LA LISTE — LE VOTE DE DEMAIN
Le devoir <l*un journal qui se propose la liberté pour but, c'est de la prendre pour moyen.
En inscrivant en tête des colonnes de la Presse et en regard des noms des neuf candidats recommandés par le gouyernenient les noms des neuf candidats, au nombre desquels se trouvaient déjà les quati^ députés de Paris soumis k l'épreuve de la réélection, est-il vrai de dire, Ainsi que le Teti^s persiste à le répéter, est-il vrai de dire que nous ayons imposé une liste et confisqué le suffrage universel ? ^
En engageant ceux de nos lecteurs qui sont électeurs à
voter tous demain pour MM. Havin» directeur du Siède; Thiers, appelé par Tempereur Napoléon III l'historien national; Emile Ollivier, le jeune et brillant orateur qui, dans tous ses discours, a placé si haut la liberté; Ernest Picard , le Taillant député d'opposition ; Jules Favre, Féloquen t l)&tonnier du premier barreau du monde ; Adolphe Guéroult, Fancien rédacteur en chef de la Pressé, devenu le fondateur de YOpinion nationale, où il a déployé un remarquable talent ; Alfred Darimon, l'ancien rédacteur du journal le Peuple, l'auteur du meilleur ouvrage qui ait été publié sur les Banques, personnifiant l'esprit de révolution contenu par l'esprit de liberté ; Jules Simon et Eugène Pelletan, l'un et l'autre brillants écrivains qui ont brillé, orateurs qui brilleront : qu'avonsnous fait de plus que ce que fait le Temps prenant parti pour M. de Lasteyrie contre M. Havin, pour M. Prévost-Paradol contre M. Guéroult, pour M. Cantagrel contre M. Darimon? Qu'avons-nous fait de plus, par exemple, que la Réunion démocratique, ayant pour président M. Yacherot, pour secrétaire M. André Rousselle, et écrivant solennellement, officiellement à M. de Jouvencel : « Vous êtes pour la sixième » circonscription électorale le seul candidat fo/ronn^ par les » comités démocratiques existants? » Deux, trois, dix, vingl-cinq, cent personnes, prenant, à leur gré, le titre de' Comité électoral, de Réunion démocratique, ou tout autre titre, auront le droit, ne dérivant que de leurs prétentions personnelles, d'adopter des candidats, de les patronner; et le journaliste qui, d'une législature à Tautre, c'esl-à-dîre pendant six ans , aura couru tous les risques d'avertissements, de suspension, de suppression de son journal, d'amendes et de prison, n'aura pas le droit que peut s'arroger le premier venu! Qu'ont fait la Presse, le Siècle et V Opinion nationale? Ont-ils dit qu'ils étaient les neuf circonscriptions électorales de Paris ? ont-ils parlé en d'autres noms que les leurs? ont-ils commis la plus petite usurpation? ont-ils i)orlé à la liberté de qui que ce soit la plus légère atteinte ?
Que signifie donc cette expression fausse de < liste imposée » ?
Il n'a été imposé à qui que ce soit aucune liste.
Électeurs et candidats n'ont pas un seul instant cessé d'ôlre également et pleinement libres, ceux-ci de se faire appuyei* par ceux-là, et ceux-là de nommer ceux-ci.
La Presse, le Siècle et YOpinion nationale ont usé de la liberté qui leur appartenais et rien de plus.
Ils ont pensé qu'il était bon, qu'il était utile, qu'il était nécessaire d'opposer à l'imion gouvernementale l'union libérale ! Ils ont agi en conséquence de cette opinion.
Le Temps a pensé qu'il servirait mieux la cause de la liberté en vantant « le libéralisme de M. de Persigny, dépas- > sant le nôtre », et en prenant la file à la suite du Constitua tiqnnel, du Pays, de la Pairie et de la France. Il a agi en conséquence de cette opinion. Aucun effort , aucune démarche ont-ils été tentés pour le faire changer d'opinion et le gêner dans la liberté de ses manœuvres et de ses attaques ? Si le Temps n'a pas été entièrement libre de faire ce qui lui eût plu, qu'il le dise!
Il y avait, le jour même où le Corps législatif était dissous, où le Corps électoral était convoqué, à prendre tout de suite un parti, afin de montrer aux électeurs insouciants, découragés, au bout du vote le triomphe et après le triomphe du vote le retour de la liberté. C'est ce que la Presse, le Siècle et YOpinion nationale ont fait.
Les plus capables et les plus utiles qu'on pût choisir comme candidats sont ceux qui ont été choisis et désignés.
La preuve de la bonté de ces choix a été faite par la contre-épreuve.
A M. Havin, directeur du «Sté^/^, qu'opposent les auxiliaires du ConstiiiUiannel et du Pays? — Ils opposent M. Ferdinand de Lasteyrie, qui était, il y a peu de temps, rédacteur du Siècle. M. Ferdinand de Lasteyrie est-il donc un grand orateur, tout au moins un grand écrivain ? M. Ferdinand de Lasteyrie prétend, il est vrai, qu'il avait posé, dans la pre-
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mière circonscrif^ion » sa candidature avant que M. Havin y eût transféré la sienae? Est-ce là une raison sérieuse? Les candidatures sont-elles donc des inventions dont la priorité doive désormais se constater par un brevet? À Tinslar des brevets d'invention» déllvrera-t-on, à Tavenir, des lurevets de candidature ? L'invention de candidat breveté appartient à M. Ferdinand de Lasteyrie. Le scrutin nous apprendra, lundi soir, ce que les électeurs l'auront estimée. .
M. Thiers devait craindre que le Temps, qui avait si bien raillé c les virtuoses du chant oratoire et les dilettanti de Is tribune législative », n'attaquât sa candidature. Eh lûen, le journal qui a mis le plus de hâte et le plus d'entrain à enterrer la candidature de M. Laboulaye a été précisément le Temps.
A MM. Emile OUîvier, Ernest Picard et Jules Favre , qui ont été à MM. Baroche, Billault et Magne ce que les Horaces furent aux Curiaces, les détracteurs de la liste ont eu beau chercher trois compétiteurs... Ils ont cherché en vain ! Sous le régime du silence, il se forme si peu d'hommes doués du talent de la parole, que Lyon, le Havre, Toulon ont dû offrir à MM. Jules Favre, Ernest Picard et Emile OUivier de doubles candidatures. Si la Liste avait laissé à l'écart de grands noms oratoires, de grands talents oubliés, il est à croire que Lyon , le Havre et Toulon n'eussent pas manqué de réparer ce déni de justice électorale , ou cet oubli impardonnable.
A M. GuérouU, quds candidats les détracteurs de la Liste opposent-ils? Dans la crainte qu'un seul ne suffise pas, ik en opposent trois appartenant à trois couleurs trèstranchées : M. Gochin, qui aura pour lui le vote de tous les catholiques; M. Prévost- Paradol, qui aura pour lui le vote de tous ceux qui regrettent les lois de septembre 1835; M. de Jouvencel, qui aura pour lui le vote de tous les amis de M. Vacherot dont il est le patronné.
A MM. Jules Simon et Eugène Pellelan, les ennemis jioés de la Liste n'ont trouvé à of^oser que deux candidats qui.
reconnaissant qu'ils n'avaient aucune chance, absolument aucune , ont eu le bon sens de se désister.
Quel h(»nniage plus flatteur pouvait être rendu à la Liête par ses détracteurs, que ce spectacle public de leur impuis* sauce attestée !
Nous le demandons à tous ceux qui nous lisent, n'était-ce rien que d'assurer la réélection des quatre députés de Paris? n'était-ce rien que d'assurer l'élection de MM. Tbiers, Jules Simon et Eugène Pelletan, en tenant loyalement, ainsi que nous croyons l'avoir fait» un juste et équitable compte du concours du Sièck et de ï Opinion naUùnah?
Tous les électeurs à qui nous nous adressons voteront donc demain, nous n'en doutons pas, pour M. Havin et pour H. Guéroult, qui, dans un esprit de tolérance dont il leur faut savoir gré, ont puissamment appuyé et les candidatures des quatre députés de Paris et les candidatures de MM. Thiers , Jules Simon et Eugène Pelletan.
Les électeurs de Paris ne voudront pas séparer ce que nous avons uni.
Imposant ûlence à toute préférence personnelle comme à tout sentiment contraire, ils feront ce que nous avons fait : à l'union gouvernementale ils opposeront l'uniou libérale.
31 mai 1863.
AVOCATS ET lOtJRNALISTBS
Scrutin ouvert, discusrâon fermée. Cela devait être, et nous nous proposions, en effet, de ne plus parler des élections du 31 mai qu'après que le scrutin fermé aurait de nouveau ouvert la discussion. Mais nous ne saurions laisser passer sans protestation et sans explications la véhémente proclamation, adressée de la hauteur de ses pylônes, aux électeurs de Paris par M. le préfet de la Seine.
M. le baron Haussmanii se trompe d'époque et commet un anachronisme politique lorsqu'il emploie le mot Coalition. Ce mot avait un sens lorsque, comme en 1839, il sufflsait, en se coalisant dans les élections, de déplacer la majorité parlementaire pour renverser un cabinet et s'en partager la succession. Mais les ministres ne pouvant plus être membres du Corps législatif (article 44 de la Constitution du 14 janvier 1852), mais les ministres n'étant plus politiquement responsables, et leur existence ne dépendant plus ni d'un discours ni d'un vote; mais les ministres relevant uniquement et exclusivement de l'empereur, qui les nomme, les révoque et les remplace à son gré, le mot Coalition n'a plus de sens. Pour s'en convaincre; il n'y a qu'à supposer que MM. Barrot, Berryer, Dufaure, Rémusat, Thiers soient élus députés : que feront-ils au Corps législatif? Orateurs, ils y feront ce qu'écrivain nous faisons dans la presse périodique, aveci^ette seule difTérence qu'au lieu d'écrire, ils parleront, et qu'au lieu d'articles qu'on lira, ce seront des discours qu'on entendra; mais discours ou articles, ce ne seront toujours que des paroles et rien de plus. M. le préfet de la Seine croirait-il donc qu'il sera au pouvoir de MM. Thiers, Rémusat, Dufaure, Berryer et Barrot, ayant pour auxiliaires MM. Picard, Ollivier et Favre, de changer par leurs discours la majorité du Corps législatif, et, changeant cette majorité en minorité, de changer Constitution , cabinet et politique? Si M. Haussmann ne le croit pas, que veut dire alors le mot Coalition? Puisqu'on permet à Y Union et au Journal des Débats de continuer à paraître, et que ces journaux paraissent sans mettre en péril < la chose publique, 9 sans créer ni propager une agitation funeste aux affaires», pourquoi ne permettrait-on pas à MM. Berryer et Thiers de parler? Entre écrire et parler, où donc est la grande différence sous un régime où les votes ont été mis à l'abri des discours et les ministres à l'abri des votes?
Rayons donc de notre nouveau dictionnaire politique français le mot Coalition, ou, s'il y reste, que ce soit seuie-
ment comme trace marquant le passage d'un régime qui a cessé d'exister.
Le mot juste qai correspond à la situation actuelle, c'est le mot que nous avons prononcé, c'est le mot Tolérance.
Ce mot est celui qui nous permettait, en mai 1848, de donner place, dans les colonnes de la Presse, à des lettres datées de Londres, signées Napoléon-Louis, lettres qui, à ccite époque, n'eussent trouvé d'asile dans aucun autre journal, et surtout pas dans le ConstituUonneL
Lorsque nous agissions ainsi en mai 1848, M. Haussmann prétendra-t-il que ce n'était pas de la tolérance, mais de la coalition que nous faisions ?
Ce que nous faisions en mai 1848 sans aucune arrièrepensée contre la république, en en désirant au contraire très-sincèrement raflermissement , à la seule condition qu'elle serait la liberté, c'est ce que nous faisons en mai 1863 sans aucune arrière-pensée contre l'empire, en en désirant au contraire très-sincèrement raffermissement, à la seule condition aussi qu'il sera la liberté. Nous ne faisons que rester fidèle à nos traditions.
Voter le 2 juin 1848 pour le prince Louis Bonaparte et pour MM. Thiers, Cbangarnier et Victor Hugo, en même temps que pour les citoyens Gaussidiëre, Goudchaux, Lagrange et Proudhon, était-ce donc faire acte de coalition? Était-ce donc s'associer à ce que M. Haussmann nomme, dans sa proclamation, c une manifestation réaction^ naire? >
Non, non! Ce qu'en 1848 on voulait, et, selon nous, avec raison, c'était que l'Assemblée nationale se composât de toutes les illustrations nationales, de toutes les notabilités à un titre quelconque; ce qu'on voulait, c'était que l'Assemblée législative ne fût pas une Assemblée exclusive. Ainsi s'explique comment des noms ayant des significations si divei*ses, si opposées, se rencontraient à cette époque sur la même liste sans qu'il y eût pour cela ni contradiction ni coalition.
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La preuve qne ce s^otiment public était le bon, c'est que s'il eût été différent, s'il eût été exclusif, il n'eût point abouti à l'élection du 10 décembre. Le renier et le flétrir, ce serait flétrir et renier le germe d'où l'aigle est sorti prenant son essor.
La liste du 31 mai 1863, pas pins que la liste du 2 juin 1848, n'est pas une liste de coalition. (1)
Un autre reproche que lui adresse M. le préfet d« la Seine, c'est d'être c ntrt<nU compaUe ^tmocats et de jaumatistes. »
Où M. Haussmann voit le sujet d'un Uftme, nous voyons, nous, le sujet d'un éloge.
Dans une Assemblée législative où il s'agit, par la dîscus* sion, d'initier à la connaissance des lois tous ceux qui sont censés ne jamais les ignorer, qui prendra-t-on pour discuter les projets de loi , si l'on ne prend pas des avocats exercés à l'art de la parole et des journalistes rompus à l'étude de toutes les questions politiques, économiques, administratives et financières? Nous ne voulons pas décrier les candidats de la liste du gouvernement, mais quel éclat ont jeté sur le Corps législatif qui vient de se dissoudre les députés
(1) ÉlectioDj de Paris, 2 juio 1848.