LA CONSPIRATION DIPLOMATIQUE
f novembre 1S63.
Ne devient-il pas de plus en plus clair que la prétendue action commune n'a été qii'une conspiration diplomatique contre l'ennemi commun, contre le rival envié pour l'engager dans une guerre où il n'aurait pas seulement à lutter contre des soldats russes, mais encore contre lous les obstacles naturels : 1« l'éloignement de la Seine à la Vistule ; 2« le climat; 3» la difficulté d'arriver par terre à la Pologne; 4« \fiL difficulté d'y arriver par mer ; 5« la difficulté, après une victoire remportée, d'atteindre la Russie chez elle et de la contraindre à traiter (1) ? Le point d'honneur est un boulet léger aux pieds de l'Angleterre. On a vu avec quelle prestesse elle nous avait lâchés au Mexique ! C'est avec une prestesse bien plus grande encore qu'elle nous eût lâchés en Pologne si, d'accord avec sa vieille alliée l'Autriche, elle fût parvenue à engager sous le cylindre polonais un angle du drapeau français! Nous n'accusons pas ici l'Angleterre: elle joue son jeu. C'est à nous de jouer le nôtre. Si nous le jouons mal, si nous ne savons pas le jouer, n'accusons que
(1) « chose remarquable ! les obstacles qui in*ODl fait ëchoaer ne soDt pas venus des hommes; ib sont venus des éléments: dans le Midi, c'est la mer qui iu*a perdu ; et c*esl l'incendie de Moscou, les glaces de I*hiver qui m'ont perdu dans le Nord; ainsi Teau, l'air et le feu, tonte la nature, et niER que la natuak, voilà quels ont été les ennemis d'une régénération universelle commandée par la nature elle-même. »
Mémorial de Sainte- H^ne, 3 mars 1816.
« Sont-ce les efforts des Busses qui m'ont anéanti? Non. La chose n'est due qu'à de purs incidents, qu*à de véritables fatalités ! •
Mémorial de Sainte^Hilènê, Il novembre 1816.
nous-mêmes et que noas seuls ! L'Angleterre se défie de nous, défions-nous d'elle. L'Angleterre a des préférences qui ne sont un mystère pour personne. Quant à l'Autriche , il serait insensé de compter sur elle tant qu'on n'aura pas liquidé avec elle l'affaire d'Italie. Ne l'oublions pas ! l'Autriche a perdu la Lombardie sans compensation. C'est cette compensation qu'il faudrait lui trouver, compensation assez large pour l'indemniser de l'abandon volontaire de laYénétie et peut-être même de la Gallicie. Rappelons-nous ces paroles de l'empereur Napoléon I« à Sainte-Hélène :
« Après Wagram , j'ai ôëgligë de morceler la monarchie autrichienne.
» ... Je fia une grande faute après Wagram, celle de ne pas abattre TAutriche davantage. Elle demeurait trop forte pour notre sûreté : c'est elle qui nous a perdus. Le lendemain de la bataille , j*aurais dû faire connaître par une proclamation que je ne traiterais avec TAutrlche que sous la séf^aration préalable des trois couronnes d'Autriche, de Hongrie, de Bohème.
» ... L'Autriche était devenue ma famille, et pourtant ce mariage m'a perdu. Si je ne m'étais pas cru tranquille et même appuyé sur ce point, j'aurais retardé de trois ans la résurrection de la Pologne , j'aurais attendu que l'Espagne fût soumise et pacifiée. J'ai posé le pied sur un abime recouvert de fleurs. »
Mémorial de Samie-Héiéne , 28 avril 1816.
Ou il faut accepter les États de fait et les gouvernements de fait, ce qui est notre politique, ce qui est la politique des faits accomplis, ce qui est la politique de la paix et de la liberté ; ou , si Von veut remanier la carte de l'Europe , il faut la dérouler tout entière et ne pas se contenter d'en déployer un petit coin. Peut-êlre n'était-il pas impossible de reconstituer la Pologne de 1772, mais ce n'était pas en s'y prenant comme on s'y est pris! On ne reconstituera la Pologne, si on la reconstitue un jour, qu'en effaçant de la carte de l'Europe soit l'Autriche, soit la Prusse. 11 faudra opter entre l'une ou l'autre de ces deux puissances. Laquelle des deux devra disparaître? Gela dépendra du moment. Gela dépendra du succès de certaines expériences de tir qui ont lieu ; cela dépendra de la valeur de certaines constructions
navales qui n'ant pas encore dit leur dernier mot. Toutes les vraisemblances s'accordent à faire présumer que ce senmt la Prusse et la Turquie qui feront les frais de la nouvelle carte de l'Europe, dont on ne connaît pas encore l'éditeur, liais» répétoaa*le* cette politique que nous entrevoyons n'est pas celle que nous conseillons. D se peut qu'après avoir plané au-dessus de nos tètes comme un nuage, elle passe de même. Le jeu de l'Angleterre et de l'Autriclie a été si visible» si maladroit» qu'il est impossible que l'empereur Napoléon III ne se soit pas aperçu qu*il ne s'agissait point d'une partie à gagner avec lui» mais d'une partie à gagner contre lui. La conspiration diplomatique est flagrante. Son mot d'ordre est celui-<;i : lbs TRArrÉs de 1815 1 Mais quand on parait les invoquer contre le prince Gortschakoff , en réalité ce n'est pas la Russie qu'on vise» c'est la France !
25 novembre 1863.
Partout l'inconséquence des hommes est vaincue par la logique des choses. La révolution s'accomplit d'elle-même sans barricades. Les peuples n'ont plus qu'à laisser aller les choses: ce sont elles qui conspirent pour eux. Elles eussent donné à la Pologne la liberté et peut-être même Tindépendance, si, moins impatiente et moins routinière, la Pologne les eût patiemment laissées faire.
Biais si Tinsurrection grossit d'heure en heure et de jour en jour dans le Holslein, que va foire et que devra faire le nouveau roi de Danemark? Bombardera-t-ilKîel en 1863 comme les Anglais bombardèrent Copenhague en 1807 ? Hésitera-t-il devant la répression, ou rexercera-t-îIT S'il l'exerce, à quelles limites s'arrêtera-t-il? S'il ne s'arrête qu'après avoir dompté l'insurrection, comment fera-t-il dans le Holstein pour n'y pas exercer les mêmes rigueurs que le gouvernement russe en Pologne? Les naiionalisUs, qui s'associent par leurs vœux à rinsurreclion des Polonais, s'associeronl-ils également par leurs vœux à l'insurrection des Holsteinois? N'auront-ils pour l'empereur de Russie et pour le roi de Danemark qu'une seule balance, ou auront*ils deux balances? S'ils approuvent les Polonais et qu'ils condamnent les Holsteinois, comment jusliQeront-ils cette contradiction et que faudra-t-il penser de leur fameuse théorie de Yindépendanee préférable à la liberté? Si les Holsteinois, se fondant sur le droit nouveau, prétendent qu'ils s'apparliennent à eux-
708 ises
mêmes, qu*opposeront à cette prétention les nationalistes? Lui opposeront-ils le traité conclu à Londres le 8 mai 1852 entre le Danemark d'une part, l'Angleterre, rAûtriche, la France, la Prusse, la Russie et la Suède d'autre part, traité auquel la Gonrédération germanique a toujours refusé d'adhérer (1)? Que répondront-ils aux Holsteinois s'exprimant en ces termes : « N'avons-nous donc pas le «même droit de disposer de nous que les Italiens, que les Niçois et que les Savoisiens qui ont disposé d'eux? N'avons-nous donc
(I) Traité du 8 mat 1852, conclu à Londret.
« ABT. l*'. Après avoir pris eo sérieuse considération les intérêts de sa monarchie, s. M. le roi de Danemark, de rasacntiment de S. A. R. le prince héréditaire rt de ses pins proches cognais, appelés à la soccession par la loi royale de Danemark, ainsi que de concert avec S. U. l'einperear de toutes les Ba»sies, chef de la branche ainée de la maison de Holiteio-Goliorp, ayant dcdaré vouloir régler Tordre de succession dans ses Eiais, de manière à ce que, àdéFant de descendance mAle en ligne directe du roi Frédéric III de Danemark, sa couronne soit transmise à S. A. le prince Chrisiian de Slesyri^j-Hobiein-Sonderbourg-Glackabourg et aux descendants issus du mariage de ce prince avec S. A. la princesse Louise de Sleswig-Bolsleitt-Sonderbourç-Glucksbourg, née princesse de Hesse, par ordre de primogénilure de mftie eo mâle; les hautes parties contraciaotes, appréciant la sagesse des vues qui ont déterminé l'adoption éventuelle de cette combinaison, s'engagent d'un commun accord, dans le cas où l'éventualité prévue viendrait k se réaliser, à reconnaître à S. A. le prince Cliristian de Sleswig.Holatein-Soodet^ bourg-Gliicksbourg, et aux descendants miles, issus en ligne directe de son mariage avec ladi<e princesse, le droit de succéder à la totalité des Etats actuel* lement réunis sous le sceptre de 8. M. le roi de Danemark.
» ART. 3. I^s hantes parties cou tractantes, reconnaissant comme permanent le principe de l'intcgrité de la monarchie danoise , sVngagent à prendre en coumdération les ouvertures uliérienres que S. M. le roi de Danemark jugerait à propos de leur adresser si , ce qo'à Dieu ne plaise , l'extinction de la descendance mile, en ligue directe, de S. A. le prince Christian de SIeswig-liolsiein -Sonderbourg-Glttcksbourg, issue de son mariage avec S. A. la princesse Louise, devenait ' imminente.
• ART. 3. U est expressément entendu que les droits et lea obligations réciproques de S. M. le roi de Danemark et de la Confédération germanique, coucemant les duchés de Holstein et de Lauenbourg, droits et obligations établis dans l'acte fédéral de 1815 et par le droit fédéral exisunt, ue seront pas altérés par le présent traité.
• ART. 4. Les hautes parties contractantes se réservent de porter le prisent mité à la connaissance des antres puissances, en les invitant à y accéder.
• ART. 5. Le présent traité sera ratifié, et les ratifications en cerout échangées à Londres dans le délai de six semaines, ou plus tôt si faire se peut.
• En fin de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signé et y ont apposé le sceau de leurs armes. »
pas le même droit que celui sur lequel se fondent les Vénètes, les Polonais et les Hongrois? Ne sommes-nous pas Allemands et non Danois ? La langue que nous parlons n'estelle pas la langue allemande ? Nos traditions, nos habitudes, nos sympathies ne sont-elies pas allemandes ? A cette revendication unanime, encore une fois, que répondront les nationalistes ?
Il sera instructif de voir, en cette circonstance, ce que la France va faire. Mettra-l-elle le droit qu'elle a proclamé en 1859 au-dessus du traité qu'elle a signé en 1852? ou mettrat-e)le le traité qu'elle a signé en 1852 au-dessus du droit qu'elle a proclamé en 1859? Prendra-t-elle parti pour la petite politique contre la grande? Prendra-t-elle parti pour la politique territoriale contre la politique' industrielle, commerciale et maritime? Prendra-t-elle parti, enfin, pour le roi de Danemark contre le droit de la mer ? .
25 décembre 1863.
C'est l'Angleterre surtout qui , dans la question de Danemark , s'oppose sous main à la séparation des duchés, séparation dont la conséquence serait de donner à la Confédération germanique un port sur la Baltique. Quelle doit être, dans l'affaire des duchés, la conduite de la France? Cette conduite est toute simple. La France doit demeurer imperturbablement neutre. Elle ne doit prendre parti ni pour le Danemark contre la Confédération germanique, ni pour la Confédération germanique contre le Danemark. Que le Danemark et l'Angleterre, s'ils le veulent, s'arrangent ensemble et alignent leurs vaisseaux pour bombarder Kiel !
Heureux, très-heureux pour nous sera ce conflit inextricable, hérissé d'une question de succession douteuse entée sur une question de constitution équivoque, qu'on a nommé l'affaire des duchés, s'il sert de fil conducteur à la France
740 nnmm
pour Faider à sortir enfin du labyrinthe européen dont les cabinets cherchent tous Tissoe sans qu'aucun puisse la trouver ; et s'il inaugure la politique, à la fois logique et pratique, hors de laquelle il n'y a que méprises, inconséquences et contradictions, périls et catastrophes, guerres et réTolutions ! — Cette politique peut se résumer dans ces quatre préceptes :
Reconnaissance systématique de tous les États de fait et de tous les gouvernements de fait;
Droit invariable des peuples de changer, à leurs risques et périls, leurs gouvernements;
Non-intervention absolue, soit diplomatiquement, soit militairement;
Règne définitif des principes (1) succédant aux traités d'alliance et aux traités de commerce, que le r^e des principes rend inutiles.
Entre les traités et les principes, l'Europe ne saurait plus hésiter. Les traités et les princes passent, les principes restent.
(!) Celle expression : le rëçne des principes, appartient à Napoléon l*** s'cxpri- ■sanl atosî :
« L'Angleterre et la France ont tenu dans leurs maint le sort de la terre, celai surtout de la civilisation européenne; que de mal nous nous sommes Cait! q«e de bien nous pouvions fuire !
» Sous Tccole de Pitt, nous avont désolé le monde, et pour quel réaaltat? Vous avez imposé quinze cents millions à la France et les avez fait lever par des Cosaques; moi, je vous ai imposé sept milliards et les ai fait le^er de vos propres mains par votre Parlemenc; et aujourd'hui même, après la victoire, estil bien certain que vous ne succomberez pas sous une telle charge?
» Avec l'école de Foi, nous nous serions entendus, nous eussions accompli, maintenu l'émancipation des peuples, le règre des prihcipes; il n*y eài eu en Earope qu'une seule floile, ime seule armée; nous aurions gouverné le monde, nous aurions fizé chez nous le repos et la prospérité, ou par la force ou par la persuasion.
" Oui, encore une fois, que de mal nous avons foit! que de bien nous pouvions lairel •
NAPOLSon 1*'. Mémorial de Sainte-Hélème*
27 décembre 1868.
Un jour, il n'y aura pas assez d'anathèmes contre lord John Russell, sur qui retombera la responsabilité de tous les désastres qu'il eût pu prévenir, de tout le sang qu'il eût pu empêcher de couler.
Déjà son châtiment commence! Ne sachant que faire, il assiste impuissant à l'exécution fédérale du Holstein , à la proclamation populaire du prince d'Augustenbourg, duc de Sleswig-Holstein, en qualité de souverain, au mépris des droits du roi de Danemark Christian IX, père de la princesse Alexandra, mariée au prince de Galles, et père du prince Georges, roi des Hellènes!
Où mènent toutes les interventions, toutes les immixtions d'un gouvernement dans les affaires d'un autre! On le voit: à Rome, à^ Athènes, à Mexico, à Âltona, partout et toujours elles mènent à des complications inextricables et à des contradictions insolubles. L'exécution fédérale dans le Holstein en fera nattre de nouvelles et de plus graves, mais elle n'en terminera et n'en résoudra aucune. L'exécution fédérale, c'est le séquestre mis sur une souveraineté.
— Par qui?
— Par des souverains. Or qu'est-ce que le séquestre mis sur une souveraineté, si ce n'est la violation, la déconsidération, le mépris de la souveraineté? Ce serait à croire que, de notre temps, les plus grands révolutionnaires ne sont pas les républicains; que ce sont les rois! Vraiment, les rois se seraient donné pour mission de ronger la royauté qu'ils ne s'y prendraient pas autrement ; ils mériteraient qu'on leur donnât le nom de c termites » couronnés.