LES RÉÉLECTIONS A PARIS
]cr novembre 186S.
Mon attention est appelée sur les lignes suivantes insérées dans une correspondance adressée de Paris à VIndépendanct belge :
« Pour le cas où M. Jules Fsvre opterait en Civeur de Lyon, oi^ coniDietice à s'occuper dans les rangs de l'opposition parisienne de la candidature de M. Renan. Ce choix présenterait, il ne faut pas se le dissimuler, plus d'inconvénients que d'avantages, car il tendrait à laire perdre à l'opposition libérale le caractère qu'elle a su conserver jusqu'à présent et un nombre de suffrages plus considérable qu'on ne le suppose, qui l'opposition ciioisissi plutôt pour candidat m. kmilb de enASDi;!. Son courageux article d'hier soir contre la guerre lui servirait de profession de foi, et cela fournirait au suffrage universel une occasion de se prononcer entre le chauvinisme et la liberté, v
Si je relève Tobligeante insinuation de Y Indépendance belge, c'est qu'il importe que ropînîon publique ne s'égare pas et ne suppose pas que je sois pour quelque chose, directement ou indirectement, dans cette insinuation.
Après avoir été pendant quatorze ans député et deux ans représentant du peuple; après avoir eu, en 1842, l'honneur d'une double élection à Bourganeuf et à Gastelsarrasin ; après avoir été à Strasbourg, en 1850, le dernier élu du suffrage universel que la loi du 31 mai venait de convertir abusivement en suffrage restreint, s'il m'eût convenu, en 1863, d'être candidat aux élections de Paris, il ne dépendait que de moi de m'inscrire sur la liste des trois journaux, au même titre et de la même façon que s'y sont inscrits
MM. Guéroult et Hàvin. J'y avais les mêmes droits qu'eux. Si je ne Tai pas fait, c'est que cela ne m'a pas convenu. Les raisons de m'abstenir que j'avais à cette époque subsistent toujours. Je persiste à penser que lorsqu'une majorité législative est numériquement trop faible pour qu'elle pèse par ses votes, il faut qu'elle pèse par ses discoui-s... il faut que tous ses discours portent. A chacun son œuvre : aux écrivains la plume et le journal, aux orateurs la parole et la tribune.
Si, par suite d'options, deux élections ont lieu à Paris, cette opinion, tirée de la nature des choses et de la logique des circonstances, est celle que je maintiendrai et que cette tois j'espère faire adopter d'une manière absolue par mes deux honorables confrères, MM. Guéroult et Havin, avec qui je suis en dissentiment profond sur la question de la guerre et de la paix, mais sans que ce dissentiment s'étende à la question de conduite électorale. La polémique a ses exigences et je lui fais largement sa parf; elle est allée contre moi jusqu'à des personnalités blessantes, mais qui ne m'ont pas blessé. Lorsque, d'accord avec MM. les députés de la Seine, il s'agira de pourvoir aux deux sièges qui vaqueront à Paris, MM. Guéroult et Havin peuvent donc compter qu'ils me retrouveront absolument le même que j'étais au mois de mai 1863. Ge ne sera pas moi qui sèmerai la plus petite division; ce ne sera pas moi qui élèverai aucune prétention personnelle.
3 novembre 1863.
Le décret organique des 2-21 février 1852 trace ainsi le cercle de Téligibilité :
TiTBB 111. Des éligibles,
tt AIT. 26. Sont éligibles sans condition de domicile tous les électeurs âgés de vingt-cinq ans.
» AKT. 29. Toute fonction publique rétribuée est incompatible avec le mandat de député au Corps législatif. Tout fonctionnaire rétribué, élu député au Corps législatif, sera réputé démissionnaire de ses fonctions par le fait seul de son admission comme membre du Corps ^ législatif, s'il n'a pas opté avant la vérification de ses pouvoirs. Tout député au Corps législatif est réputé démissionnaire par le seul fait de l'acceptation de fonctions publiques salariées.
» AIT. 30. Ne pourront être élus dans tout ou partie de leur ressort, pendant les six mois qui suivront leur destitution, leur démission ou tout autre changement de leur position, les fonctionnaires ci-après indiqués : les premiers présidents, les procureurs généraux, les présidents des tribunaux civils et les procureurs de la république, le commandant des gardes nationales de la Seine, le préfet de police, les préfets et les sous-préfets; les archevêques, évéques et vicaires généraux; les officiers généraux commandant les divisions et subdivisions militaires; les préfets maritimes. »
Telles sont les restrictions mises à l'éligibilité par le décret organique des 2-21 février 1852.
Au titre lY se trouve la disposition suivante, qui Torme le dernier des vingt articles dont ce litre se compose ; TiTSE IV. — Dispositions pénales.
n AIT. 62. LES JLOIS ANTISIBUSES SONT ABIOGÉKS Klf •€£ QU*KLLIS ONT DK COnTlAIBB AUX DISPOSITIONS DI LA PftKSKIITB LOI. »
i30 ises
Puis vient le litre V et dernier, ainsi conçu : TiTK ▼. — Dispositions générales.
Nos lecteurs ayant ainsi sous les yeux les textes utiles du décret oi^anique, il s'agit de savoir quelle étendue doit être donnée à l'article 52 ci -dessus? Cet article ne s'applique-t-il qu'au titre IV de la loi? S'applîque-t-il à toute la loi? S'il s'applique à tonte la loi, implique-t-il ou n'implique-t-il pas l'abrogation de l'article 81 de la loi électorale des 8-28 février, 15-18 mars 1849?
Cet article prescrit ce qui suit :
« AIT. 8f. Ne peuvent être élus représentants dn peuple :
}> lo Les individus chargés d'une fourniture pour le gouTemcneDt, ou d'une entreprise de travaux publics;
» V* Les directeurs et les administrateurs de chemins de fer.
» Tout représentant du penple qui , pendant le cours de son mandat , aura entrepris une fourniture pour le gonvemement on accepté nne place soit de directeur, soit d'administrateur de chemin de fer, ou qui aura pris un intérêt dans une entreprise soumise an vote de l'Assemblée nationale , sera réputé démissionnaire et déclaré tel par l'Assemblée nationale.
» Tout marché passé par le gouvernement avec un membre de la » législature dans les six mois qui la suivent est nul. »
En d'autres termes, l'article 81 de la loi électorale de 1849 est-il, oui ou non, abrogé ? Peut-on dire que cet article 81 de la loi de 1849 soit contraire à la lettre et à l'esprit de l'article 26 du décret du 21 février 1852? Ne peut-on pas dire qu'il en complète les articles 29 et 30, qui prévoient et qui prononcent certaines incompatibilités? Mais aussi ne peut-on pas dire que, si le législateur avait voulu étendre davantage le cercle des incompatibilités qu'il tragait, il n'eût pas manqué de le faire expressément, car rien ne l'en empêchait? Ge qui est incontestable, c'est que des élections générales ayant eu lieu deux fois : une première fois en 1852 et une seconde fois en 1857, dans aucune des vérifications de pouvoirs auxquelles ont donné lieu ces élections générales, les prescriptions de Tartiple 81 de la loi de 1849 n'ont été rap-
pelées, ni invoquées, ni appliquées; ce qui est improbable, c'est que la majorité du Corps législatif, à laquelle appartiennent eiclusiyeaieni les élus qui seraient atteints par l'article 81 de la loi de 1849, interprète m 1863 les articles 26, 29 et 30 du décret du 21 février autrement qu'elle ks a interprétés depuis ooze ans. Aussi, n'esl-ce pas en jurisconsulte que nous venons nous mêler doctoralement au débat qui défraye la presse de Paris et celle des départements. Sur la question de savoir si l'article 81 de la loi de 1849 est ou n'est pas abrogé, nous reconnaissons pleinement, à cet égard, notre incompétaice, et nous avouons que tout ce que nous avons lu pour et contre cet article n'a fait luire à nos yeux aucune lumière. Ce que nous venons dire, c'est que l'article 81 n'aurait pas dû trouver place dans la loi de 1849 et que, s'il n'était pas abrogé dans la loi de 1852, il faudrait l'y radier. Nous n'avons pas une balance pour l'opposition et une autre balance pour le gouvernement. Ce ne sera pas nous qui, après avoir combattu, en 1850, le suffrage restreint, viendrons défendre, en 1863, l'éligibilité restreinte par d'aussi mauvais arguments que ceux qui nous eurent pour adversaire il y a treize ans!
Nous haïssons, nous méprisons toutes les lois de suspects, de quelque époque qu'elles datent, de quelque nom qu'elles se décorait, qu'elles atteignent le citoyen dans sa vie ou seulement dans sa considération. L'opposition qui prendrait la défense de pareilles lois pour le plaisir de se draper dans on faux rigorisme serait une opposition, arriérée, à laquelle on pourrait appliquer ces mots connus : Elle n'a rien appris ni rien ouUié.
S'il y a des directeurs et des administrateurs de chemins de fer, s*il y a des fournisseurs du gouvernement dont le suffirage universel doive se défier, il n'a qu'à ne les pas élire. Il en est pleinement le maître. Mais pourquoi fran^r de suq>icion toute une classe de citoyens, et se priver des services de ceux des citoyens de cette classe qui pourraient
en rendre d*încon(estables? Ce qui fait l'indépendance, ce n'est pas la situation, c'est le caractère. Des prescriptions de la nature de celles qui ont trouvé place dans l'article 81 de la loi de 1849 peuvent toujours s'éluder et sont toujours insuffisantes. Où l'on croit introduire l'honnêteté, on ne réussit qu'à introduire la fraude; où l'on croit introduire la règle, on ne réussit qu'à introduire l'exception. Assurément, le nombre des actionnaires de chennins de fer est infiniment plus considérable que le nombre très-restreint des administrateurs et des directeurs de Compagnies : pourquoi exclure les administrateurs et les directeurs, et pourquoi pas les actionnaires? Pourquoi pas tous les députés qui sont rentiers, puisque foule conversion de rentes, toute émission de nouvel emprunt sont soumises au vote du Corps législatif?
11 y a une incompatibilité qui découle d'elle-même : c'est l'incompatibilité entre les fonctions législatives et les fonctions publiques, parce qu'on ne peut être à la fois juge à Privas et député à Paris, et que toute fonction salariée doit être exercée. Aussi approuvons-nous l'article 29 du décret de février 1852, et n'approuTons-nous pas l'article 30. Dès le lendemain du jour où un fonctionnaire a donné sa démission, ou reçu sa destitution, pourquoi l'empêcher d'être élu si les électeurs veulent l'élire? Pourquoi celte restriction? Elle ne se justifie par rien , car s'il y a de bonnes raisons pour, il y en a contre de non moins bonnes. Accoutumonsnous donc à simplifier les lois, et quand nous avons admis un principe, abstenons- nous donc de le fausser par la défiance! Ou il est bon, ou il est mauvais. S'il est mauvais, rejetons-le; s'il est bon,, laissons-le produire toutes ses conséquences, les unes et les autres se pondérant entre elles. Un ))rincipe qu'on empêche de les produire toutes est un principe auquel on enlève sa virilité, c'est un principeeunuque.
La, conservation et la défense des principes méconnus, et non leur altération et leur mutilation par voie d'imitation et
de représailles : tel devrait être le rôle de roppqsition! Si c'est pour faire les mômes choses que le gouvernement, autant le gouvernement que l'opposition; autant ce qui est que ce qui -séraitl
Mais il ne faudrait pas que la discussion qui vient de s'engager sur la question de savoir si l'article 81 de la loi des 8-28 février— 15-18 mars 1849 est abrogé ou ne Test pas, eût été complètement inutile; il faudrait qu'elle servît à rendre moins imparfaite la fabrication de nos lois. Au lieu de cette formule : « Les lois antérieures sont abrogées en ce qu'elles ont de contraire aux dispositions de la présente loi », OU de cette autre formule : < Toutes les autres dispositions des lois précé^ dentés auxquelles il n'est pas dérogé par la présente loi continueront Jtétre exécutées », pourquoi ne pas sorlir du vague et de l'incertitude? Pourquoi, à la lin de cbaque loi, ne pas rappeler et citer expressément les dispositions qui ne sont pas abrogées et qui restent en vigueur? Pourquoi ne pas épargner au citoyen, qui est censé ne pas ignorer la loi, des recherches souvent difficiles et presque toujours incomplèles? Pourquoi l'obliger de se reporter de volume en volume sans être jamais bien certain qu'il n'en aura omis aucun? Plus nos lois sont nombreuses et plus il importerait d'en faciliter l'étude et j'en simplifier la connaissance. Chacune de nos lois devrait toujours se terminer par cette for-mule invariable :
TiTis ...•—- Dispositions non abrogées, » Ne sont pfts abrogés les articles suivants :
AITICLI Dl LA LOI DO ABTICLB DB LA LOI DU ABTICLB DI LA LOI 00
Il y aurait, il est vrai, des escamotages législatifs que cette formule absolue rendrait désormais impossibles; mais où donc serait le mal que toute loi fût loyale?
n y a encore un autre vice de nos lois qu'on deyrait bien faire disparaître.
Prenez la loi électorale de 1849 à laquelle appartient l'article 81 dont l'abrogation fait question : cette loi porte les quatre dates suivantes :
«c 8-28 février-* 15- 18 mars 1849. »
Pourquoi quatre dates au lieu d'une seule date? Une loi n'est exécutoire qu'à partir du jour de sa promulgation. Pourquoi ne pas adopter uniquement et exclusivement la date de cette promulgation?
Lorsque toutes les sciences s'abrègent en se perfectionnant, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la science des lois? Pourquoi, elle Aussi, en se perfectionnant, ne s'abrégerait-elle pas? Pourquoi ne pas s'appliquer à la rendre de plus en plus simple et de plus en plus claire? Craindrait-on que tribunaux et cours ne manquassent de besogne? Graindrait-on que le cours de la justice ne devint trop limpide et trop rapide?
6 novembre isei.
l'appel aux gouyernembnts
Esf-ce que nous ne savons plus lire ?
Hier, après l'avoir rapidement pareouni, il nous paraissait que le discours de l'empereur des Français se suffisait à luimême et n'avail besoin d'aucun commentaire; il nous paraissait que, selon sa propre expression, ce qu'il voulait,
c'était LA PAIX DU MONDE.
Quel n'a pas élÉ notre étonnement en ne rencontrant que des avis opposés au nôtre!
De toutes parts, nous avons été salué par ces mots: Comment ne voyez-vous pas que c'est la guerre générale !
Nous venons de relire le discours du 5 novembre à l'heure matinale où d'ordinaire le peu d'esprit qui nous a été départi a toute sa lucidité; cette nouvelle lecture n'a pas changé notre première impression ; nous persistons dans notre opinion.
Elle est contestée ; donc nous devons dire sur quels motifs elle se fonde.
Comme nous sommes toujours sincère, et qu'en tout, fidèle à notre devise, Cercando il vero, nous ne cherchons jamais que Je vrai, nous reconnaîtrons, sans restriction, que le discours a un défaut impardonnable : il manque de platitude; il ne ressemble en rien aux discours qui ont été
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délibérés en conseils de minislrcs, discours raturés, châtiés, châtrés, dont le mérite est d'éluder les questions et d'amortir les débats; il n'est pas terne, il n'est pas eflacé; il a des ailes d'aigle, ii plane, il ose planer! De la hauteur des deux hypothèses à laquelle il s'élève, oui, cela est indéniable et nous n'en pouvons disconvenir, il découvre un immense horizon, il l'embrasse; il ouvre de vastes perspectives et plonge à des profondeurs qui donnent à l'œil inexercé le vertige !
Pour que cet aveu soit complet , nous ajouterons qu'il est douteux que le discours soit favorablement accueilli et justement interprété à Londres et à Vienne.
Ces réserves faites, disons maintenant ce que nous en pensons. Notre habitude est de prendre le taureau par les cornes ; prenons donc ainsi le discours. Ne nous arrêtons pas aux autres questions de liberté des coalitions, de privilèges des théâtres, d'excès de la centralisation, de simplification des formalités administratives, de progrès de l'instruction populaire, de multiplication des expéditions lointaines, de développement du commerce extérieur, etc.; ne nous arrêtons même pas à l'occupation obUgée du Mexique : arrivons tout de suite et tout droit à la question brûlante, à la question palpitante, à la question de la Pologne.
Cette question, le discours la supprime.
Il la supprime?
Oui, et en teimes formels, car il dit : c les traités de 1815
ONT CESSÉ d'exister. »
Si, de l'aveu de la France, les traités de 1815 ont cessé d'exister, la France n'a plus de titre pour s'interposer entre Polonais et Russes ; elle n'a pas plus de titre pour s'interposer entre eux sur les bords de la Yistule que pour imposer la paix aux confédérés et aux fédéraux sur les bords du Potomac. Il reste une question d'humanité, une question de civilisation; mais, à partir du 5 novembre, la question du royaume de Pologne n'existe plus. Aussi le discours ne dit-il pas un mot, un seul mot, ni de la conférence à trois
écartée par la Russie, ni des six points proposés depuis six mois par l'Angleterre, l'Autriche et la France.
Nous l'avons remarqué, et la remarque certainement n'échappera ni à Londres ni à Vienne : le discours ne parle de TAngleteiTe et de l'Autriche que pour constater que leurs démarches, au lieu d'arrêter la lutte, n'ont fait que Tcnvenimer. La Russie est la seule puissance dont le discours fasse un éloge , qui nous a rappelé celui que , dans une circonstance analogue, le vainqueur de Solferino avait fait du vaincu de Magenta. Cet éloge spontané, cet éloge inattendu de l'empereur Alexandre II dans la bouche de Napoléon III a deux mérites, dont le second ne va jamais sans le premier : il est vrai et il est habile. Il apprend à tous ceux qui l'ignoraient, et c'était l'immense nombre, que « pendant la guerre
> d'Italie, comme lors de l'annexion du comté de Nice et de
> la Savoie , l'empereur Alexandre II a prêté à l'empereur
> Napoléon III l'appui le plus sincère et le plus cordial. » Après cette justice ainsi publiquement rendue par l'empereur Napdéon RI à l'empereur Alexandre II, il est impossible que la Russie ne s'empresse pas de faire pour la Pologne, non pas ce que ferait l'Angleterre, qui livre aux flammes une ville de cent quatre-vingt mille habitants; non pas ce que ferait l'Autriche, qui a pendu ou fusillé les généraux hongrois que l'empereur Nicolas lui avait remis sous la réserve expresse qu'elle leur pardonnerait; mais ce que ferait la nation qui passe pour la plus généreuse, ce que ferait la France ! Ne nous occupons donc plus de la Pologne que pour exhorter sous toutes les formes les Polonais à cesser tout de suite toute résistance armée et non armée. Qu'ils n'écoutent plus d'aveugles suggestions! L'alliance qui s'était détendue entre la France et la Russie va se resserrer ; qu'ils aient dans cette alliance autant de confiance qu'ils avaient raison d'en avoir peu dans cette impuissance certaine qu'on a appelée l'action commune ! Qu'ils croient en nos paroles» nous qui ne les avons jamais trompés, nous qui ne les avons jamais abusés, nous qui avons toujours été
438 iftes
avare de toutes les gouttes de leur sangJ Qu*ils sachent attendre ! Peut-être n'attendront-ils pas longtemps ! Nous avons un vague pressentiment que pour eux le mot patience serait synonyme du mot indépendance.
Est-ce à dire que nous croyions à la réunion du Congrès que l'empereur Napoléon III a publiquement convoqué? Nous mentirions si nous disions que nous y croyons. Proposé par la Russie, TÀutriche Fa refusé ; elle ne saurait donc I I accepter proposé par la France. Ce sera la raison qu'elle
I donnera pour se dispenser de donner les raisons qu'elle
cachera. Angleterre et Autriche marcheront d'accord...
Nous entendons qu'on s'écrie : Vous le voyez bien ! c'est la guerre générale, c'est la guerre falak! carie discours la prévoit en ces termes : « Un refus ferait supposer de secrets » projets qui redoutent le grand jour... Deux voies sont
> ouvertes : l'une conduit au progrès par la conciliation et
> la paix; l'autre, tôt ou tard, mène fatalement à la guerre » par l'obslination à maintenir un passé qui s'écroule. »
A ces termes hypothétiques, à ces termes conditionnels, à ces termes éventuels que vous relevez, nous opposons ces termes exprès, ces termes* formels : « Une offense à noire » honneur ou une menace contre nos frontières nous im- » pose seule le devoir d'agir sans concert préalable. » De telles paroles sont une règle de conduite. Pour le nier, il faudrait soutenir qu'on ne doit croire à rien de ce que dit le discours du 5 novembre. Mais si vous ne croyez pas à ce qu'il dit de rassurant et de précis en faveur de la paix, sur quoi vous fondez-vous donc pour croire à ce qu'il contient, selon vous, d'alarmant et de vague en faveur de la guerre?
Soyons large: admettons même, ce qui n'est pas vrai, admettons que la paix et la guerre s'y balancent ; écartons toute discussion pointilleuse ; descendons au fond des choses et interrc^eons-les.
Eh bien! le fond des choses, c'est-à-dire la pensée du discours, est essentiellement mais fièrement pacifique. C'est la première fois qu'un souverain, s'adressant à la con-
science, à la raison des hommes d'État de tous les pays, ose leur dire :
c Les préjugés, les rancunes qui nous divisent n'ont-ils » pas déjà trop duré ?
» La rivalité jalouse des grandes puissances empêchera-
> t-elle sans cesse les progrès de la civilisation ?
> Entretiendrons-nous toujours de mutuelles défiances par
> des ASaiEllENTS EXAGÉRÉS ?
> Les ressources les plus précieuses doivent-elles iadéû-
> niment s'épuiser dans une vaine ostentation de nos forces? » Gonserverons-nous éternellement un état qui n'est ni la
3 paix avec sa sécurité, ni la guerre avec ses chances 3 heureuses?
» Ne donnons pas plus longtemps une importance factice » à l'esprit subversif des partis extrêmes, en nous opposant » par d'étroits calculs aux légitimes aspirations des peuples.
> Ayons le courage de substituer à un état maladif et » précaire une situation stable et régulière, dût-elle coûter » des sacrifices.
» Réunissons-nous sans ststéxb préconçu, sans ambition 9 EXCLUSIVE, animés par la seule pensée d'établir un ordre » de choses fondé désormais sur l'intérêt bien compris des Y souverains et des peuples. »
Jamais l'idée pacifique s'est-elle plus clairement dégagée et plus noblement exprimée ? Ne semble-t-il pas qu'on entende la voix du captif de Sainte-Hélène ? Ne semble-t-il pas qu'on relise les plus belles pages de l'Idée napoUonknne écrites par le prisonnier de Ham? Nous qui considérons comme l'honneur de notre vie d'écrivain d'avoir toujours défendu et glorifié la paix, avons-nous jamais tenu un autre langage, et lorsque le langage de l'empereur est en si parfait accord avec le nôtre, on voudrait en tirer une menace de guerre! On pourra l'essayer, on n'y réussira pas.
C'est le discours le plus pacifique que nos oreilles aient entendu depuis qu'elles ont été ouvertes à la parole politique... Mais, parce qu'il est mâle, on le trouve belli-
440 ise3
queux! Est-il donc défendu à la paix d'être virile? Ne lui est-il donc permis de parler qu'à voix basse et tête basse? La paix à genoux, les yeux baissés, la voix faible, la pai\ humble n*est pas la paix de nos méditations. La paix qui a le sentiment de tout ce qu'elle vaut doit être fière d'ellemême : elle peut regarder en face et parler à haute voix. C'est ce qu'elle a fail.
Oui, le discours c'est la paix du monde dans les deux hypothèses : soit que l'Angleterre et TAutriche acceptent la proposition du Congrès, soit qu'elles Técartent. .
L- assentiment empressé de la Russie n'est pas douteux ; cet assentiment implique celui de la Prusse; ni l'Espagne, ni l'Italie, ni le Portugal, ni la Suède ne refuseront le leur. Il n'y a donc d'incertain que l'assentiment de l'Angleterre et d'improbable que celui de l'Autriche, laquelle ne s'est pas encore familiarisée avec l'idée de voir ses plénipotentiaires siéger autour de la même table que ceux du roi d'Italie.
Si, contrairement à nos prévisions, l'Angleterre et l'Autriche acceptent la proposition du Congrès, c'est l'œuvre de 1856 reprise et complétée, élargie et élevée. - ^.Si, conformément à nos prévisions, l'Angleterre et TAiitriche la refusent, c'est l'Autriche et l'Angleterre responsables aux yeux de tous les peuples du malaise de rEurojic, de son état maladif et précaire, causé par rexagéralion d'armements sous le poids desquels fléchît le crédit de tous les États, grands et petits; c'est l'Autriche perdant, encore toute neuve, son aui'éole de libéralisme; c'est l'Angleterre plus grièvement atteinte dans son prestige, qu'elle n'est grièvement menacée dans son littoral par les nouvelles constructions nautiques dont les États-Unis font en ce moment les frais d'invention et d'épreuve.
Dans l'une comme dans l'autre hypothèse, c'est l'accomplissement du rêve de Napoléon !•': c'est « la conquête morale f)E l'europb par la frange. >
L'opinion générale est que le Congrès proposé est împos* sible et n*aura pas lieu.
S'il n'a pas lieu, tant pis pour l'Europe, qui aura préféré « à la voie qui conduit au progrès par la conciliation la voie qui mène fatalement à la guerre par l'obstination > ; tant pis pour la paix, tant pis pour la liberté, que dans notre pensée nous ne séparons jamais !
Mais pourquoi donc le Congrès proposé serait-il impossible?
Parce qu'il faut, dit-on, qu'un Congrès ait un but défini, un programme arrêté, et que le Congrès proposé n'a ni programme arrêté, ni but défini.
Or, c'est ce que nous nions de la manière la plus formelle.
Le Congrès tel que le propose le discours du 5 novembre a un but défini, c'est de mettre un terme à des « armements EXAGÉRÉS » ; le Congrès européen, ce serait le désarmement européen.
Le désarmement européen peut-il avoir lieu autrement que par la voie d'un Congrès européen? Si on nous répondait qu'im Congrès de l'Europe n'est pas nécessaire pour opérer un désarmement de l'Europe, alors nous demanderions qu'on nous dise pourquoi ce désarmement s'est fait attendre si longtemps et par quelle autre voie il pourra s'accomplir?
Prétendre que le désarmement européen ne pourra s'effectuer qu'après que la France, ayant pour alliées l'Italie et la Suède , aura battu l'Autriche , la Prusse , la Russie et tous les États qui composent la Confédération germanique, ou qu'après qu'une nouvelle coalition aura occupé Paris une troisième fois, c'est, n'en déplaise au Times, tomber dans l'absurdité.
Tout Congrès qui ne se réunira qu'APRÈs la guerre sera
ut ises
impuissant à fonder la paix. Ce qu'il nommera la paix ne sera qu'une trêve. Preuve, pour ne pas remonter plus haut : le Congrès de Vienne, en 1815. A-t-il fondé la paix? Autre preuve plus récente encore : le Congrès de Paris, en 1856. A-t-il fondé la paix ?
Un seul Congrès aura le pouvoir de fonder la paix, ce sera celui qui se réunira avant la guerre ; car de même que la liberté ne se fonde que par la liberté , la paix ne se fonde que par la paix.
Nous en sommes fâché pour tous ces chevaux de halage
' nommés hommes d'État, qu'on voit tout essoufflés, suant
sang et eau, remonter le cours du siècle aussi lentement
que péniblement, c'est de leur côté qu'est la chimère; ce
n'est pas du côté de l'empereur des Français.
Relativement à eux , c'est Napoléon lU qui est l'homme pratique, l'homme sensé, l'homme clairvoyant; ce sont eux qui ne sont ni clairvoyants, ni sensés, ni pratiques. Mettre la guerre avant le Congrès, c'est mettre la charrue devant les bœufs; mettre le Congrès avant la guerre, c'est mettre les bœufs devant la charrue.
Plus d'armements exagérés! voilà le but, voilà le programme du Congrès proposé. Quel programme est moins vague? quel but est plus précis?
Sans doute, il ne suffira pas de prononcer le mot de désarmement européen pour que le mot se convertisse en fait : ce n'est pas un mot magique ; ce mot soulèvera des questions qu'il faudra préalablement aborder et résoudre; mais est-ce qu'il n'en serait pas ainsi dans un Congrès qui suivrait la guerre au lieu de la devancer? Est-ce que le Congrès de Vienne n'a pas soulevé, en 1815, une multitude de questions grosses et petites, ainsi que le prouvent les deux immenses volumes de dix-neuf cent soixatUe-quatre pages imprimés en caractères compactes que vient de publier le libraire Amyot, le savant éditeur des Archives diplomatiques? Est-ce que le Congrès de Paris n'a pas soulevé, en 1856, les questions les plus délicates, les plus ardues, les plus graves :
médiation prévue; neutralisation de la mer Noire; interdiction sur son littoral de tout arsenal militaire; limitation du nombre et de la force des bâtiments légers que la Russie et la Turquie pourront affecter au service de leurs côtes ; liberté et sûrelé de navigation sur le Danube; dégagement de ses embouchures obstruées; rectification de la frontière russe en Bessarabie avec annexion à la principauté de Moldavie du territoire cédé; administration indépendante et nationale, des principautés de Moldavie et de Valachie sous la suzeraineté de la Porte; vérification et rectification de la frontière , séparant en Asie les possessions russes des possessions turques; règlement du commerce d'importation et d'exportation ; immunités assurées aux sujets raïas de la Porte ; amélioration du gouvernement de la Grèce; réformes dans l'administration des États pontificaux; changement de système dans le royaume des Deux-Siciles ; restriction de la liberté de la presse en Belgique; abolition de la course; neutralité du pavillon couvrant la marchandise ennemie, excepté la contrebande de guerre; insaisissabilité de la marchandise neutre sous pavillon ennemi , toujours à l'exception de la contrebande de guerre; blocus n'étant obligatoires qu'autant qu'ils sont effectifs, etc., etc.: toutes questions vivement débattues, ainsi que l'attestent les vingt-quatre pr<h tocoles que nous avons sous les yeux ?
Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Assurément, si l'Europe veut être déchargée du poids écrasant que fait peser sur elle la paix armée , poids représenté en argent par une dépense annuelle de quatre milliards au moins et en hommes par un effectif militaire de plus de deux millions, elle devra remonter de l'effet à la cause, afin de trouver les moyens de mettre un terme à « un état maladif et précaire » qu'aucun souverain n'avait osé avouer, mais qu'aucun souverain ne peut contester. Cet état maladif et précaire est indéniable; il est manifeste, il frappe les regards de tous ceux qui ne ferment pas les yeux.
Assurément aussi, devant le désarmement européen se
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poseront les questions qui jusqu'à ce jour y ont Tait obstacle : question do Pologne, question d'Orient, question de Venise et de Rome. Insolubles sé[}arément et directement, peulôlre ces questions ne le seraient-elles pas côlloclivenient et indirectement, l'une aidant l'autre. En tout cas, ce serait un essai à faire. Qu'en coûterait-il de le tenter ? Si on ne s'accordait pas, ne serait-il pas toujours temps de se battre? Si la guerre est inévitable , ne vaut-il pas mieux .finir que commencer par elle? De ce qu'il existe une croyance générale que le désarmement de l'Europe implique préalîiblement el nécessairement le rétablissement de la Pologne, la cbute de l'empire ottoman et la restitution à l'Italie de Venise et de Home, s'ensuit-il absolument que cette croyance générale ne soit pas une erreur superficielle que dissiperait un examen approfondi ? S'il n'y avait que celte unique voie ouvei-te au désarmement européen, on comprendrait que l'Autriche et la Russie refusassent de prendre part au Congrès ^u-oposé; mais il suffit qu'il y ait au moins deux voies qui y conduisent cer.lainement pour que ni le gouvernement autrichien ni le gouvernement russe ne puissent refuser l'invitation qu'ils ont reçue sans assumer, aux yeux de leurs peuples, la plus grosse responsabilité : car, s'il est une question qui doive être féconde en conséquences fécondes elles-mêmes, ce serait le désarmement européen. Les armements exagérés que, déjà de son temps, Montesquieu condanmait en termes que nous avons cités trop souvent pour les répéter, les armements exagérés ont été l'obstacle qui a privé l'Europe des chemins de fer, pendant de longues années, alors que les États-Unis et l'Angletene en étaient sillonnés en tous sens; les armements exagérés sont l'obstacle qui ne permet pas de substituer l'enrôlement volontaire au recrutement obligatoire, cette violation de la première des libertés, la liberté des vocations, et cette forme derrière du servage; les armements exagérés sont l' obstacle qui s'oppose de toutes parts, en France aussi bien qu'en Aniriche, au dégrèvement des budgets et à la simi)liiication des impôts;
les armements exagérés sont l'obstacle qui relarde la transformation successive et complète de la société par le crédit prenant la plénitude de son essor et élevant le travail à sa plus haute puissance ; enfin, les armements exagérés sont l'obstacle qui empêche l'État débordant partout de se renfermer dans ses limites : ce qui serait la réconciliation des peuples avec leurs gouvernements, l'alliance de la stabilité avec le progrès, Textinction des révolutions et le règne de la liberté.
Le discours du 5 novembre a eu raison de le dire : oui, les armements exagérés , cette vaine ostentation des forces de chaque pays, grand ou petit, sont la cause qui entretient les défiances mutuelles, quittant les ressources les plus précieuses , qui donne une importance factice à l'esprit subversif des partis extrêmes, qui enfin constitue et perpétue un état maladif et précaire.
S'il en est ainsi, — et ce ne seront pas les peuples qui contesteront qu'il en soit ainsi , — comment la presse anglaise peut-elle prétendre que la destruction d'obstacles si nuisibles, que la suppression de causes si funestes ne suffisent pas à justifier la convocation du Congrès , dont ce sera l'immortel honneur de l'empereur Napoléon III d'avoir pris publiquement l'initiative?
Quelle tâche à la fois plus utile et plus facile, plus grande et plus durable, en un mot plus glorieuse, aura jamais eue an Congrès?
Il n'y a que l'envie, toujours basse, qui ait pu dicter au Times et à tous les journaux anglais ses satellites le langage qu'ils ont tenu et qu'ils tiennent.
Que sous l'inspiration et la direction de Richard Cobden et de John Bright, des meetings se forment en Angleterre, ayant pour programme ces quatre mots n'en faisant qu'un : CONGRÈS EUROPÉEN — DÉSARMEMENT EUROPÉEN, et le Times changera de langage comme il en a changé dans la question du free trade, qu'il a commencé par combattre et qu'il a fini par soutenir !
Déjà à Tarin un comité, composé de membres du Parlement italien , et ayant pom* oi^ne le jonrnal intitulé la Manarehia iUUiitma, s*est Tornié dans le but de propager, de populariser, de préciser l'idée du Congrès proposé.
Que r Allemagne, qui aime les Congrès, suire l'exemple delltalie!
Que la Belgique et que la Suisse, ces deux pays, petits par le territoire, grands par la liberté, ne restent pas en arrière !
Que toutes les objections se produisent, afin que pas une seule ne reste debout !
Que Feaprit révolutionnaire ait pour tombeau l'agitation politique!
Que les peuples se montrent plus conserrateurs, c'est-àdire plus éclairés que leurs gouYeraements !
Que les publicistes des pays intéressés mettent toute leur confiance dans la liberté qui saura tout dénouer, même le noBud des nationalités que la guerre, elle l'a prouvé, serait impuissante à trancher !
Jamais plus belle et plus propice occasion n'a été et ne sera offerte à l'esprit nouveau ! Jamais il n'aura été et ne sera convié à plus grande fête de l'humanité !
Cette occasion, la iaissera-t-il échapper?
Nous ne le croyons pas; nous le verrions de nos yeux que nous n'en croirions pas nos yeux.
Nous savons tout ce qu'on supposera pour écraser le germe du Congrès dans son œuf d'aigle.
On oubliera, on feindra d'oublier ce que le promoteur do Congrès a dit dans sa lettre du 4 novembre , lettre que nous nous abstenons de qualifier, de peur que la qualification , si sincère qu'elle fût, ne ressemblât à une flatterie, plus que cela encore, à une exagération; on oubliera, on feindra d'oublier ce qu'il a dit du c souverain auquel on prête le » plus de projets ambitieux » , et l'on répétera que le Congrès proposé n'est que le chemin détourné pour dérober à la Prusse, à la Hesse, à la Bavière la rive gauche du Rhin!
On essayera de mettre les gouvernements en défiance et les peuples en émoi ! On essayera de faire vibrer en eux la corde toujours fendue de la susceptibilité nationale !
Qu'on suppose tout ce qu'on voudra supposer! Qu'on répète tout ce qu'on voudra répéter! Il n'est aucune supposition , il n'est aucun propos que noua éprouvions le plus petit embarras à réduire en poussière.
Si l'innovation du Congrès proposé l'emporte sur la routine, qui, plus encore que la défiance, 7 fait obstacle, si le Congrès se réunit, l'empereur Napoléon III l'étonnera par son désintéressement , nous en sommes certain, nous l'affirmons, nous le garantissons. Cette certitude, nous la puisons dans le fond même des choses. Est-ce que l'empereur Napoléon III pourrait balancer un seul instant entre la grandeur morale que le désintéressement ferait luire comme une auréole au-dessus de sa tète, et une addition territoriale qui ne s'acquerrait qu'en faisant violence aux sentiments de rAUemagne rhénane, qu'en soulevant toutes les questions caduques, qu'en donnant raison aux trois puissances qui se sont à trois reprises partagé la Pologne; qu'en mettant enfin contre lui la logique, qui est de tous les ennemis qu'on peut se faire le plus redoutable, le plus implacable. Est-ce que l'empereur Napoléon IH pourrait hésiter un seul moment entre l'immense popularité, l'immense pouvoir que lui donnerait le désarmement européen, et la difficulté de vaincre les résistances d'une Pologne, d'une Hongrie ou d'une Vénétie française, difficulté qui ne pourrait qu'amoindrir son autorité et son prestige? Hors de la logique pas d'issue; toute inconséquence est une impasse dans laquelle on piétine sans avancer. Le jour où l'empereur des Français a signé la lettre par laquelle il invite à se réunir en Congrès tous les souverains intéressés à la pacification de l'Europe, ce jour-là l'empereur des Français a signé son renoncement à toute prétention de s'emparer par la force delà rive gauche du Rhin. Cette prétention, s'il l'a jamais eue, ne pourra plus revivre que si la proposition de Congrès est écartée par
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d'aveugles défiances ou d*absurdes idées. Mais, dans ce cas, rien n'empêcherait qu'elle ne revécût tout entière; car, de même que la logique de la paix conduit à la liberté, la logique de la guerre conduit à la conquête. Le jour où la France, par un motif ou par un autre, abandonnerait le terrain de la paix pour se placer sur le terrain de la guerre, il. serait tout simple et très-légitime que la France reculât sa frontière jusqu'où elle croirait le plus utile à sa défense de le faire, la victoire aidant.
Aussi , lorsque l'empereur des Français propose à l'Europe | de fermer l'ère de la guerre et de la conquête pour ouvrir l'ère de la paix et du progrès, ne comprendrions-nous pas que l'Europe, qui sait à quoi s^en tenir sur la valeur de nos soldats « qui les a vus à la bataille de l'Aima, à l'assaut de Sébastopol, à Magenta, à Solferino, en Syrie, en Chine, au Mexique, ne s'empressât pas, malgré le Titnes, d'accepter la proposition, et s'arrêtât à des préliminaires qui sont les ornières du passé.
Ceux qui disent que le Congrès proposé est impossible ne savent ce qu'ils disent. Ils appartiennent au troupeau qui bêle à l'unisson dès qu'a bêlé un mouton. Avec nous et contre eux, nous avons Chateaubriand, à qui l'approche de la tombe avait donné la lucidité du prophète. Peu de temps avant de mourir, sa voix, d'accord avec celle de Napoléon I" expirant à Sainte-Hélène, faisait entendre ces imposantes paroles :
« Le vieil ordre européen expire. Nos débats actuels paraîtront des lattes puériles aux yeux de la postérité. L'époque où nous entrons est Je chemin par lequel des générations fatalement condamnées tirent Tancien monde vers un monde inconnu. »
Assez et trop de luttes puériles ! Au Congrès ! au Congrès !
Rois, à Texccption du roi de Prusse, grands-ducs, ducs et princes régnants, soudainement invités, il y a trois mois, par l'empereur d'Autriche à se rendre à Francfort et à s'y réunir en congrès des princes , se sont empressés de répondre à son appel. Ils ont tenu séance et délibéré comme de simples sujets.
De quoi s*agissait-il ? Il s'agissait de constituer l'impossible, il s'agissait de constituer l'unité germanique.
Quoi qu'il en soit, le précédent est créé , il existe. Que les formalistes du monde diplomatique se rassurent donc! Ce qu'a osé proposer l'empereur Napoléon III dans sa lettre du 4 et dans son discours du 5 novembre n'est pas absolu* ment sans précédent. C'est bien heureux !
Nous pouvons donc raisonner dans l'hypothèse qu'empereurs, rois, reines, grands -ducs et princes régnants se rendront pareillement à l'invitation que leur a adressée Tempereur des Français.
De quoi s'agit-il? 11 s'agît de constituer ce qui est infiniment plus simple à établir que l'unité germanique ; il s'agit de constituer l'Unité européenne, laquelle se contentera de s'appeler l'Unité continentale, si l'Angleterre persiste orgueilleusement à s'isoler dans son lie.
Certes, l'empereur, dans sa lettre du 4 et dtfns son discours du 5 novembre, dont il a dû peser tous les termes, n*eût pas employé d'aussi grosses expressions que celles-ci :
c LES LÉGITIMES ASPIRATIONS DES PEUPLES... UN PASSÉ QUI s'É- CROULE... UN ÉTAT MALADIF ET PRÉCAIRE... LES PRÉJUGÉS ET LES RANCUNES... LES RIVALITÉS JALOUSES ET LES DÉFIANCES MUTUELLES... LE DANGER ET LE SALUT... »; il u'cût paS aVOUé « l'iHPORTANGE FACTICE DONNÉE A l'ESPRIT SUBVERSIF DES PARTIS EXTRÊMES...»;
il Ti*eût pas annoncé < une ère nouvelle d'ordre et d'apaisement SUR le POINT de NAITRE DE TOUS LES ÉLÉMENTS DE DISSO- LUTION DONT l'europb EST TRAVAILLÉE... »; il n'eût pas montré
LES FERMENTS DE DISCORDE PRÊTS A ÉCLATER DE TOUTES PARTS... i;
il n'eût pas proposé de « reconstruire sur de nou\tlles bases l'édifice miné par le temps et détruit pièce A pièce par les révolutions... »; il n'eût pas fait sonner si haut le mot : a SACRIFICES», si, dans sa pensée, il se fût uniquement agi de recrépir le royaume de Pologne de 1815 et de donner une ou deux capitales de plus au royaume d'Italie, qui n*a déjà que trop de capitales, car il possède Turin, Gènes, Milan , Florence et Naples.
Ce qui distingue le penseur de l'orateur, c'est que souvent, très-souvent, trop souvent, l'orateur ne pense pas ce qu'il dit, parce qu'il parle à une assemblée sur laquelle il faut agir; tandis que le penseur, s'il ne dit pas toujours tout ce qu'il pense, pense toujours tout ce qu'il dit, parce qu'il se parle à lui-même et ne relève que de lui seul... Ce n'est pas sans y avoir mûrement réfléchi que le penseur qui a écrit la lettre du 4 et prononcé le discours du 5 novembre a parlé de <K LA paix du monde ! «
En s'exprimant ainsi, il ne se perdait pas dans le vague; il savait parfaitement ce qu'il disait, car en d'autres temps, méditant sur la paix, il l'avait ainsi définie :
« La paix, c'est Taccord résultant de difficultés aplanies, d'intérêts opposés satisfaits ; c'est la sécurité la plus complète régnant dans la société. »
<c Pour asseoir solidement la paix, il faut avoir un système équitable et élevé, oscff- l'avouer franchement et le défendre avec vigueur; il faut donner à l'étranger une grande idée de la bonne foi et de U force de la France, tout en prouvant par les faits qu'elle n'a aucune veUëité de conquêtes. »
a Rien ne contribue davantage à envenimer les questions, à aggraver les situations, à fausser les esprits qu'une politique bAtarde, sans dignité et sans suite , qui ne sait pas ce qu'elle veut parce qu'elle n'ose jamais vouloir. »
« Asseoir la paix, ce n'est pas maintenir pendant quelques années une tranquillité factice : c'est travailler à faire disparaître les haines entre nations, en favorisant les tendances de ch{^que peuple; c'est créer un équilibre équitable parmi les grandes puissances; c'est, en un mot, suivre la poUtique de Henri lY et non la marche désastreuse des Stuarts et de Louis XV. »
«r On parle de comlMits éternels, de lattes interminables, et cepen» dant il serait facile aux souverains de consolider la paix pour toujours. Qu'ils consultent les rapports et les mœurs des diverses nations entre elles , qu'ils leur donnent leur nationalité et les institutions qu'elles réclament, et ils auront trouvé la vraie balance politique. Alors tous les peuples seront frères, et ils s'embrasseront à la face de la tyrannie détrônée, de la terre consolée et de l'humanité satisfaite. »
Il avait condamné la guerre en ces termes :
« Si l'humanité permet qu'on hasarde la vie de millions d'hommes sur les champs de bataille pour défendre sa nationalité et son indé» pendance , elle flétrit et condamne ces guerres immorales qui font tuer des hommes dans le seul but d'influencer ^opinion publique et de «ou tenir , par quelque eipédient , un pouvoir toujours dans l'embttrms. 9
<c Avec la gnerre point de soulagement à nos maux. La paix serait donc le plus cher de nos désirs. La France, lors de sa première révolution , a été guerrière parce qu'on l'avait forcée de l'être. A l'inva- ' sion elle répondit par la conquête. Aujourd'hui qu'elle n'est pas provoquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. » *
ff Si la guerre est souvent une nécessité lorsqu'on a une grande cause k défendre, c'est, au contraire, un crime de la faire par caprice, sans avoir un grand résultat pour but, un immense avantage pour raison. »
« L'idée napoléonienne n'est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire. Si, pour quelques hommes, elle apparaît toujours entourée de la poudre des combats, c'est qu'elle fut, en effet, trop longtemps enveloppée par la fumée du canon et la poussière des batailles. Mais aujourd'hui les nuages se sont dissipés, et on entrevoit à travers la gloire des armes une gloire plus grande et plus durable. »
a L'idée napoléonienne est donc par sa nature une idée de paix plutôt qu'une idée de guerre , une idée d'ordre et de reconstitution plutôt qu'une idée de bouleversement. Elle développe ces grands principes de justice, d'autorité, de liberté, qu'on oublie trop souvent dans les temps de trouble. Voulant surtout persuader et convaincre, elle prêche la concorde et la confiance, et en appelle plus volontiers à la raison qu'à la force. »
Si nous avons donné place à ces citations , c'est quMl nous a paru qu'il était bon de montrer que le discours du 5 novembre procédait de méditations qui dataient de loin; c'est qu'il nous a paru qu'il ne serait peut-être pas superflu
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d'offrir à l'Europe défiante le penseur des jours d'exil pour caution de Fempereur Napoléon III.
Plus tard , l'exilé penseur élant devenu le penseur couronné n'en persistait pas moins à répudier en ces termes l'esprit de conquête :
« J'aime à le proclamer hautement, le temps des conquêtes est passé sans retour; car ce n'est pas en reculant les limites de son territoire qu'une nation peut désormais être honorée et puissante : c'est en se mettant à la tète des idées généreuses, en faisant prévaloir partout l'empire du droit et de la justice. » (1)
<c .... A la veille de ma troisième élection, je faisais à Bordeaux cette déclaration : L'empire c'est la paix; voulant prouver par là que si l'héritier de l'empereur Napoléon montait sur le trône, il ne recommencerait pas une ère de conquêtes, mais qu'il inaugurerait on système de paix qui ne pourrait être troublé que pour la défense de grands intérêts nationaux. » {%)
Lorsque l'Europe a de telles paroles pour gages, et que ces paroles ont elles-mêmes pour caution le traité de Paris de 1856 et la paix de Yillafranca, il serait incompréhensible que les souverains invités au Congrès proposé se bornassent à y applaudir sans y venir. Ce serait ^ il faut l'avouer, faire la partie trop belle à l'ambition de l'empereur des Français, s'il était vrai qu'il en masquât une grande sous les trailsd'une modération qui ne s'est pas encore démentie.
Est-ce que les souverains invités n'ont pas tous le même intérêt à ce que l'unité de l'Europe se fasse?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à ce que l'esprit de réciprocité et de production succède à l'esprit de rivalité et de destruction ?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à ce que le foyer des révolutions s'éteigne faute d'aliments?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à restreindre leur responsabilité ?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à rendre de
(1) DÎKoors du 2 mari 1854.
(2) Difcoura d'ouverture de b session légisUUve, 7 février 1859.
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plus en plus faciles les relations et de plus en plus nombreux les échanges de peuple à peuple ?
Est-ce quMis n'ont pas tous le même intérêt à hâter le jour où il en sera des lois, des mesures et des monnaies comme il en est déjà des usages et des modes, qui tendent à être semblables partout ?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à élargir et à afTermir la base trop étroite et chancelante de la stabilité?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à vivre en bon accord entre eux, ce qui serait le moyen le plus sûr de vivre en bon accord avec leure peuples, sur lesquels alors ne pèseraient plus que d'un poids insensible l'impôt corporel et rimp6t pécuniaire ?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à diminuer l'ignorance, la misère, la mortalité si grande encore au sein du nombre le plus grand?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à embellir leurs palais et leurs capitales; à compléter leurs bibliothèques et leurs musées; à assainir les villes en élargissant les rues et y faisant enfin pénétrer l'air et la lumière; à abréger les distances en rectifiant les routes et multipliant les chemins, à ouvrir tous les accès à la civilisation et à la concurrence, de telle sorte que pas un produit ne demeure sans exploitation et que pas un ouvrier ne manque d'ouvrage ?
Est-ce qu'ils n'ont pas tous le même intérêt à ce que leur armée industrielle n'éprouve pas de défaite honteuse sur ce vaste champ de bataille nommé expositions universelles, transformation de la guerre, se faisant de produits à produits, de fabriques à fabriques, au lieu de se faire de régiments à régiments, de nations à nations?
Est-ce que chacun d'eux ne traine pas après soi son boulet : l'un la Pologne, l'autre la Hongrie, celui-ci l'Irlande, celui-là l'Algérie?
Est-ce que chacun d'eux n'a pas à vaincre au moins une difficulté qui lui soit propre ?
Est-ce qu'il n'y a pas des problèmes sociaux que tous, à
Tenvi, doivent s'appliquer à résoudre, car ces problèmes impliquent la solidarité?
Est-ce qu'enfin le temps ne les presse pas tous, sous peine de voir, au jour où ils s'y attendraient le moins, la lie monter du fond à la surface de la coupe agitée?
Si les souverains ont tous le même intérêt, intérêt immense, intérêt urgent, intérêt manifeste, est-il admissible qu'ils le méconnaissent? L'immoleront-ils à des considérations sans importance ? L'avenir sera-t-il sacrifié au passé? La routine prévaudra-t-elle sur le progrès? L'aveuglement dédaigneux sera-t-il préféré à la clairvoyance qualifiée d'importune? La futilité triompbera-t-elle? La banalité sera-elle prise une fois de plus pour la vérité, à laquelle elle ressemble comme l'hypocrisie ressemble à la vertu? L'imprévoyance aura-t-elle le dessus par la force d'inertie! La « fatalité » enfin l'emportera-t-elle ?
La fatalité I qu'est-ce donc! C'est la logique des choses et l'inconséquence de l'homme.
Est-€e que les choses ne sont pas à l'homme ce que les sujets sont au souverain? Est-ce qu'il ne dépend pas de lui de faire qu'elles soient différentes?
La fatalité est un mot qui appartient au dictionnaire mythologique, et qui ne devrait plus trouver place au dixneuvième siècle dans le vocabulaire politique.
Si la guerre éclate, elle n'éclatera pas parce que la Pologne revendique son indépendance et que la Vénétie aspire à sa délivrance; Pologne et Vénétie ne seront que des prétextes. La guerre éclatera parce qu'il ne sera pas possible de ^rder plus longtemps sans se battre deux millions d'hommes armés coûtant annuellement quatre milliards de francs à l'Europe; la guerre sera la conséquence < d'ARMEMENTS exagérés >.