ÉTATS DE FAIT ; GOUVERNEMENTS DE FAIT
Entre ceux-là et ceux-ci, je ne distingue pas.
Je n'admets pas plus la légitimité en matière de nationalité variable qu'en matière de royauté périssable. A mes yeux, il n'y pas plus de droit divin pour les peuples qu'il n'y en a pour les rois. Les peuples comme les rois et les rois comme les peuples ne disparaissent jamais politiquement que par leurs fautes. Leur fin est toujours une expiation.
La masse de faits historiques accumulés par M. Odysse
Barot prouve contre le passé marqué par la guerre à Teffigie de l'ancien monde territorial; mais elle ne prouve rien contre Fayenir marqué par la liberté à ^effigie du nouveau monde économique.
Je fais de Thisloire le cas qu'en faisait Turgot, mon mattre.
Le mieux est de laisser là l'histoire, cet immense arsenal où il y a des armes pour et contre toutes les causes. L'histoire, prouvant tout, ne prouve rien. Le jour où on cessera de l'enseigner dans les lycées, pour donner à la culture des langues vivantes le temps que l'étude de l'histoire leur dérobe, ce jour éclairera un véritable et immense progrès. Jeunes gens, l'histoire qu'on vous apprend n'a pas seulement pour effet de surcharger votre mémoire : elle vous fausse l'esprit; elle vous met les yeux derrière la tète.
Que sous Charles le Grand et Napoléon le Grand la France ait eu des limitesplus reculées que ses limites actuelles, je ne m'y arrête pas, car la France ne saurait les recouvrer sans remettre en question son existence et sans noyer l'Europe dans des flots de sang! Que la France ait été autrement configurée politiquement, qu'elle ait été divisée en bassins, je ne m'y arrête pas non plus, car je n'ai aucun désir de démolir le présent pour le reconstruire à l'image du passé ; aller à reculons n'est pas le sens dans lequel j'ai l'habitude de marcher! Que les montagnes soient des frontières à l'exclusion des fleuves, je ne m'y arrête pas davantage, puisqu'il n'est pas plus difficile maintenant de passer |p tunnel sous les montagnes que de passer les fleuves sur les ponts!
Frontières est un mot qui, grâce au progrès des sciences appliquées à l'industrie et particulièrement à l'industrie des chemins de fer, n'a plus le sens qu'il avait autrefois. Il n'a plus d'autre signification que celleK^i : Ligne de démarcation de deux gouvernements.
J'ai presque deux fois l'âge de M. Odysse Barot. Gomment se fait-il que de nous deux ce soit lui qui soit le vieux et que ce soit moi qui sois le jeune! Comment se fait-il que ce soit lui qui ait pris tant de peine et perdu tant d'heures à
exhumer de Thistoire sa fameuse loi des bassins et des prétendues frontières naturelles ! Je ne puis me l'expliquer que par cette contagion du passé qui s'appelle l'érudition, qui yieiilit les esprits les plus jeunes et corrompt les plus sains.
Que signifient et que valent ces mots, ^frantUres naturelles et boisins, » dans un temps où toutes les nations, les plus éloignées comme les plus voisines , ne sont occupées qu'à une tâche employant toutes leurs épargnes et tous leurs bras : Supprimer les obstacles naturels qui les séparaient, afin de n'être plus qu'à quelques heures les unes des autres! Ces mots, € frontières naturelles et bassins », sont un non-sens ! cette théorie n'est qu'un anachronisme, et je soupçonne M. Odysse Barot de s'en être aperçu lui-même en finissant, car sa conclusion, car sa Lettre xiv* et dernière, que j'ai reçue hier soir et à laquelle je réponds ce matin , est en contradiction flagrante avec ses précédentes Lettres... elle en est presque la rétractation!
Concluant comme il le fait à la confédération européenne, quel rôle y conserveraient les montagnes, quel service y rendraient les frontières naturelles, quel progrès y représenteraient les bassins ?
Mais je veux admettre hypothétiquement qu'au lieu de ne reposer sur rien de solide, la théorie de M. Odysse Barot ait pour fondement une idée juste ; par quelle série de combinaisons ou d'événements peut-on imaginer qu'elle prévaudrait jamais ? On a vu souvent les nations faire la guerre pour s'étendre, on ne les a jamais vues faire la guerre pour se restreindre ! Ce ne serait donc point par la guerre qu'aurait lieu le remaniement de l'Europe confédérée par bassins. Serait-ce par une révolution? Mais que gagneraient les peuples à se faire plus petits pour être plus nombreux? Comment un homme sérieux et laborieux a-t-il pu s'imaginer qu'une telle idée entrerait jamais dans la tête des peuples et qu'ils s'enflammeraient à ce mot : bassins !
Si la prétendue théorie de M. Odysse Barot, échafaudée
sur des témoignages qui ne sauraient s'appliquer au siècle das chemins de fer et des télégraphes électriques, c*est* à-dire à un temps sans aucune analogie ayec l'antiquité ; si cette prétendue théorie n'est pas même spécieuse, devezvous, mon cher ami, regretter de lui avoir ouvert toutes grandes les plus longues colonnes de la Presse? Non, ne le regrettez pas, le travail de M. Odysse Barot sera une preuve de plus qu'on fait fausse route, qu'on s'égare toutes les fois qu'on entreprend de remanier la carte de l'Europe au nom de quelque idée que ce soit : idée des nationalités naturelles, des montagnes et des bassins; idée des nationalités exhu* mées; idée d'un nouvel équilibre européen refait à coups de compas sans coups de canon; idée de grands Etats absorbant les petits, ou idée de petits États succédant aux grands.
Laisser territorialement l'Europe telle qu'elle est, n'y rien changer, ne pas même déposséder de sa principauté le prince de Schœnbourg-Lippe tant qu'il plaira à ses sujets de le conserver pour souverain : voilà, soyez-en sûr, l'idée vraie, l'idée juste, l'idée neuve.
Cette idée est la seule qui permette avec certitude et dans le plus bref délai de renouveler économiqubmbnt l'Europe, c'est-à-dire de faire une Europe nouvelle, libre, pacifique et prospère*
Ce n'est ni la théorie des grands États, ni la théorie des petits États; c'est la théorie des États tels qu'ils sont, c'est la théorie des états de fait, théorie devant laquelle le fort n'a pas plus de droits que le faible, théorie devant laquelle tous les États sont égaux.
Pourquoi donc le droit international moderne différerait-il du droit international ancien? Pourquoi donc y aurait-il deux balances ; l'une pour les États et l'autre pour les individus ? Nous ne vivons plus au temps où la loi permettait, où la loi ordonnait soit d'étouffer, soit de noyer les enfants difformes. L'enfant difforme est maintenant protégé dans son existence à Tégal de l'enfant bien conformé; le riche à
régal du pauvre, le faible à l'égal du fort. Immense progrès! Qu'il en soit ainsi des Ëtats modernes! Que l'Ëtat difforme, que l'État cbétif vivent aussi longtemps qu'ils ne mourront pas d'eux-mêmes ! Le grand correctif de l'inégalité physique, c'est l'égaUté civile, c'est l'égalité politique. En cher* cher un autre, c'est commettre vue erreur profonde, c'est faire retomber les peuples dans l'ornière, remplie de sang, des dèdes passés.
Le souverain qui le premier arborera le drapeati de l'égalité de tous les États entre eux, aura pour lui et avec lui tous les peuples. Il sera à la fois et le plus grand conservateur et le plus grand révolutionnaire. Il fera preuve de l'esprit théorique le plus élevé et de l'esprit pratique le moins contestable. Seul, il sera vraiment & la hauteur de son siècle !
Ce qui vient de se passer à Francfort, au congrès des princes, me donne pleinement raison. Voyez toute la peme qu'aura prise infructueusement le jeune empereur d'Autriche pour RÉFORMER la Confédération germanique qu'il fallait TRANSFORMER, qu'il fallait étendre en lui donnant pour base ce principe : tous lrs états entre eux, comme tous les citoyens ENTRE EUX, SONT POLITIQUEMENT ÉGAUX. Le roi de Prussc, je vous le prédis, quelque chose qu'il fasse, si ce n'est pas celle-là qu'il fait, ne sera pas plus heureux que son rival ou son émule l'empereur d'Autriche, qui a pris une idée ingénieuse pour une idée juste; grave méprise très-commune ! Cependant, plus une idée parait ingénieuse et plus on devrait s'en délier. Le plus souvent elle est fausse, comme toujours ridée juste est simple. Les idées simples, les idées justes seront-elles donc en tout temps et en tout pays les dernières qu'on adoptera ?
Au point de vue pratique et économique auquel je me place, le directoire imaginé par l'empereur François- Joseph et les bassins inventés par Odysse Barot sont deux idées qui se valent Ne changeons donc rien à cette ligne ainsi ponctuée :
INVIOLABILITÉ DBS ÉTATS DE FAIT ; RECONNAISSANCE DES GOUVERNEMENTS DE FAIT;
Confédération européenne où tous les États, sans distinction entre grands et petits, aient chacun une voix; ce qui serait vraiment le couronnement du suffrage universel, puisque tous les votants qui siégeraient dans cette assemblée amphictyonique seraient des tètes couronnées.
À ceux qui diront que Tidée d'unq confédération européenne, ainsi basée sur la paix, serait une chimère, je me contenterai de répondre que l'application en serait moins difficile que ne le sera la réforme de la Confédération germanique, basée sur l'hostilité contre la France, réforme proposée par l'empereur d'Autriche et écartée par le roi de Prusse. S'il le faut, je le prouverai.
Ma doctrine des états de fait et des gouvernements de fatt est combattue par Y Europe, journal français qui se publie à Francfort. Dès que je serai de retour, il me sera facile de montrer que toute politique qui tente de se placer en dehors des FAITS ACCOMPLIS estuuc politique subversive, — rétrograde au nom de la liberté aussi bien qu'au nom de la UgitimUé, — qui, remettant tout en question, se condamne à l'impuissance de rien résoudre et de jamais avancer... — Publiciste, laissant à faire à d'autres la besogne d'historien, je ne justifie ni ne critique, quel qu'il soit, le fait accompli ; je l'accepte comme la famille à laquelle est né un enfant boiteux l'accepte, en s' appliquant, au lieu de le noyer ou de l'étouffer, à en faire un honnête homme, un bon citoyen, et, selon sa condition et sa vocation, soit un laborieux artisan, soit un éminent artiste, soit un profond penseur, soit un éloquent avocat, soit un fonctionnaire int^re, etc., etc. Est-ce que lord Byron ne fut pas un grand poète ? Est-ce que le prince
de Talleyrand — dont il faut lire ce qa*en a dit Lamartine — ne fut pas un habile diplomate? Le fait -accompli, c*est le passé. Puisqu'il n'est donné à aucun homme, si puissant qu'il soit ou qu'il le pai'aisse, d'y rien changer, laissons donc le passé pourrir dans sa tombe et ne nous occupons que de l'avenir, dans la mesure où l'avenir nous appartient. Tout le temps qu'on dépense à regarder en arrière est du temps qu'on n'emploie pas à regarder en avant. Il y a deux écoles : celle qui tourne le dos au but et la face au point de départ , et celle qui tourne le dos au point de départ et la face au but. fappartîens à la seconde de ces deux écoles, et j'ai le cynisme de l'avouer.
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