‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 50 sur 122 · LES TROIS EMPEREURS · texte numérisé non relu

LES TROIS EMPEREURS

15 août 1868.

Nous n'approuvons pas toutes les politiques, mais nous les comprenons toutes , sous la seule réserve que chacune d'elles soit logique.

La seule chose que n'admettait pas Mirabeau , c'était l'inconséquence, et sur ce point nous sommes pleinement de l'avis de Mirabeau.

Politiquement, il y a deux mondes : le monde' ancien et le monde nouveau.

Le monde ancien, c'est le monde territorial.

Le monde nouveau , c'est le monde économique.

Si les montagnes n'existaient pas, le monde ancien les eût inventées, afin de s'enfermer plus sûrement derrière elles; si pour les aplanir il suffisait de souhaiter qu'elles n'existassent pas, afin de se mouvoir plus aisément, le monde nouveau ne se donnerait pas la peine de les perforer; il ne les perce que parce qu'il ne peut les abaisser.

Le monde ancien, c'est la conquête.

Le monde nouveau, c'est l'échange.

Le monde ancien ne trouve jamais que les frontières soient assez hautes.

Le monde nouveau ne trouve jamais que les barrières soient assez basses.

Le monde ancien ne voit que territoires.

Le monde nouveau ne voit que débouchés.

Aussi les limites du monde territorial sont-elles aussi étroites que sont larges les limites du monde économique.

Sur le drapeau du monde territorial est écrit en lettres de sang : Guerres et nationalités.

Sur le drapeau du monde économique est écrit en lettres d'or : Paix et liberté.

Le drapeau sous lequel nous servons est le drapeau du monde économique.

Le drapeau que nous combattons est le drapeau du monde territorial.

Ce qui simplifierait toutes les questions, ce serait que chacun , États ou journaux, demeurât résolument sous celui de ces deux drapeaux pour lequel il aurait résolument opté.

En toute chose, rien de pire que la confusion.

Trois empereurs, animés tous les trois de bonnes intentions, tiennent entre leurs mains la destinée de TEurope; ces trois empereurs sont : l'empereur d'Autriche, l'empereur desTrançais et l'empereur de Russie.

Qu'ils s'entendent ! qu'ils comparent entre elles l'une et l'autre politique! Qu'ils les pèsent et se rendent compte de celle des deux qui leur offre le moins de risques de révolutions et le plus de chances de stabilité!

Si c'est en faveur de la politique économique qu'ils optent; irfors, qu'ils soient conséquents et qu'ils y conforment tous leurs actes ! Respect de tous les faits accomplis. Admission des États de fait, petits ou grands, conquis ou acquis, partagés ou annexés, absoluuïent au même titre que sont admis les gomememénts défait.

Si c'est à la politique territoriale que ces souverains donnent la préférence ; alors, au lieu de batailler deux contre un, qu'ils se mettent d'aocoi-d tous les trois pour résoudre les trois inextricables questions en suspens : question de Pologne, tpiestion dltalie, question d^Orientl Qu'ils fassent de l'fiurope un nouveau partage, et que ce partage soit èquitablement accompli en efftiçant, pour la France , le souvenir de Waterloo et la perte de ses frontières du Rhin; pour la

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Russie, le souvenir de Sébastopol et les interdictions de la mer Noire; pour rAutriche, le souvenir de Solferino et la perte de la Lombardie; qu'entre les trois puissances il n'y ait plus, de part ni d'autre, ni humiliations à dévorer, ni revanches à prendre, ni vainqueurs ni vaincus; qu'elles puissent donner et qu'elles donnent enfin l'exemple da désannement; que la paix permanente, que la paix glorifiée succède à la paix intermittente, à la paix armée! Où le compas sert mieux que le sabre, pourquoi préférer le sabre au compas ? Où l'étude vaut mieux que la guerre, pourquoi préférer la guerre à l'étude? Où l'entente est plus facile avant la bataille qu'après, pourquoi ne pas établir tout de suite l'entente, en prenant, de ses desseins et de ses délibérations, l'Europe tout entière i>our témoin, ce qui la rassurerait, puisque ce serait la preuve qu'Autriche, France et Russie n'ont pas une pensée qu'elles ne puissent avouer tout haut, pas une pensée qui n'ait le bonheur des peuples pour but et la paix pour moyen ! Contre cet accord établi entre les trois empereurs , que pourrait l'Angleterre , voulût*elle le rompre et s'alliât-elle à la Prusse et à la Turquie ? Rien. Elle s'exposerait à ce que l'Autriche, la France et la Russie lui dissent hautement : Vous êtes une puissance insulaire et maritime, vous n'êtes pas une puissance continentale ; vous n'avez pas à vous immiscer dans ce qui ne vous regarde pas. Vous ne seriez en droit de le faire que si nous portions atteinte à la plénitude de votre liberté de circulation maritime; mais, loin de jouloir restreindre la liberté des mers et des fleuves, nous entendons, au contraire, l'étendre, la re^ecter et la garantir, en substituant à la féodalité des mers qui existe encore en partie l'entière neutralité des mers qui doit la remplacer. Toute sûreté vous sera donnée que les clefs du détroit des Dardanelles ne seront pas livrées à la Russie, mais à la condition expresse que vous rendrez à l'Espagne les clefs du détroit de Gibraltar que vous lui avez prises.

A cette réponse de l'Autriche , de la France et de la Russie,

faite publiquement, que répliquerait, que pourrait répliquer l'Angleterre ? Répliquerait-elle qu'elle n'a pas volé à VEspagne les clefs de Gibraltar, on essayerait-^lle de justifier cet acte, elle qui reproche si sévèrement à rAutriche, à la Prusse et h la Russie, surtout à la Russie, d'avoir indignement et déloyalement partagé la Pologne? — Non; elle courberait la tête et laisserait tranquillement faire ce qu'il lui serait impossible honorablement d'empêcher.

Groit-on que l'initiative que nous venons d'indiquer et d'esquisser, prise par les trois empereurs, n'aurait pas, avec moins de périls, plus de grandeur que cette laborieuse proposition des Six Points qui se débat depuis six mois sans s'éclaircir et sans avancer, qui est si dédaigneusement repoussée par les Polonais, qui a si vivement surexcité en Russie le sentiment national; qui a rompu l'intimité cordiale qui régnait entre le gouvernement français et le gouvernement russe pour mettre à la place ce qu'il y a de plus dangereux, la susceptibilité blessée; qui, enfin, tient la guerre suspendue sur toutes les transactions, que le doute et la crainte arrêtent !

Si le moyen le plus certain de résoudre les questions est de les simplifier et si le moyen le plus certain de les simplifier est de les élever, pourquoi ne pas les simplifier? pourquoi ne pas les élever? Pourquoi garder les hommes de procédure qui les rapetissent et qui les compliquent, au lieu de prendre les hommes de solution qui les décompliqueraient, qui les grandiraient et qui les résoudraient? Au lieu de refouler toutes les idées sous le dédain, pourquoi ne pas les encourager par la sympathie, afin, entre toutes celles qui seraient justes et grandes, de n'avoir plus que l'embarras du choix? Pourquoi ne pas mettre sérieusement à l'étude, nous allions dire au concours, les deux politiques rivales : la politique territoriale désarmant la paix, et la politique économique universalisant la liberté ?

Quelle œuvre serait plus importante que de donner à l'Europe ce qui lui manque : une politique stable, sincère,

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logique, fondée sur des bases qui ne varient plus, sur des principes qui ne soient pas la contradiction de l'un par Fautre ! Par exemple , ne serait-ce pas. une contradiction que de s'armer pour aller séparer la Pologne de la Russie au nom du drtnt des nationalités, et de finir par reprendre à la Prusse, à la Hesse-Darmstadt et à la Bavière les provinces rhénanes pour les joindre à la France au nom du droit de la conquête, celui-ci étant la négation de celui-là?

Quelle œuvre serait plus utile que d'eflacer du vocabulaire politique tous ces mots qui sont la confusion des idées, qui en sont la promiscuité; qui appartiennent à des origines différentes, à des régimes opposés; qui entretiennent les divisions , multiplient les malentendus , attisent les rancunes, soufflent les passions, et qui hurlent d'être accouplés, tels que ceux-ci : Paix armée !

Quelle œuvre serait plus digne des trois empereurs que cette (Buvre de rectiflcation de la force par la force , et mieux encore, de la force par l'idée! Quelle guerre, quelle paix leur ferait une aussi grande et plus belle place dans l'histoire de la civilisation au dix-neuvième siècle ! Les peuples reconnaissants, les peuples réconciliés en garderaient la mémoire 9 en perpétueraient le souvenir; en parlant de Napoléon III, d'Alexandre II et de François-Joseph, ils diraient : Le siècle des trois empereurs.

A Monsieur H, Rouy, rédacteur an chef de la Presse.

Bade, 2 septembre 1863.

Mon cher ami ,

Après le souverain mérite d'avoir trouvé le vrai, le mérite le plus ^rand est de l'avoir cherché. Ce dernier mérite appartient incontestablement à M. Odysse Barot, dont les LUtres tur laphiloMpMe de VkUioire sont pleines de recherches intéressantes et de faits instructifs.

Je les ai lues avec une attention d'autant plus soutenue et d'autant plus sympathique, qu'elles devaient aboutir à une opinion plus opposée à celle que j'ai de nouveau exposée récemment dans l'article intitulé : les trois empereurs.

C'est à dessein que je dis sympathique y afin de bien tracer la ligne de démarcation qui me sépare des esprits intolérants qui ne supportent pas qu'on diffère avec eux d'avis et de sentiment et qui, s'ils le pouvaient, supprimeraient l'ombre en soutenant que l'ombre nuit à la lumière. Cependant, comment être certain que l'opinion qu'on croit juste est éellement juste, si Ton n'admet pas l'opinion opposée à titre de contre-épreuve, contre-épreuve désirable, contreépreuve nécessaire î

Combien peu d'hommes, même parmi ceux qui ne sont ni papes, ni empereurs, ni rois, ni grands-ducs, ni ministres,

ni préfets, souffrent la contradiction ! Combien moins encore raccneillent et vont au-devant d'elle !

Ces lignes ne sont point à votre adresse, mais à celle de mon vieil et excellent arai M. Serriere, imprimeur, conséqnemment, aux termes de la loi, censeur en chef de la Freae; patriote exalté, il a, en matière de nationalités, des convictions sur lesquelles il souffre difficilement la controverse. Sans ma pression , fortifiée de votre appui , et sans de longs retranchements, jamais il n*eùt permis que les dernières Lettres de M. Odysse Barot parussent dans la PresM, parce qu'elles contrariaient son dogme et blessaient son culte, abrités qu'ils sont derrière le Gode pénal et le privilège.

M. Odysse Barot appelle nationalité naturelle un bassm, et FRONHÈRB wu numtagne ; aux grands États il préfère les petits; le progrès n'est à ses yeux que le retour périodique des mêmes faits et des mêmes idées. Voilà en quelques lignes, et dégagée de citations historiques, toute sa théorie !

Si étendues et si étudiées qu'aient été les Lettres qu'il m'a fait l'honneur de m'adrcsser nominativement, je dois déclarer que, loin d'ébranler ma doctrine, elles l'ont au contraire affermie. Si j'avais eu des doutes sur sa justesse, ces Lettres les eussent dissipés. Je vous remercie donc, mon cher ami, de les avoir accueillies.

Toute ma doctrine, vous le savez, se résume dans ces six mots : 0

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