L'ART D'ATTENDRE
31 octobre 1863.
Si la politique est Fart de choisir les hommes, elle estaa* même degré Tart de choisir les occasions.
Il est incontestable qu'aspirant à se séparer de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, qu'aspirant à rétablir la Pologne de 1772, les Polonais ont choisi pour exécuter celle tentative le moment le moins favorable : celui où l'empereur Alexandre entreprenait tout ce qu'il lui était possible de faire pour leur rendre de moins en moins lourd le joug de sa domination ; celui où l'empereur d'Autriche venait d'entrer dans les voies d'une politique plus libérale; celui où la France portail sur ses épaules le poids de l'expédition et de l'occupation mexicaines, dont l' Angleterre et l'Espagne avaient eu l'habileté et le bonheur de se dégager lestement.
Les Polonais s'y sont pris'ou trop tard ou trop lot.
Trop lard, si l'on se rappelle l'empereur Nicolas aux prises avec l'Angleterre et la France , dans la question de Grimée ; trop tôt, si l'on jette les regards sur les embarras inextricables de l'empire otloman.
Il ne fallait pas attendre que la France n'eût plus besoin d'auxiliaire, ou il fallait attendre que la France en eût de nouveau besoin. La politique a de si étranges retours. La Pologne en offre un exemple frappant.
Ainsi le 20 octobre 1809, M. de Ghampagny, duc de Gadore, minisire des affaires étrangères de Napoléon I*', adresse au comte Roumianlzoff une note officielle où se trouve le passage suivant :
« L'empereur veut non-seulement ne point faire naître Tidée de
la renaîftunce de U Pologne , si ëloignëe de sa pensée , mais il est disposé à concoorir avec Tempereur Aleiandre à tout ce qui pourra en effacer k jamais le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. Sa Majesté approuve que les noms de Pologne et de polonais disparaissent non^-sêulement de toutes transactions politiques , mais même de l'histoire. Elle engagera le rot de 5axe à se prêter à tout ce qui paraîtra tendre à crbttt. Tout ce qui pourra servir à maintenir dans la soumission les habitants de la Lithuanie sera approuvé par l'empereur et exécuté par le roi de Saxe... Il y a donc tout lieu de penser que ^événement qui aurait la puissance du roi de Saxe, loin d'entretenir dans le cœur des anciens Polonais une espérance chimérique, leur prouvera le peu de réalité de celle qu'ils avaient pu concevoir.
» 11 mettra un terme à une illusion plus dangereuse pour eux qu'elle n'était inquiétante pour les gouvernements auxquels ils appartiennent.. •
i» Encore une fois, l'empereur ^'apoléon concourra de tous ses moyens à tout ce qui pourra assurer la tranquillité et la soumission des anciens Polonais, et il croira les bien servir en leur épargnant de nouveaux malheurs et en les attachant de plus en plus au gouvernement iiage et paternel d'un empereur, son allié et son ami. »
Les événements marchent; la politique change, le langage change avec elle; l'empereur qui, le 20 octobre 1809, approuvait « que les mots de Pologne et de Polonais disparussent i>, s'exprime en ces termes en s'adressant, le 14 juillet 1812, à la députalion de la Diète de Varsovie :
«c La France n'a jamais reconnu les différents partages de la Pologne; je ne pui/ néanmoins proclamer votre indépendance que lorsque vous serez décides à défendre vos droits comme nation, les armes à la main, par toutes sortes de sacrifices, celui même de la vie. Ou vous a reproché d'avoir, dans vos continuelles dissensions civiles, perdu de vue les vrais intérêts et le salut de votre patrie. Instruits par vos malheurs, unissez-vous et prouvez au monde qu'un même esprit anime la nation polonaise.
» Dites aux Polonais que ce n'est pas avec ces calculs, avec ces précautions personnelles qu'on affranchit sa patrie tombée sous le joug étranger; que c'est au contraire en se soulevant tous ensemble, aveuglément, sans réserve et avec la résolution de sacrifier sa fortune et sa vie, qu'on peut avoir, non pas la certitude, mais la simple espérance de la délivrer. Je ne suis pas venu mendier un trône pour ma famille, car je ne manque pas de trônes à donner. Je suis venu , dans l'intérêt de l'équilibre européen, tenter une entreprise des plus difficiles, a laquelle les Polonais ont plus à gagner que personne , puisque c'est de leur .existence nationale qu'il s'agit en même temps
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que des intëréu de TEurope* Si , à force, de dëvouMMBl , îb me •eoMideiit assez pour que je rëiusisse^ je leiir aeeorderû nadépcadanee; sînoii , je ne ferai riea, et je les laisserai mus lents BÛties imusieiis et russes.
• Si Tos eioris SMit wnaniBWis , vom ponves ooneevioir l'espoir de réduire vos enoesis ii reconnaître tos droits; mais, dans œs eantcées si éïoïgnéeA et si étendues, c'est surtout sur l'unanindté des effsrts de la population qui les couvre que tous deves fosider vos espérances de sueeès. »
. En rapprochant id ces deux passages si différents, à trois aimées de distance, notre but n*est pas de les opposer l'un à Tautre pour en tirer naaligiiement une contradiction, mais de montrer que nationalité est un de ces mots Tagnes dont la valeur varie au gré des exigences de la politique... Ce n'est \^as un fiom , c'est une date. La nationalité de tel siècle n*est pas la nationalité de tel autre. Il n'y a pas une nationalité qui ne procède de la conquête. La nationalité ne serait donc, en tout cas, que la conquête consacrée par le temps. Quelles sont les nationalités que l'empereur Napoléon I** ait respectées? Aucune. Ce qu'il représentait, ce qu'il personnifiait, ce n'était pas la nationalité, c'était la conquête. Dans sa bouche, le mot nationalité eût été un contresens; aussi, dans la réponse qu'il fit à la députation de la Diète de Varsovie, ne se sert-il que du mot, plusieurs fois répété : indépendance.
Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens. Puisque les Polonais ne voulaient pas rester sujets russes, que devaient-ils faire ? — Exactement le contraire de ce qu'ils ont fait. Au lieu d'enrayer l'œuvre entreprise par le marquis Wielopolski , ils devaient le seconder de tous leurs efforts. Que se proposait-il? Son but, c'était la Pologne sinon gouvernée, du moins administrée par elle-même, c'est-à-dire exclusivement par des Polonais ; c'était la Russie en Pologne, plongée dans un profond sommeil jusqu'au jour où elle en eût été brusquement tirée par quelque grande complication européenne, que l'indépendance offerte, comme en 1812, à la Pologne par la France, avec ou sans l'Angleterre, eât
aidée à dénouer. Pendant tout le temps qu'eût duré le sommeil de la Russie endormie par le marquis Wielopolski, la Pologne eût grandi en population et en richesse; tout son territoire, sous le règne d'Alexandre II» se fût couvert de chemins, de routes, d'usines et de manufactures comme il y a trente-cinq ans, sous le règne d'Alexandre P',
La complication européenne à laquelle nous faisons allusion eût donc trouvé une Pologne aux mains des Polonais, administrativement autonome, parfaitement organisée, pleinement prospère, sillonnée de chemins de fer en tous sens, au lieu d'une Pologne aux mains des Russes, dévastée, ruinée, décimée, amputée, saignée aux quatre veines et souillée de tentatives d'assassinat sur l'un des siens, sur le marquis Wielopolski! Peut-être même eût-elle trouvé la Russie gouvernée par les Polonais ayant succédé à des AUemands dans les conseils de l'empire !
Si au lieu d'attendre, pour se séparer de la Hollande, une occasion favorable, la Belgique eût fait sa révolution en 1829 au lieu de la faire en 1830, cette tentative n'eût peutêtre servi qu'à changer contre des écrous tout neufs et plus solides les écrous rouilles et ruinés de sa chaîne. Si, au lieu d'attendre pour affranchir la Lombardie de la domination étrangère, le Piémont eût devancé TAutriche et pris l'offensive, la France se fût peut-être abstenue» et alors il fui advenu en 1859 ce qui était arrivé en 1849.
Ce que c'est que l'art d'attendre !
Privée de la liberté, la France a bien la patience d'attendre... Privée de l'indépendance, la Pologne ne pouvait-elle avoir la même patience 7
Quand on manque de patience, alors il ne faut compter que sur soi*