LIBERTÉ DE DISCUSSION ET RESPONSABILITÉ MINISTÉRIELLE
voilà le sens que donne à la candidature de M. Thiers, s'il est élu, la lettre de M. de Persigny; c'est le sens que, dès le premier jour, nous lui avions donné nous-inême, La différence entre M. de Persigny et nous , c'est qu'il le combat comme un danger, et que nous l'appuyons comme un progrès, tout en regrettant que le progrès n'ait pas été emprunté à l'avenir, au lieu d'èfre emprunté au passé. Mais à défaut de progrès neuf, mieux vaut encore le progrès vieux que pas de progrès.
Le journal la Gironde, qui a pour rédacteur en chef M. André Lavertujon, combat à outrance à Bordeaux la candidature de M. Emile Pereire, à laquelle il oppose avec
ardeur celle de M. de Lur-Saliicos. Combattre la candidature électorale d'hommes qui ont fait ce qu'ont fait MM. Emile et Isaac Pereire, c'est verser dans la même ornière que le CoMiilutUmnel combattant les candidatures de MM. Thiers et Dufaure; c'est avoir une idée fausse de ce que doit être une Assemblée législative issue du suffrage universel et représentant le grand pays qui s'appelle la France. Une telle Assemblée ne devrait laisser en dehors de son enceinte aucune illustration nationale, aucune grande notabilité, aucune haute spécialité; uiie telle Assemblée devrait donner place sur ses bancs à toutes les opinions pesant un poids considérable, à toutes les idées méritant une discussion sérieuse; une telle Assemblée devrait se proposer d'être, autant que possible, la reproduction exacte et en quelque sorte photographiée de la nation tout entière. Que M, Emile Pereire soit à Bordeaux le candidat officiel contre M. de Lur- Saluces, et que M. Isaac Pereire finisse par l'être à Perpignan contre M. Durand, nous l'avouons, cela nous importe assez peu ; ce qui nous importe, c'est qu'à un titre ou à un autre ils soient élus, afin que dans les discussions de budgets, d'emprunts, de travaux publics, leur opinion se produise. Des hommes de la valeur, de MM. Emile et Isaac Pereire, valeur constatée par leurs actes, lorsqu'ils savent que leurs paroles seront recueillies et commentées par les journaux de toute l'Europe, ne s'efTacent pas complaisamment devant la crainte de contrarier un ministre ou un commissaire du gouvernement; ils tiennent à découvrir toiit ce qu'ils valent, à dire tout ce qu'ils pensent et à être jugés selon ce qu'ils ^'estiment. Eussent-ils une idée et un intérêt opposés, celui-ci à celle-là, que l'idée l'emporterait indubitablement. MM. Emile et Isaac Pereire sont des partisans déclarés de la liberté commerciale, dont M. Thiers est l'antagoniste le plus prononcé. Ne sera-ce point instructif de voir M. Thiers aux prises avec eux sur toutes les grandes questions de liberté du commerce, de constitution du crédit, de décentralisation par la civilisation, de civilisation par
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Tempront appliqué à tons les travaux d^assainissement et d'embellissement des villes, questions qui sont les vraies et les fécondes questions de la fin de ce siècle, au commencement dnquel tant de fausses et stériles questions ont été novées dans le sang des cham|)s de bataille et dans le sang des rues dépavées!
Parmi toutes les circulaires électorales qui nous passent sous les yeux, les unes signées par des candidats non recommandés, les autres signées par des candidats recommandés, que de lieux communs à l'adresse des électeurs ignorants nous lisons sur l'équilibre des budgets et sur la progression des dépenses publiques! Si ces lieux communs de» vent ê{re répétés devant le Corps législatif, nous ne serons pas fâché, disoDs-le, qu'ils y trouvent de sérieux contradicteurs. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un candidat a tous les dons, a tous les mérites, uniquement parce qu'il est candidat non officiel. Il y a beaucoup de candidats non officiels dont nous ne faisons pas plus de cas et peut-être moins encore que des candidats officiels. Nous veillons de notre mieux à n'être pas dupe des mots. Ce que nous voudrions, ce serait tirer l'opposition et le gouvernement de cette vieille ornière de l'intolérance dans laquelle tombent l'un sur l'autre, tantôt M. Paulin Limayrac sur M. André Lavertujon et tantôt H. André Lavertujon sur M. Paulin Limayrac« Soyons donc de notre temps! Effaçons ces lignes arriérées de démarcation qui n'ont jamais servi qu'à nous égarer, puisque nos adversaires de la veille deviennent nos partenaires du lendemain, puisque nous combattons aujourd'hui ceux que nous soutenions hier, et qu'à d'autres élections nous combattrons peut-être ceux que nous soutenons à celles-ci! Ne visons plus que la supériorité, à quelque litre qu'elle existe ! Est-ce qu'après tout ce n'est pas dans la supériorité que la garantie d'indépendance se trouve toujours au plus haut degré? Désormais, ne soyons plus intolérants que pour la nullité présomptueuse et la médiocrité intrigante. M. Tbiers et M. Berryer sont deux grands ora-
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leurs : c'est à ce titre qu'on doit les nommer, sans s'arrôfer à ce qu*ils ont pu dire l'un contre l'autre en des temps qui sont passés; sans leur demander compte des préférences, des sympathies, des regrets qui sont le secret de leur intî* mité. M. de Rothschild se serait présentécomme candidat, que, à mison de son autorité financière, nous eussions été d'avis qu'on le nommai. Pourquoi , parmi les candidats recommandés par le gouvernement, ne s'en est-il pas trouvé qui se recommandassent d'eux-mêmes par un grand talent oratoire, par une grande expérience acquise, par un grand renom mérité? Nous l'eussions désiré afin de prouver qu'entre eax et des candidats opposants, nuls ou médiocres, nous n'hésitions pas et que nous ne comprenions pas à demi la tolérance.
Lorsque nous avons dit, il y a un mois, à l'opposition constitutionnelle : « Ce qu'il faut nommer, ce ne sont pas des députés qui votent, ce sont des députés qui parlent, » quel accueil ironique a été fait à ce conseil! Un mois après, que voit-on? On voit la même ville, on voit Marseille adopter pour candidats M. Berryer, M. Marie et M. Thiers, les trois couleurs du drapeau national! Un mois après, on voit M. Dufaure, qui avait refusé la candidature, l'accepter à Bordeaux , à Rochefort et à la Rochelle!
Ce que nous disons de la tolérance, de la tolérance juste et patriotique hommage rendu à toutes les illustrations nationales, sera, nous y comptons bien, avant peu d'années, une règle générale de conduite qui n'aura plus de contradicteurs, ni dans les rangs du gouvernement, ni dans les rangs de l'opposition. Il y a des vérités qui sont mûres : celle-ci, nous le sentons, est de ce nombre.
Voyez quelle force on puise dans la vérité!
Les joumauX'de petite opposition, d'opposition étroite, hargneuse, exclusive, ne savent que répondre aux journaux officieux qui leur jettent tous les matins à la face, imprimé en lettres d'affiche, ce gros mot : COALITION!
.S'ils s'étaient placés sur notre terrain, voyez quel immense avantage ils auraient!
A ce gros mot : Coalition! ils n'auraient qu'à opposer ce grand mot : Tolérance!
De même que nous ne comprenons point la liberté de la presse quand M. Veuillot n'a pas la liberté d'écrirs dans un journal, de même nous, ne comprendrions point qu'une Assemblée législative où les orateurs, quoi qu'on fasse, seront en si petit nombre, n'ouvrit pas ses portes à M. de Montalembcrt, qui s'y présenté par deux circonscriptions, l'une dans le Doubs, l'autre dans les Côtes-du-Nord.
Nous ne demandons pas à M. de Montalembert s'il veut de nouveau, en mai 1863, la liberté, toute la liberté, rien que la liberté, comme il la voulait en mars 1848, parfaitement d'accord avec nous à cette époque ; il suffit qu'il ait été l'une des illustrations de la tribune parlementaire pour que sa profession de Foi ait droit d'admission dans les colonnes de la Presse, sans que nous fassions revivre nos profonds dissentiments de 1849 à 1852.
Ce que nous venons de faire pour M, de Montalembert, c'est ce que nous eussions également fait pour M. Billault , s'il eût été candidat sans recommandation au lieu d'être ministre sans portefeuille.
Liberté de conscience électorale ! Guerre à l'intolérance politique, aussi condamnable à nos yeux que l'intolérance religieuse! — telle est la ligne que nous nous sommes tracée en 1848, à cette époque où nous faisions entendre ce cri : Confiance! confiance!
Aujourd'hui le cri de la situation est plus que jamais celui-ci : Tolérance! tolérance!
Ija tolérance n'est pas seulement le chemin le plus droit et le plus court pour arriver à la liberté; la tolérance est encore le chemin le plus court et le plus droit pour arriver à la vérité.
Toujours nous avons eu contre nous les intolérances les plus opposées : intolérance au nom de la liberté sans
Tordre; intolérance au nom de l'ordre sans la liberté! Toujours, des deux c6tés, nous avons également été traité en suspect et attaqué avec acharnement. Si nous le rappelons, c'est afin de montrer une fois de plus qu'on ne doit craindre que les coups qui frappent juste, et qu'il n'y a pas lieu de compter ceux qui ne portent point, car il nous semble que nous sommes encore debout et pas trop mutilé.
La liberté qu'on aime se prouve par la tolérance qu'on a.
La tolérance religieuse a été le progrès du dix-huitième siècle. Pour que la tolérance politique soit le progrès du dix-neuvième siècle, que faut-il î — Il faut que toutes les illustrations du siècle soient le pont sur lequel passent toutes les opinions du pays.
La liberté nous a divisés, qu'elle nous rapproche! Qu'elle fasse plus encore! qu'elle rapproche le gouvernement impérial et l'opposition constitutionnelle , qu'elle les réconcilie !
Tous, à l'envi, ouvrons l'ère de la tolérance, de la concorde et de l'oubli ! Tous, sans distinction de point de départ; tous, sans distinction entre M. Baroche et M. Barrot, entre M. Billault et M. Dufaure, entre M. de Persigny et M. Thiers, tous n'ayons plus qu'un but : la grandeur de la France par la liberté!
28 mai 1863.
Disons avec la franchise et l'indépendance que nous passent nos lecteurs, formés à l'école de la tolérance, ce que nous pensons de l'abstention érigée en doctrine par quelques esprits faux et farouches.
L'abstention électorale ne peut se justifier que par l'indifférence politique.
Autrement, l'abstention n'est qu'inconséquence, intolérance, fanatisme ou lâcheté.
Contre l'indifTérence politique nous n'avons rien à dire. Sans la partager, nous la comprenons. Oui, nous compre-
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nons qu'on ne se passionne ni pour les gouvernements stationnaires qui éternisent les questions les plus simples comme les plus graves, ni pour les oppositions plagiaires qu'on a vues se succéder au pouvoir et n'avoir rien de plus pressé que d'y faire servilement le lendemain ce qu'elles avaient blâmé sévèrement la veille ; mais l'indifférence doit demeurer l'indifférence et ne doit pas être l'inconséquence, encore moins l'intolérance, encore moins le fanatisme.
Les abstentionistes qui s'agitent, les abstentionistes qui comitaillent, les abstentionistes qui entassent circulaires sur circulaires, articles de journaux sur articles de journaux pour empêcher qu'on ne vote, ne sont plus des abstentionistes : ce sont des sectaires qui font politiquement en France ce que font physiquement en Russie les sectaires appelés Skapzi.
Ou*appelle-t-on Skopzi ? — C'est le nom qu'on donne en Russie à une secte d'eunuques volontaires, sur laquelle le baron de Harthausen, conseiller d'État de Prusse, a recueilli les détails suivants :
«... Les fanatiques de la seconde espèce sont les Skopzi ou eunuques. On ignore si , comme Origène, ils fondent leurs pratiques sur quelques passages de la Bible mal entendus, d'autant plus qu'ils regardent celle-ci comme falsifiée. Ils croient qu'eux, seuls ont le véritable Évangile, mais qu'il a été caché et muré dans la coupole de l'église de Saint-André, à Pétersbourg, par Pierre IH, qu'ils honorent comme leur chef et une nouvelle émanation du Christ. On n'aperçoit aucun rapport entre leurs pratiques et leur théologie, si on peut appeler ainsi quelques idées obscures et sans suite. Ils enseignent qu'au commencement U n'y avait que Dieu le père , qu'il a créé le monde et qu'il s'est manifesté à lui comme fils en Jésus-Christ, qu'ils regardent non comme un Dieu, mais comme l'oint du Seigneur, pénétre par la Divinité et parlant sous son inspiration. Mais Dieu se manifeste continuellement comme Saint-Esprit dans ses vrais enfants, c'est-àdire dans les Skopzi. Le Christ n'est point mort , il vit toujours sur la terre sous quelque forme, et il vit présentement dans la penonne de Pierre III, qui n'est point mort, comme on le raconte, mais qui s'est enfui à Irkntz : et depuis ce temps , le salut doit venir de l'Est. Pierre viendra bientôt, et dans le Kremlin, à Moscou, il sonnera la grande cloche de l'église de l'Ascension; ses vrais disciples l'entendront dans toutes les parties du monde et se réuniront autour de lai.
et c'est alon ^ue GMDmencen le royaume ëteroel des Skopii. lit ne croient point à la résurrection des corps et ne célébrant point le dimanche. Ils communient avec un pain qu'ils déposent d'abord dans le tombeau de quelque personnage mystique de leur secte, et qui est consacré par là. Chacun d'eux mange un petit morceau de ce pain le premier jour de PAques, qui est leur seul jour de fête dans l'aïuiëe. Ils se réunissent le plus souvent dans la nuit du samedi au dimanche et y font des cérémonies singulières et mystérieuses. Elles se nomment Karablick, c'est-à-dire une petite barque fragile qui se balance sur les flots. Dans leurs assemblées, ils chantent en récitatif quelques chants dont je ne comprenais point les mots, mais qui firent sur moi une impression extraordinaire, quoique pénible, à cause du sauvage enthousiasme et de la sombre ardeur qu'ils respiraient. Les membres de cette secte se reconnaissent à certains signes mystérieux. Tous ont chez eux le portrait de Pierre III. Ils sont très-répandus. Une grande partie des orfèvres de Pétersbourg, de Moscou, Riga, Odessa, appartiennent à cette secte; ils ont un esprit de prosélytisme très-ardeni. Ils cherchent surtout des prosélytes parmi les soldats, auxquels ils distribuent quelquefois de grandes sommes pour les gagner. Celui qui a converti douze disciples obtient la dignité d'apôtre. Dans quelques gouvernements, des communes entières appartiennent à cette secte. Rien au dehors ne les trahit. Leurs maisons , leurs familles ressemblent aux autres. Ils ont des femmes et des enfants, car ils se marient réellement, et ne se soumettent à l'opération qu'après qu'ils ont eu un fils. Il paraît cependant que leurs enfants proviennent en grande partie d'unions adultères avec les hommes du voisinage; mais les Skopzi, loin d'y trouver à redire, •oignent ces enfants comme s'ils leur appartenaient. Le chiffre officiel des Skopzi porte leur nombre à trois mille « mais ils sont au moins dix fois plus nombreux. »
Quand on lit ces détails incroyables, on croit rêver !
Eli bien , les abstentionîstes sont les Siopxi, les Origènes du saflrage aniyersel 1
Si ce ne sont pas des fanatiques se mutilant de leurs propres mains, faisant sur eux-mêmes l'ablation dont ils reprochaient comme un crime à la loi .du 31 mai de s'être rendue coupable contre eui, alors ce sont des révolution- Baii-cs qui n'ont pas le courage de tenter pour le triomphe de leur opinion ce que les Polonais tentent pour la déli- Trance de leur patrie.
Que les abstentionistes systématiques et actifs choisissent entre ce rôle de réTolutionnairesbrayanls et ce nom AtSkopxU
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Mis en demeure d'opter entre le nom de Skopxi et le rôle de révolutionnaires passifs, de révolutionnaires n'ayant pas le courage de leurs convictions, les abstentionistes actifs et systématiques en seront pour leui*s frais de circulaires et la hotite de leur inconséquence !
Us auront été une secte sans sectaires.
29 mai 1863.