‹ Paléographie musicale (volume 2)Chapitre 27 sur 157 · IN DAMAS0 FER/A . III • AD SAJVCTC/M LAURENTIUM · texte numérisé non relu

IN DAMAS0 FER/A . III • AD SAJVCTC/M LAURENTIUM

on y remarquera la boucle antérieure des / et surtout les ligatures; le groupe le plus intéressant est constitué par le début du mot treiectinse, dont les quatre premières lettres sont unies deux à deux exactement comme elles le seraient encore dans l'écriture bénéventaine quatre ou même cinq siècles plus tard.

Le second terme de comparaison (fig. 2)) est tiré d'un manuscrit du VIIIe siècle : le célèbre sacramentaire 348 de Saint Gall, dont les analogies graphiques avec les manuscrits bénéventains sont indéniables : on notera tout particulièrement la ressemblance des / et des a, qui se distinguent pourtant, et précisément comme nous l'avons dit en parlant de l'écriture bénéventaine; les ligatures avec la lettre r, et spécialement le groupe ri, sont aussi exactement du même type.

Mais l'analogie est plus frappante encore avec l'écriture wisigothique dont nous avons donné (fig. 20) un spécimen tiré du Liber Ordimim, codex 56 de la Bibliothèque de l'Académie Royale d'Histoire de Madrid. On y retrouve le / avec boucle antérieure, mais ici, complètement fermée vers le bas, ce qui contribue davantage encore à lui donner l'apparence d'un a; Va, par contre, est légèrement ouvert en haut : de ce fait, il rappelle plutôt la forme de Vu; cette dernière lettre est pourtant plus franchement ouverte. L'écriture wisigothique connaît aussi la distinction entre i long et i bref; les règles d'emploi de ces deux formes sont absolument identiques à celles que nous avons formulées pour l'écriture bénéventaine ; une petite divergence distingue cependant les deux graphiques : dans l'écriture wisigothique, Yi initial est toujours long; dans l'écriture bénéventaine, il l'est habituellement, mais non devant une lettre à haste montante, b, h, l, par exemple; dans ce dernier cas, c'est la forme brève qui est employée (1). On pourra constater la divergence en comparant, sur les deux figures 20 et 2 1 IV initial du mot ihs. L'écriture wisigothique emploie enfin des ligatures tout à fait analogues à celles de l'écriture bénéventaine; elle connaît aussi la distinction entre les deux formes du groupe //. On remarquera cependant que, sur l'exemple donné, cette distinction n'est pas observée : seule la forme en w renversé est employée, dont les éléments sont demeurés parfaitement distincts, bien que réunis par une ligature.

(1) Ces rapprochements paléographiques sont d'un réel intérêt à signaler, encore que nous n'ayons pas ici à y insister plus longuement; en 1909 ils furent l'objet d'une communication de M. L. Delisle à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Comptes rendus, pp. 775-778. (Communication faite par M. L. Delisle au nom de M. E. A. Loew et reproduite dans : Bibliothèque de P Ecole des Chartes, LXXI (1910), pp. 233-235, sous le titre : Manuscrits bénéventains et wisigothiques).

Depuis cette communication, M. Loew a traité dans toute son ampleur le problème soulevé par cette analogie profonde qui existe entre les manuscrits espagnols et les manuscrits de l'Italie du Sud; la question se posait de savoir quelle était celle des deux écritures qui avait influé sur l'autre. D'aucuns soutenaient que l'écriture bénéventaine devait ses caractères à une influence venue d'Espagne; après une étude minutieuse, M. Loew a reconnnu que cette théorie reposait sur des observations incomplètes ou erronées. Cf. op. cit. pp. 98-113.

Plus récemment encore, M. L. Schiaparelli a étudié, d'une manière plus générale, le problème de l'influence des écritures étrangères sur les écritures italiennes au VIIIe et au IXe siècle. Il aboutit à cette conclusion que, pour si frappante qu'apparaisse cette influence dans certains manuscrits, les écritures italiennes, et particulièrement celle de l'Italie du Sud, n'ont pas été arrêtées dans leur développement propre. Cf. L. Schiaparelli, fnjiuenze straniere nella scrittura italiana dei secoli VIII e IX (Studi e Testi 47) Rome 1927.

LA TRADITION BENÉVENTAINE. 123

Ces remarques sont d'une importance capitale pour expliquer, et justifier jusqu'à un certain point, les confusions fréquentes auxquelles nous avons déjà fait allusion : confusions regrettables, sans doute, et que l'on aurait pu éviter, mais qui n'en ont pas moins un fondement sérieux dans la réalité. Entre ces divers types d'écriture, les affinités sont plus profondes que ne semblaient le croire les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique, et ne se bornent pas à cette analogie toute négative qu'est une commune difficulté de lecture. L'étude comparée de ces quelques documents suffit à montrer que ce serait une erreur de considérer comme propres à l'Italie Méridionale la plupart des éléments que l'on rencontre dans l'écriture bénéventaine.

Une vue plus générale des faits paléographiques permettrait de multiplier les rapprochements; on constaterait alors d'une manière plus évidente encore, que ce ne sont pas seulement la mérovingienne, la wisigothique ou l'écriture de Saint Gall qui présentent avec la minuscule bénéventaine de ces analogies profondes, mais encore tous les autres types qui, au même titre que l'écriture bénéventaine elle-même, dérivent de l'ancienne cursive.

La précaroline du Nord de l'Italie est, elle aussi, dérivée de la cursive romaine : c'est la raison pour laquelle il y a une telle ressemblance entre les manuscrits italiens du VIIIe siècle, qu'ils proviennent du Nord ou du Sud. A cette époque où l'on ne saurait encore parler d'écriture bénéventaine, il n'est pas étonnant que l'on ne relève pas de différences essentielles entre ces deux variétés de la même cursive à peine évoluée.

Mais la victoire de Charlemagne dans l'Italie du Nord ne tarda pas à y faire triompher la réforme graphique qui avait substitué à l'écriture mérovingienne, d'un déchiffrement parfois si pénible, la minuscule Caroline, dont la clarté et la simplicité devaient assurer rapidement et partout le succès; partout, sauf dans l'Italie Méridionale dont l'indépendance obstinée allait, pendant de longs siècles, tenir à distance l'innovation et assurer une fidélité singulière à la graphique traditionnelle qui devait encore, grâce à elle, se maintenir, se perfectionner, et servir à écrire bien des chefs-d'œuvre. Cette résistance opiniâtre à l'adoption de la minuscule Caroline, partout victorieuse, est l'un des faits les plus curieux de l'histoire de l'écriture (i).

Le Sud étant donc demeuré fidèle à la graphique traditionnelle, alors que, petit à petit, les éléments cursifs disparaissaient de l'écriture du Nord, on finit par se trouver, pour ne parler que de l'Italie, en présence de deux types d'écritures nettement distincts : l'écriture de l'Italie Méridionale qui, ayant conservé les éléments cursifs, avait continué à se développer et à se perfectionner dans la même direction; et l'écriture de l'Italie Septentrionale qui, après avoir, sous l'influence de la réforme carolingienne, rejeté tous les éléments cursifs, se trouvait être en définitive l'écriture de tout le monde.

Ainsi donc, l'école graphique bénéventaine « n'est pas autre chose que le prolongement, dans l'Italie du Sud, de l'école italienne traditionnelle » (2).

(1) En dehors de l'Italie, l'Espagne seule fit preuve d'un attachement analogue à la graphique traditionnelle, moins persévérant cependant que ne fut celui de l'Italie du Sud.

(2) Loew, op. cit., p. 95.

On voit à quelles erreurs peut conduire une vue par trop superficielle des choses. Pour beaucoup de paléographes, l'écriture bénéventaine était une écriture absolument sut generis, une écriture nationale, une écriture lombarde, d'origine barbare ; les travaux modernes les plus approfondis aboutissent à une conclusion radicalement opposée : l'écriture bénéventaine nous représente un type d'écriture tout à fait traditionnelle qui n'est que le développement, le perfectionnement de l'écriture employée autrefois presque partout, en particulier dans toute l'Italie; et si cette écriture nous semble aujourd'hui si étrange, si différente des écritures de la même époque, il n'en est pas moins vrai qu'elle nous représente le type conservateur qui n'a pas cédé devant les innovations de la réforme carolingienne.

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