‹ Paléographie musicale (volume 2)Chapitre 15 sur 157 · I I II · texte numérisé non relu

I I II

Fis. 2

en question dérivât de lui, autrement dit qu'il fût archétype de groupe, ce qui précisément est un cas exceptionnel. C'est ainsi qu'il serait absolument inexact, après avoir reconnu le groupe HJKLMN, de s'en tenir, pour la reconstitution de l'archétype, au seul témoignage du manuscrit J, sous prétexte qu'il est le plus ancien ou apparaît le meilleur de son groupe. Le schéma montre bien que, en possession de ce manuscrit J, il est inutile de recourir habituellement au témoignage du manuscrit K, qui en est une copie directe; mais il montre aussi que le fait de posséder le manuscrit J ne saurait dispenser, quelle qu'en soit la valeur, de faire appel au témoignage des autres manuscrits du groupe, au moins d'un certain nombre d'entre eux. En l'espèce, pour la reconstitution de l'archétype Z, les manuscrits H, L et N devraient être aussi entendus; par contre le manuscrit M pourrait être laissé habituellement de côté, puisqu'il n'est qu'une copie directe de L.

C'est ici tout simplement l'application aux groupes des principes qui valent pour l'ensemble de la tradition. Il pourra même arriver qu'on ait à les appliquer, dans les groupes importants, à quelques sous-groupes; c'est ainsi que nous avons été amenés, dans le cas étudié, à postuler l'existence de deux manuscrits s et t, qui sont en somme des archétypes de sous-groupes, à reconstituer s'il était nécessaire, avant de restituer les archétypes de groupe. Un schéma plus développé montrerait que parfois cette synthèse à deux degrés est insuffisante ; il y aurait alors lieu de prévoir un troisième degré, au moins pour les cas difficiles.

Par contre il est possible que l'on possède l'archétype de l'un ou l'autre des groupes indépendants que l'on a identifiés. C'est ce qui arriverait si d'une famille on ne possédait qu'un seul représentant : ce manuscrit serait évidemment son propre archétype de groupe. Plus généralement on pourra être amené à constater que dans un groupe tous les manuscrits conservés dépendent de l'un d'entre eux : à supposer, par exemple, que le manuscrit G soit perdu, le groupe Y se trouverait réduit à deux manuscrits dont l'un, F, est la copie de l'autre, E. 11 est clair que, dans l'étude comparative qui devra fournir la leçon de l'archétype, le manuscrit E devra seul être consulté, puisqu'il est l'un des archétypes de groupe.

Il se peut que, dans l'étude d'une tradition particulière, cette circonstance heureuse se présente pour l'un des groupes, ou même pour plusieurs d'entre eux; mais il faut bien maintenir que, dans les traditions acéphales, ce sont là des cas tout à fait exceptionnels. De ce qu'un manuscrit est, dans l'ensemble, d'une bonne tenue, on ne doit pas se croire autorisé à donner en toutes circonstances la préférence à son témoignage, et cela pas plus dans l'ordre du groupe que dans celui de la tradition tout entière.

Il serait donc foncièrement inexact de croire — l'analyse que nous avons tentée, l'a suffisamment montré — que, pour restituer un texte, il suffit d'établir un classement des manuscrits selon l'échelle des valeurs qui va du mauvais au médiocre, au bon et au très bon, prétendant bien n'utiliser que les meilleurs pour la restitution critique. La notion de bon manuscrit est une notion trop vague pour qu'on puisse se permettre d'en agir de la sorte. C'est seulement à la lumière de la méthode critique qu'on pourra apprécier si tel manuscrit mérite réellement cette qualification ; sa valeur se trahira par ce fait qu'on sera habituellement conduit, en appliquant la méthode, à adopter comme leçon critique celle de ce manuscrit. Mais quelle qu'en soit la tenue habituelle, ce témoin demeure faillible; aussi n'est-on autorisé en aucun cas à se contenter de son témoignage en négligeant systématiquement celui des manuscrits qui dans l'ensemble sont moins fidèles. Cette idée d'un classement linéaire des manuscrits est radicalement fausse : il faut consentir à voir les choses sous leur aspect véritable, dans toute la complexité des ramifications parfois nombreuses d'un arbre généalogique.

On parle souvent aussi, en matière de critique textuelle, d'éclectisme. Si l'on entend par là une critique de goût, basée sur une appréciation toute subjective de la leçon qu'on suppose avoir été celle de l'original, il est bien évident que l'éclectisme doit être rejeté comme aboutissant fatalement à des résultats de pure fantaisie. Mais si par éclectisme on entend une utilisation rationnelle de tous les matériaux qui peuvent apporter des éléments de solution, on ne peut plus dire qu'on ait là une critique fantaisiste. L'exposé de la méthode généalogique et de l'utilisation du schéma montre clairement dans quel sens la critique doit être éclectique.

LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 77

Il est intéressant de le remarquer, l'application de la méthode qui vient d'être esquissée comporte sa propre justification. En effet, le schéma a été construit à partir d'un certain canon de variantes sur lequel ont été dépouillés tous les manuscrits étudiés; si ce schéma a été bien établi, les leçons de l'archétype seront faciles à retrouver et leurs corruptions successives à expliquer, au moins pour les variantes en question. Mais là ne se borne pas son rôle. Ce sondage doit fournir le moyen de restituer tout l'ensemble du texte; et c'est ici qu'une vérification de l'exactitude du schéma est possible. Qu'il explique les variantes du canon adopté, il n'y a rien d'étonnant à cela : c'est sur elles qu'il a été construit. Pour juger de sa valeur, il sera nécessaire d'observer comment il se comporte vis à vis des variantes étrangères à ce canon. La restitution du texte fournira les éléments nécessaires pour le mettre à l'épreuve. Il y aura donc lieu de noter, au fur et à mesure qu'elles se présenteront, les anomalies que l'on pourrait constater, et de se rendre compte si, au moyen de ce nouveau faisceau d'observations, il n'y a pas lieu de perfectionner le schéma.

Il serait donc tout a fait téméraire de considérer comme définitif le schéma auquel aura conduit l'étude du canon de classement, si étendu qu'on le suppose : cinquante ou même cent variantes ne sauraient suffire à classer plusieurs centaines de manuscrits. C'est au moins prudence de considérer celui-ci comme une première approximation, susceptible d'amendement.

En somme, un choix de variantes mène à la construction du schéma; le schéma est à la base de la reconstitution du texte; la reconstitution du texte sert enfin à éprouver la valeur du schéma et au besoin à le rectifier.

Nous avons étudié jusqu'ici le classement des représentants d'une tradition écrite acéphale à témoins nombreux et envisagé la critique sous la forme où le problème se trouve posé par la tradition grégorienne. La question devait être résolue d'abord du point de vue purement neumatique ; il resterait à le traiter du point de vue mélodique.

La solution en est désormais bien simplifiée.

Nous avons en effet, on s'en souvient, insisté sur ce fait que les manuscrits diastématiques devaient eux aussi être compris dans le classement neumatique. Ils figurent donc chacun à sa place sur le schéma où il doit être possible de suivre, au même titre que l'évolution neumatique, l'évolution mélodique qui dans la réalité en était inséparable, bien que non codifiée dans les plus anciens manuscrits.

Arrivé à ce stade de la restitution mélodique, on comprend mieux peut-être l'importance que nous avons donnée aux archétypes de groupe. C'est qu'en effet, même dans le cas où tel de ces archétypes est un manuscrit que l'on possède, il est normal que ce manuscrit soit l'un des plus anciens du groupe auquel il appartient, et par conséquent soit

d'ordinaire un manuscrit non diastématique. Or, comme dans la restitution neumatique, ce manuscrit doit, dans la restitution mélodique, tenir la place de tous ses descendants ; mais ceci n'est possible que si sa mélodie est fixée; et comme elle ne l'est pas dans le manuscrit lui-même, elle doit être rétablie. 11 faut donc encore, même dans ce cas favorable, en revenir à la notion d'archétype de groupe.

Bref, ce n'est pas seulement sous forme neumatique que doivent être restitués les archétypes de groupe, c'est encore sous forme mélodique. La règle de cette reconstitution sera exactement la même dans la seconde phase que dans la première : elle s'opérera par l'intermédiaire des archétypes de groupe.

En résumé, l'analyse de la tradition grégorienne a permis de mettre en évidence l'aspect particulier sous lequel le problème grégorien se présente à la critique. Il s'agit bien, c'est vrai, de critique musicale ; mais au fond il est bien des points de vue qui lui sont communs avec la critique littéraire sous la forme où elle se présente d'habitude.

La tradition grégorienne nous est apparue comme une tradition manuscrite imparfaite dont l'interprétation mélodique n'a été codifiée que plus tard; de ce fait le classement de l'ensemble de la tradition devait être basé sur les formes neumatiques seules, en réservant provisoirement la recherche de leur interprétation mélodique.

Dans cette première phase du classement, il est apparu que la tradition grégorienne devait être traitée en tradition acéphale. Or dans ce type de traditions, les groupes homogènes s'imposent comme devant jouer un rôle capital pour la restitution critique de l'archétype, si toutefois ils sont réellement indépendants les uns des autres.

C'est à l'étude d'ensemble de l'un de ces groupes et à la reconnaissance de ses notes caractéristiques que nous allons maintenant nous attacher.

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