1840 ne sera-t-il pas alors le même?

C'est le même vocabulaire, c'est le même refrain :

c La France est déâée.

» La France est menacée dans son honneur.

» La France est insultée.

» La France est outragée.

» Il faut à la France une réparation et une vengeance.

» U n'est plus permis à la France de reculer.

» La faiblesse, la lâcheté n'ont jamais sauvé personne.

» Les questions d'honneur, pour un gouvernement qui se fonde, sont aussi des questions d'existence.

it

» Si dk gardait sa part d'un soufflet, tà elle aeoq^t celte honte, ce serait la France se couchant dans la boue. »

En 1840, la Presse l'emporta sur le Courrier français et le SOcIe; en 1863, le Siècle et V Opinion nationale l'emporterontils sur la i¥ctie?

14 octobre 1863.

Qui a raison peut mépriser l'insulte, car il a pour lui le temps qui se charge de le venger.

Le temps ne nous vengera que trop cruellement de H. Guéroult et de cette phrase :

« La plus grande preuve que je puisse donner de mon pour la liberté, c'est que je n'en suis point dégoûté, même par le triste usage que vous en faites. »

L'usage que nous faisons de notre liberté, le Toid : — Arrêter en Pologne l'effusion du sang; mettre un terme aux supplices et aux assassinats; démasquer des impostures opiniâtres d'où naissent des illusions funestes; porter la lumière dans l'ombre ; avertir la France des sacrifices en honunes et en argent que lui imposerait une guerre où elle aurait contre elle la Russie et la Prusse coalisées, l'Allemagne inquiète, l'Angleterre défiante, l'Autriche guettant la première occasion favorable de reprendre la Lombardie et de rétablir sur leurs trônes le roi de Naples, le grand-duc de Toscane, le duc de Modène, etc., etc., etc. !

L'usage que M. Guéroult fait de sa liberté, le voilà : — Sachant que l'action commune est une chimère; sachant que l'action isolée n'est jamais entrée sérieusement dans les desseins de l'empereur; ayant comme nous recueilli les déclarations de M. Billault faites au Corps législatif, réitérées au Sénat, ainsi que les discours de lord John Russell avec et sans le verre en main; ayant lu les dépêches de M. Drouyn de Lhuys, particulièrement celle du 1* mars 1S63 ;

ayant été averti par fous les articles de la presse inspirée... pousser, malgré Tévidence, les Polonais à se faire tuer, à se faire massacrer, à se faire fusiller, à se faire pendre, à se noyer dans leur propre sang; ranimer sans relÂche et sans fm une lutte inégale, lutte commençant par le martyre et finissant par l'assassinat, lutte faisant reculer d*un siècle rhumanité, lutte chassant la civilisation et ramenant la barbarie ; entasser cadavres sur cadavres pour s'en faire une tribune aux articles, mais tribune loin du péril, tribune loin des balles, tribune loin des supplices, tribune où l'on a frais l'été, où l'on a chaud l'hiver^ où l'on ne prend la plume qu'après avoir bien déjeuné, où l'on est sûr que le dîner ne manquera pas, et le spectacle après pour se reposer et se divertir !

De l'usage que H. Guéroult fait de sa liberté et de l'usage que nous faisons de la nôtre, quel est le plus convenable, quel est celui qui aura l'approbation définitive des Polonais qui auront survécu aux excitations homicides de YOpinion naUonak?

Un jour viendra^ et peut-être ce jour n'est-il pas loin, un jour viendra où il n'y aura qu'une voix parmi les Polonais pour rendre justice à nos sentiments, à nos efforts, et pour maudire les efforts contraires de M. Guéroult !

Les Polonais sur lesquels ne pèse pas un terrorisme plus inexorable que le plus cruel despotisme; les Polonais qui ont conservé, non en Pologne mais en France, la liberté de dire ce qu'ils pensent, ne sont déjà plus trompés par les tirades mélodramatiques de M. le député de la sixième circonscription du département de la Seine! Us savent trèsbien que lorsque nous soutenons que la Russie a raison, cela ne veut pas dire qu'elle a raison contre eux, mais qu'elle a raison contre la diplomatie qui intervient là où elle n'avait pas à intervenir, là où il eût mieux valu pour eux qu'elle n'intei*vlnt pas !

Nous faisons de l'humanité sans phrases; H. Guéroult fait des phrases sans humanité.

Entre Tusage qu*il fait de sa liberté et Tusagc que nous faisons de la nôtre, Toilà la différence! Le temps jugera entre nous!

1& octobre 1SC3.

V Opinion ftalionate continue de remplir le rôle. odieux, inhumain, barbare que nous avons justement flétri.

Après qu'il est certain , après qu'il est évident que l'Angleterre ne donnera pour assister la Pologne contre la Russie ni un homme ni un shelling ; après qu'il est cerlain , après qu'il est évident que l'Autriche, complice de la Russie et alliée de la France, ne changera rien à son double jeu, qui consiste à ne se brouiller ni avec la France ni avec la Russie; après qu'il est certain, après qu'il est évident que la France a irrévocablement abandonné toute pensée d'action isolée, si elle en a jamais eu, et n'a plus d'illusions sur l'action commune, Y Opinion nationale continue d'envoyer au combat, continue d'envoyer au supplice les malheureux Polonais, aux yeux desquels elle persiste à montrer la guerre comme

Page 1