IN MATIÈRE DE DIPLOMATIE
3 août 1863.
La diplomatie a les vieilles allures de la coquette surannée qui provoque et qui résiste. Il faut absolument qu'elle minaude. Ce qu*on lui demande, elle le refuse; ce qu'on ne lui demande pas, elle le donne! Nous demandons à la diplomatie la publicité, toute la publicité, rien que la publicité. La diplomatie nous répond que ce serait contraire à ses usages. Eh bien! qu'elle les change s'ils sont mauvais et caducs. Nous ne demandons pas à la diplomatie l'indiscrétion toujours condamnable; mais comme c'est l'indiscrétion et que l'indiscrétion est voisine de la galanterie, la diplomatie y persiste. Elle a même des feuilles à ce consacrées ; ces feuilles indiscrètes rivalisent de pudeur avec les feuilles de vigne appliquées aux statues des églises de Rome, et qui ne servent qu'à grossir et dénoncer -ce qu'elles ont pour mission de cacher. Quand donc enfin sortirons-nous du faux pour entrer dans le vrai? quand donc enfin appelleronsnous un chat un chat, et routine une erreur ? Une dépêche appartient soit à celui qui l'envoie, soit à celui qui la reçoit. Il faut opter entre l'une ou l'autre de ces deux règles, et, l'une des deux adoptée, s'y conformer. Si la dépêche appartient à celui qui vient de l'écrire, qu'il la livre tout de suite à la publicité! C'est son droit. Mais si la dépêche appartient
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à celui à qui elle est adressée, que celui à qui elle n'appartient pas soit discret! C'est sou devoir. Point de communicatious prématurées! point d'indiscrétions! Toute indiscrétion est une tricherie. Point de tricheries!
Tout bien pesé, tout bien débattu, tout bien examiné, notre opinion est qu'avant d'appartenir à celui à qui elle est adressée, lettre ou dépèche appartient à celui de qui elle émane. Telle est l'audacieuse doctrine que nous osons soutenir^ au risque de la voir qualifier de paradoxe, et de nous faire traiter une fois de plus d'esprit « faux et absolu, » S'il en était autrement, il se pourrait que telle dépèche écrite en vue de l'effet qu'elle devra produire sur le public par la publicité fût privée de la pubUcité, et manquai amsi son effet sur le public, par la volonté du destinataire ayant un intérêt opposé. La doctrine contraire à la n^tre est donc inadmisaible. M. Guizot, qui a beaucoup d'esprit. dans l'intimité, quand il y dépose la majesté de son talent., M. Guizot a dit de la guerre qu'elle était le jeu de la force et du hasard ; alors la diplomatie devrait être le jeu de la force et de Ja raison. A ce jeu, dépèche eu note est une carte jetée sur le tapis vert de la diplomatie. Dès qu'elle est jetée, la galerie est juge du coup. Il faut qu'une carte soit jetée ou retenue, de même qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.
Quand donc, enfin, coupera-t-on court à ces analyses inexactes et à ces rectifications incomplètes par la pubûeation, sans aucun retard, des pièces finalement destinées au public ? Quand donc comprendra-t-on que la publicité inl^rale est le correctif naturel de la polémique partiale 7 Quand donc les gouvernements, surtout ceux qui s'appuient sur le suffrage universel, sur la volonté nationale et sur l'opinion publique, comprendront-ils que la publicité a des droits et des devoirs supérieurs à toutes les considérations secondaires? Une dépêche impatiemment attendue est une dépèche qui doit èlife immédiatement publiée. Il n'y a aucune bonne raison pour en retarder la publication.
Tout retard volontaire opposé à la publicité la vicie et
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vicie la polémique, en ce qu*il donne naissance à toutes les conjectures hasardées et à toutes les fausses conséquences tirées de ces fausses conjectures, sans compter les calomnies. Quand on voit le Moniteur se taire et la Bourse baisser, les plus fermes ont eux-mêmes peine à se défendre contre les suppositions sinistres ou exagérées semées par les alarmistes de caractère ou de position.
Tout dire tout de suite! telle devrait être la règle des gouvernements qui ne veulent pas que le plus léger soupçon puisse planer sur la tête d*aucun de ceux qui les approchent. Tout dire tout de suite! telle devrait ê(re la loi fondamentale des gouvernements qui proclament la souveraineté de ropinion publique. Gomment jugcra-t-elle sainement, si elle est la dernière à connaître ce qu'il serait nécessaire qu'elle sût aussitôt que les mieux informés? Nous croyons donc ne demander rien que de juste, rirti que d'utile en demandant que le public soit traité t sur le pied des puissances Us mieux informées ». Les questions pendantes y gagneraient; il n'y aurait que les colporteurs de fausses nouvelles qui y perdraient. Serait-ce donc un grand mol?
Dans tout État où le gouvernement issu de la volonté nationale s'en proclame le Adèle exécuteur, la règle doit être : tout DmE tout de suite. 11 ne saurait y avoir une autre règle ni une autre conduite; toute autre conduite, toute autre règle serait la négation de cette forme de gouvernement.
La publicité ne doit pas seulement avoir lieu sans retard; elle doit aussi avoir lieu sans restrictions; elle doit être aussi complète que rapide.
Est-ce qu'on peut juger d'un document diplomatique par une analyse, cette analyse fût-elle exacte? Est-ce que dans lin document diplomatique, tous les mots ne sont pas pesés et comptés? Est-ce que l'omission d'un seul mot ne suffirait pas pour en changef ou en détruire le sens ? ^- te publicité immédiate est d'intérêt universel.
Au nom des graves et nombreux intérêts que la paix
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prolongée et le crédit moderne ont si énergiqucment dévetoppés, et qui ont donné sur les marchés d'effets publics de TEurope un si immense essor à la richesse mobilière , cette richesse nouvelle si impressionnable, si exposée à tant de manœuvres impunies ;
Au nom de Thonneur des gouvernements^ dont les agents et les amis ne doivent pas même être soupçonnés, nous demandons que toute dépêche qui ne doit pas rester secrète soit publiée le jour mèoie où le gouvernement qui l'a expédiée est télégraphiquement avisé que la remise régulière en a été faite à qui de droit.
Gouvernements, soyez donc de votre temps ! Cessez donc d*agir comme si les chemins de fer et les télégraphes électriques n*existaient pas!
Quelques heures après qu'une dépêche expédiée par le chemin de fer a été remise aux mains qui doivent rouvrir, vous le savez par le télégraphe électrique : qu'attendez^vous donc alors pour la livrer au public, à qui elle appartient ?
Ou la souveraineté nationale est un principe, ou elle n'est qu'un mot. Si elle est un principe, qu'on ne la traite i)a$ comme si elle n'était qu'un mot; qu'on traite le souverain en souverain, qu'avant lui on ne fasse point passer qui ne doit passer qu'en même temps ou qu'après lui !
Ne flnirez-vous donc jamais par être logiques et (var mettre d'accord vos actes avec vos paroles, la conduite que vous devriez tenir avec la règle que vous aviez érigée ? Si ce n'est pas pour l'observer, pourquoi une règle? Si c'est pour l'enfreindre, pourquoi un principe? Pourquoi ne pas s'en tenir alors uniquement au bon plaisir, par qui tout s'explique, par qui tout se justifie, par qui tout se siniplitie?
Autrefois, il était de règle de réserver aux deux Chambres législatives la communication des documents diplomatiques;
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et cette règle se justifiait iiarfaileincnt, puisque la souderai* neté nationale résidait ddns la majorité parlementaire; laquelle faisait et défaisait les minietèr» responsables devant elle. Mai» la responsabilité ministérielle et la soureraineté nationale ayant été déplacées en 1848 et en 18&2, la règle de 1847, appliquée à 1863» n'est plus qu'un anachronisme.
Il n'y a pas parité entre le gouvernement anglais — gouyernement indirect et de majoirité parlementaire — et le gouvernement français — gouvernemait direct et de suffrage universel. — En Angleterre, la souveraineté est mobile et indirecte; en France, la souveraineté est directe et immuable. Serait-ce aller trop loin que de nous bornera tirer des conséquences? Serai t*cetrop«xiger que denous borner à demander que le gouvernement français, étant ce qu'il est, soit ce qu'il doit être^ avec ses imperfections, mais aussi avec ses avantages? Noos ne le croyons pas. Au nom de la souveraineté nationale qui réside dans le suflrage universel, nous persistons donc à soutenir que logiquement la France
doit TOUT SAVOIR TOUT DE SUITE.
Pourquoi la France ne prendrait-elle pas cette initiative et ne donnerait-elle pas ce bon exemple, que toute l'Europe diplomatique ne tarderait pas à suivre?
La diplomatie a-t-elle bésité pour correspondre à se servir des (Ils électriques? non. — Pourquoi donc hésiterait-elle à se servir de la publicité qui, elle aussi, est le moyen le plus rapide de faire parvenir à la connaissance du public lesdocumcnts qui, en fin de compte, lui sont toujours destinés, et qui, le plus souvent, sont écrits indirectement à son adresse ? Loin de nous, très-loin de nous est le temps du mystère; et encore à quoi le mystère servait-il, sinon à tromper le présent? Rarement le mystère a réussi à tromper l'histoire; elle l'a presque toujours dévoilé. 0 di|)lomates! ^ ce que vous faites est bien, pourquoi le cachez-vous? et si ce que vous faites est mal, pourquoi lo faites-vous?
Hommes qui gt)uvehnez les autres, ou vous croyez ou vous ne croyez pas à la puissance des journaux. Si vous n'y
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croyez pas, pourquoi leA poursuivez-^voits ? et si vous y croyez , pourquoi vous eonduîsez-vous à leur égard comme si vous n'y croyiez pas? Pourquoi n'usez-vous pas de la publicité qu'ils vous offrent? Pourquoi ne vous en servezvous pas comme d'un phare |)0Ur éclairer l'opinion publique, au lieu de la laisser flotter, au risque d'échouer, entre tous ces éûu^llfrqui portent le nom de fausses niHivelles? Bst«ce que toute fausse nouveUa u'endoimnage pas toujours unintérét sérieux , eu ce temps où les intérêts sont si nom* breux, si divers, si prompts & s'alarmer, souvent sacs raison, si prompts à se rassurer, souvent sans cause? Pourquoi oe pas taair compte de tous les intérêts dont se compose l'intérêt général? Pourquoi lui marchander parcimonieuse» ment la publicilé? Pourquoi ne pas élever la publicité à la hauteur d'une loi sociale devant laquelle doit s'effacer toute considération secondaire? Pourquoi faire l'ombre quand vous pouvez fure la lumière sans qu'il vous en coûte rien, sinon de renoncer à des traditions qui remontant au temps où ii n'était pas d'usage d'éelairer les rues, où quiconque sortait le soir était obligé, faute de réverbères, de se munir d'une lanterne, sous peine de se fourvoyer en chemin et de se rompre le cou?
Oh! qu'il est heureux, pour la fécondité de la terre, la vigueur des plantes, la maturité des fruits, la vivification de l'homme, que le soleil n'ait pas eu besoin pour luire d'un décret de vous ou d'une loi votée par une majorité! Que de raisons fortement motivées, longuement déduites vous eussiez trouvées pour vous protéger contre ses rayons! De quels crimes, de quels délits ne l'eussiez vous pas accusé! Grime de sécheresse, quand vous eussiez souhaité de la pluie; crime de pluie, quand vous eussiez désiré de la sécheresse; sans compter toutes les taches dont vous l'eussiez rendu responsable pour avoir dissipé l'ombre qui les couvrait.
Kt s'il se fût trouvé un audacieux contradicteur qui eût osé plaider la cause de Timpunité du soleil, il aurait été S6»l, chacun venant lui jeter à la face Tépithète d'utopiste^.
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Clarté, avoue donc que tu es un crime! Publicité, avoue donc que tu es un danger!
Il y a deux choses contre lesquelles nous ne cesserons de nous élever avec la même persistance : c*est contre la publicité tardive et contre la publicité incomplète et indiscrète.
S'il est admis qu'une dépèche d'État n'appartient pas à la publicité le jour de son départ, mais seulement le jour de son arrivée, après remise régulière, authentiquement constatée, publicationintégrale et immédiate ce jour-là même, mais pas auparavant, ni sous forme d'analyse, ni sous forme d'extrait! Pas dé mutilation! Pas de demi -publicité par voie b&tarde et détournée d'indiscrétion simulée par quelque journal étranger! Un ministre doit être sûr, sinon de la discrétion de ses bureaux, du moins de celle de son chef de cabinet. Lorsqu'une indiscrétion est commise, elle l'est donc de l'ordre ou de l'aveu du ministre. C'est sur lui et sur lui seul qu'en doit justement retomber lu responsabilité. Mais pour que celte responsabilité retombe tout entière sur qui de droit, il faut que la publicité n'ait pas été tardive, car autrement on ne peut plus savoir si l'indiscrétion a été commise à l'arrivée ou au départ. Donc la règle réciproquement, généralement, absolument adoptée par toutes les ^chancelleries desservies par des lignes télégraphiques, devrait être celle-ci : — Publication authentique au lieu du départ de toutes les dépèches destinées à la publicité le lendemain du jour de leur remise régulière, au lieu d'arrivée, remise télégraphiquemenl constatée le jour même.
En vérité, nous sommes honteux d'entrer dans ces détails rudimentaires de publicité, qui font ressembler les ministres à des enfants en bas âge à qui il faut enseigner qu'ils doivent, pour écrire, se servir de la main.droite et allonger les doigts. Mais à qui la faute?