DE LA LÉGISLATURE
32 octobre 1863.
l'opposition
C'est bien à tort que les gouvernements dont les budgets sont soumis au vote d'une Assemblée élective interviennent dans les élections pour grossir le plus possible le chiffre de la majorité législative, et diminuer le plus possible le chiffre de la minorité opposante.
Si ce sont les majorités qui font la loi, ce ne sont pas elles qui font ropiniom.
L'opinion écoute les discours, elle pèse les raisons; elle ne compte pas les boules.
Il importe donc assez peu que la majorité qui siégera le 5 novembre au Corps législatif soit numériquement forte, si elle est faible au double point de vue de l'idée et de la parole; il importe également assez peu que la minorité soit numériquement faible, si, au double point de vue de l'idée et de la parole, elle est forte, c'est-à-dire si elle a une politique commune fermement assise sur des principes qui ne se contredisent pas, qui soient ou le retour décidé à l'ancienne politique de l'agrandissement territorial des États par la guerre et la conquête, ou l'avènement définitif de la politique nouvelle, ayant pour but la richesse des nations, le bien-être de l'individu, et pour moyens la paix et la liberté.
Les deux politiques s'excluent; il faut absolument choisir
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entre la politique du vieux monde terrifbrial ou la politique du nouveau monde économique. La politique mixte qui veut allier la gloire et la liberté est une politique neutre, stérile; appliquée à la guerre, elle Ténerve, elle la fait dégénérer en interventions inextricables; appliquée à la richesse, elle la pousse à des crises successives dont la dernière pourrait être une révolution sociale.
Qu'on y prenne garde!
Le crédit est un de ces puissants outils dont il faut savoir se servir et avec lesquels il ne faut pas jouer.
Quel serait le reproche plausible qu'on pourrait adresser au gouvernement qui a succédé à la république de 1848 et à la monarchie de 1830? Ce serait de n'avoir que des aspirations, louables et de n'avoir point d'idées synthétiques; ce serait d'être plutôt arbitraire qu'absolu; ce serait de n'être ni le despotisme ni la liberté; ce serait de n'être ni lagueiTe avec ses conquêtes ni la paix avec ses progrès; ce serait de ne pas avoir une volonté arrêtée; ce serait de n'avoir pas un système tracé; ce serait enfin de n'être qu'un régime de juste milieu, avec plus de gloire au dehors que le roi Louis- Philippe, mais avec moins de liberté au dedans. Or, it faut le dire, toute gloire qui donne naissance à la crainte donne en même temps naissance à des défiances ombrageuses, jusqu'au jour où la légitimité du temps l'a couverte d*une couche d'oubli et de vétusté.
Si l'opitosition législative, elle aussi, n'a pas de système, quel sera son critérium? Elle blâmera à tort et à travers; elle blâmera le gouvernement de trop faire et de ne pas faire assez; elle le blâmera d'être intervenu au Mexique et de n'être pas intervenu en Pologne; elle trouvera que le budget de la guerre est trop lourd et que le poids de notre influence au dehors est trop léger; elle conlinuera à vouloir que l'État ne se mêle de rien et qu'il fasse tout ; qu'enfin le blé soit cher et le pain à bon marché. Si l'opposition ne doit êlre au gouvernement que ce qu'elle a été trop longtemps en France, ce qu'est sur un chemin défoncé l'ornière
de gauche à Tomiëre de droite, ce ne sera pas elle qui aura Favantage sur lui; ce sera lui qui finira par avoir Tayantage sur elle.
Qu'elle y réfléchisse mûrement!
Sous la législature précédente, l'opposition législative, exclusivement démocratique, était homogène. Sous la législature actuelle, l'opposition, comptant sur ses bancs M. Berryer à côté de M. Favre et M. Tbiers à c6(é de M. Ollivier, a perdu cette homogénéité qui, pendant six ans, flt sa fofce.
Certes, on ne saurait exiger de M. Berryer, pas plus que de M. Tbiers, qu'ils immolent sur l'autel de la concorde parleoienlaire leurs préférences à celles de MM. Favre et Ollivier, ou de MM. Ollivier et Favre qu'ils subordonnent leurs convictions à celles de MM. Tbiers et Berryer. On le leur demanderait que ce serait en vain ; on l'obtiendrait que ce serait plus regrettable que désirable, car il ne faut jamais désirer, à quelque opinion qu'ils appartiennent, que des hommes de valeur et de prestige s'amoindrissent, se déconsidèrent. Tout homme qui vaut fait partie de l'actif de sa nation. Diminuer celui-là, c'est diminuer celle-ci. Le nombre des hommes qui valent n'est jamais trop grand; presque toujours il est trop petit.
L'opposition législative ayant perdu en homogénéité ce qu'elle a gagné en illustration, comment s'y prendra-t-elle pour ne pas perdre en influence ce qu'elle aura gagné en éloquence ?
Il y a là un périlleux écueil où l'opposition peut naufrager : saura-t-elie l'éviter?
Elle l'évitem si, laissant à l'écart toutes les questions accessoires, toutes les défiances réciproques, toutes les rancunes surannées, toutes les récriminations rebattues, l'opposition adopte résolument pour critérium extérieur la paix et pour critérium intérieur la liberté; si, ces deux principes admis, elle en admet toutes les conséquences, toutes, sans en excepter une seule : car si elle veut opposer juste milieu à juste milieu, inconséquence à inconséquente, compromis à com-
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promis, elle ne sera qu'une épreuve mieux ou moins bien réussie de la même plaque. ^
Dans cet ordre de débat que nons venons d'indiquer, les rôles se distribuent naturellement et facilement. M. Jules Pavre demande au ministre de la parole : Qu'èles-vous allé faire au Mexique? M. Thiers lui demande : Qu'iriez-vous faire en Pologne ? De la sorte, M. Thiers et M. Jules Favre, sans se faire aucune concession sur la question de Polope, où ils sont en désaccord, évitent de se contredire et de donner des armes pour les battre à l'habile successeur de M. Billault, qui ne manquerait pas de s'en emparer.
Que l'opposition le sache bien ! elle ne relèvera avec avantage les contradictions du gouvernement que si elle ne tombe pas elle-même dans des contradictions égales.
Si l'opposition n'adopte pas pour programme ces deux mots : PAIX et liberté, d'où découlent la réduction des dépenses et l'augmentation des recettes sans création ni aggravation d'impôts; si l'opposition, sur la question de la guerre à entreprendre pour rétablir la Pologne, se divise en deux camps, le désarroi ne tardera pas à se mettre dans ses rangs. Alors les élections du 1" juin 1863, loin de l'avoir fortifiée, l'auront affaiblie ; alors finalement ce sera le gouvernement qui, au lieu d'y perdre, y aura gagné. Gène serait pas la première fois qu'il arriverait qu'on se fût attristé de ce dont on aurait dû se féliciter, et qu'on se fût félicité de ce dont on aurait dû s'attrister." Lorsque, en 1846, les élections générales donnèrent à M. Guizot cent voix de majorité, quelle ne fut pas son ivresse ! Ce fut cependant cette majorité trop considérable qui le perdit. Une majorité plus faible l'eût sauvé en l'éclairant, en le rendant moins superbe, en l'obligeant à compter avec la minorité.
L'élection de Paris qui, au mois de juin 1863, a le plus contrarié le gouvernement est assurément celle de H. Thiers; cependant, s'il en était une que le gouvernement ne dût pas combattre et dont il dût au contraire souhaiter le succès, c'était celle-là, car, selon toute vraisemblance, le nou-
veau ministre d'État n'aura pas d'auxiliaire — auxiliaire involontaire — plus utile que l'ancien président du conseil du 1*' mars 1840. Opposé à une intervention armée de la France entre les Russes et les Polonais, quoique favorable au maintien de l'intervention armée de la France entre le pape et les Romains; opposé à la liberté du commerce; opposé à la liberté de l'enseignement; opposé au rapide développement des travaux publics, développement que M. Thiers trouvait déjà exagéré en 1847; opposé à l'essor du crédit qui n'a pas encore atteint les hauteurs auxquelles il aspire à s'élever et auxquelles il s'élèvera ; opposé enfin presque systématiquement à toutes les innovations, même les plus timides, M. Thiers, quelles que soient l'habileté et la souplesse de sa parole, aussi facile qu'abondante, aura la plus grande peine à n'être pas le dissolvant le plus actif de l'opposition législative.
Il n'y a qu'un point sur lequel l'opposition , sans efforts comme sans sacrifices, maintiendra l'unité : c'est le point qui se présentera le premier à la discussion du Corps législatif, c'est la vérification des pouvoirs. Déjà le Siècle a exprimé le désir « que la Chambre flétrisse toutes les ma- » nœuvres électorales qui auraient pu porter atteinte à la » sincérité du suffrage universel. Elle se doit à elle-même, » elle doit à sa propre dignité de n'admettre dans son sein » que des députés librement élus en dehors de toute pres- » sien illégitime. Pas plus que la femme de César, le Corps » législatif ne doit être soupçonné. »
Faut-il le dire? n'ayant pas pour la femme de César l'ombrageux amour de M. Louis Jourdan, rédacteur du Siècle , nous n'attachons pas à la vérification des pouvoirs l'énorme importance qu'il y met.
A quoi ont servi, sous la monarchie de 1830 et sous la république de 1848, ces vives discussions sur les vérifications de pouvoirs, sinon à déconsidérer également et successivement le cens électoral et le suffrage universel? sinon à prouver que là où l'État est tout, l'électeur n'est rien ou
presque rien, que l'État se nomme Royauté, République ou Empire?
Si les journaux avaient de Tinflucnce, si notre voix était écoutée quand elle contrarie les courants établis ou qu'elle beurte les vieux errements, l'opposition législative, l'opposition nouvelle, l'opposition de 1863 ne tomberait pas dans l'ornière de 1846 et de 1849. Ce serait moins pour les condamner et pour les flétrir qu'elle s'arrêterait aux excès de pouvoir qui ont pu être commis en 1863 comme en 1849, comme en 1848, comme en 1846, que pour se demander comment désormais la centralisation administrative et la liberté électorale pourront se concilier sans usurpation de celle-là sur celle-ci, sans immolation de l'une à l'autre!
L'opposition qui a nos sympatbies, ce n'est pas l'opposition de chicanes : c'est l'opposition de principes ; c'est l'opposition qui oppose système à système , ou à l'absence de système un ensemble de vues toutes convergentes vers le même point; ce n'est pas l'opposition facile, c'est l'opposition supérieure; ce n'est pas l'opposition qui dit au gouvernement : « Ce que vous avez fait est mal fait; » c'est rop|:osition qui lui dit : c A votre place, voici ce que j'eusse fait! Vous n'avez pas de principes, voici les miens; vos idées sont fausses, voici les miennes : si elles ne sont pas justes, démontrez-le ! » La routine en matière d'opposition n'est pas plus de notre goût qu'en matière de gouvernement. L'opposition que nous comprenons, c'est l'idée opposée à l'idée qui gouverne. Or l'idée opposée à la guerre, c'est la paix; l'idée opposée à l'intervention, c'est la non-intervention; l'idée opposée à l'instabilité résultant du défaut de système, c'est la stabilité découlant de principes invariables; l'idée opposée à l'inconséquence, c'est la logique ; l'idée opposée à la tutelle administrative, c'est l'initiative individuelle; enfin l'idée opposée à l'arbitraire, c'est la liberté.
24 octobre 1863.