‹ Paléographie musicale (volume 2)Chapitre 28 sur 157 · L'ARCHAÏSME LITURGIQUE · texte numérisé non relu

L'ARCHAÏSME LITURGIQUE

Quand on étudie la tradition bénéventaine du point de vue liturgique, il n'est pas rare que l'on soit arrêté par certaines particularités que l'on n'a pas conscience d'avoir jamais remarquées ailleurs. Quand l'observation ne porte que sur un détail en passant, on est tenté de n'y pas attacher beaucoup d'importance : tous les manuscrits ne comportentils pas quelques erreurs de transcription? Mais quand on voit s'accumuler les singularités, ce qui ne peut manquer si l'on étudie les choses d'un peu près, il est impossible de ne pas se rendre à l'évidence : les manuscrits bénéventains se séparent nettement de la tradition universelle, encore qu'ils représentent, dans l'ensemble, une organisation qui s'en rapproche beaucoup.

On est donc mis, par l'examen des faits, en présence de deux états de la même tradition liturgique, dont l'un dérive de l'autre, à moins que tous deux ne dérivent d'un type antérieur commun.

A vrai dire, on songe à peine à se poser le problème sous cette forme : la tradition bénéventaine apparaît si particulière en face du bloc parfaitement cohérent de la tradition universelle, que, devant l'unanimité de son témoignage, l'authenticité de cette dernière semble comme évidente. Il faut avoir été amené à des remarques d'un ordre plus positif pour se rendre compte combien il faut de prudence, en ces matières, pour manier les critères d'évidence et d'unanimité.

Nous n'avons pas l'intention de présenter ici un travail d'ensemble de liturgie comparée ; nous nous bornerons simplement à relever quelques-unes de ces singularités en cherchant a les expliquer à la lumière de toute la tradition.

Pour donner à ces remarques une portée suffisamment générale qui permette, sans dépasser des proportions raisonnables, d'embrasser dans une vue d'ensemble la plus grande partie de la tradition liturgique bénéventaine, nous les ramènerons a deux enquêtes distinctes, toutes deux relatives à la liturgie du temps après la Pentecôte.

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Dans la première, nous étudierons le cas intéressant des pièces de chant de la messe Omîtes génies, du VIIe dimanche après la Pentecôte : nous pourrons ainsi comparer le témoignage de tous les graduels, missels pléniers et cantatoria, qu'ils comportent ou non, d'ailleurs, une notation musicale.

Dans la seconde, nous nous attacherons à apporter quelque lumière dans la question des évangiles des dimanches après la Pentecôte : ce sont alors les missels, évangéliaires, lectionnaires et homiliaires dont les différents systèmes de leçons pourront être ainsi groupés, sans oublier les antiphonaires de l'office dont les antiennes de Benedictus et de Magnificat permettent de reconstituer la série des évangiles dont elles sont tirées.

Par comparaison avec l'ensemble de la tradition, il sera possible, en s'appuyant sur les conclusions déjà établies par la science liturgique, de préciser la position de la tradition liturgique bénéventaine.

A. — La Messe « Omnes génies» du VIIe Dimanche après la Pentecôte.

Lorsqu'on étudie, dans les manuscrits bénéventains. la série des pièces de chant affectées aux dimanches après la Pentecôte, on est assez étonné d'observer que, dans certains d'entre eux, la messe Omnes génies ne figure pas à la place qu'elle occupe normalement dans la série, au VIIe dimanche, entre les messes Dominas fortitudo et Suscepimus, assignées respectivement aux VIe et VIIIe dimanches.

De prime abord il semble que cette omission provienne tout simplement d'une distraction de copiste. Le fait que la même particularité se remarque dans d'autres manuscrits de la même école ne peut d'ailleurs que confirmer dans cette idée : les manuscrits en question dépendent tous d'une même copie fautive.

Il est cependant un indice qui, sur ce point précis, peut mettre en garde contre le témoignage quasi-unanime de la tradition. Il se trouve dans un manuscrit sans notation de VAntiphonale Missarum, conservé à la Bibliothèque Royale de Bruxelles sous la cote 101 27-101 44, et qui provient de l'abbaye bénédictine de Saint Pierre de Gand (Mont- Blandin) (i). Ce codex fait précéder la messe Omnes génies de la rubrique suivante, écrite dans le texte en caractères majuscules :

EBDOMATA VII ISTA EBDOMATA NON EST IN ANTEFONARIOS ROMANOS.

(1) Ce manuscrit, retrouvé par Dom P. de Puniet et analysé par Dom Peillon clans la Revue Bénédictine, XXIX (191 2), pp. 411 et suiv., n'est autre que le codex Blandiniensis de Pamelius, auquel ce dernier renvoie formellement, pour la rubrique en question : Hoc habet soins Blad. cod. Cf. Pamelius, Liturgicon Ecclesiœ Latinœ, Edition de 1 57 1, t. II, p. 162.

Cette édition de Pamelius est à la base des autres éditions de YAntiphonale Missarum; aussi reproduisentelles toutes, sous des formes sensiblement identiques, la rubrique du Blandiniensis. Cf. Sancli Gregorii Opéra ofnnia, Paris MDCCV, t. III, col. 717; cette édition des Bénédictins est reproduite dans la Ralrologie latine de Migne, t. LXXVIII, col. 713; cf. aussi Thomasi (Edition Vezzosi), Opéra omnia, t. V, p. 138, ainsi que Gerbert, Monumenta Veteris Liturgiœ Alemannicœ, pars I, p. 392.

Ce qui fait l'intérêt de cette remarque, c'est qu'elle figure, de première main cela ne fait aucun doute, dans l'un des plus anciens témoins de YAntiphonale Missarum, puisque le Bîandiniensis est de la fin du VIIIe siècle, ou au plus tard du début du IXe.

A cette époque, il existait donc, à côté des manuscrits en usage, des manuscrits de même nature mais que l'on considérait comme plus authentiquement romains, au point de les appeler « romains » sine addito.

La différence entre ces deux types de manuscrits ne devait d'ailleurs pas être très considérable, sinon :

ou bien il n'y aurait pas eu lieu d'établir entre eux une comparaison;

ou bien il aurait fallu relever plus souvent les points sur lesquels ils divergeaient, ce que le copiste du Bîandiniensis n'a fait qu'une seule fois (i).

Est-ce à dire que les manuscrits bénéventains sont précisément ces manuscrits romains? Tout porte à le croire. Une enquête s'impose cependant avant de l'affirmer, pour savoir :

i° quel crédit mérite la rubrique du Bîandiniensis;

2° si les manuscrits bénéventains sont les seuls à présenter cette note caractéristique.

Quoi qu'il en soit, s'il existe encore de ces manuscrits « romains » auxquels le copiste du Bîandiniensis fait allusion, c'est à cet unique trait, seul formellement signalé par lui, qu'il est possible de les reconnaître : dans la série des dimanches après la Pentecôte, au VIIe dimanche (2), la messe Omnes gentes fait défaut.

C'est peu de chose sans doute; c'en est assez pour interroger sur ce point particulier toute la tradition manuscrite.

i° Quels sont donc les manuscrits qui offrent la particularité signalée par le Bîandiniensis comme caractéristique des documents romains?

20 Ces manuscrits possèdent-ils par ailleurs des caractères de « romanité » tels qu'ils doivent être considérés, dans l'ensemble de la tradition, comme plus romains que les autres?

L'enquête est instructive. Sur quelque trois cents manuscrits étudiés, 236 prennent position : les autres présentent une lacune plus ou moins importante qui englobe le VIIe dimanche après la Pentecôte. Sur ces 236 témoins, 224 situent la messe Omnes gentes à la place qu'elle occupe encore aujourd'hui ; douze manuscrits seulement s'écartent de

(1) On connaît la remarque toute semblable faite, vers la même époque, par le copiste du sacramentaire 348 de Saint-Gall. Le manuscrit qu'il suivait donnait, au XVIe Dimanche après la Pentecôte, la Postcommunion : Purifiée fit semper et muniant tua sacramentel nos Deus et ad perfectas ducant salvationis effectum. En regard du mot « perfectœ », le scribe a noté : « in gallicanis perpétue ». Il avait donc conscience, lui aussi, d'être en présence de deux textes voisins dont il considérait l'un comme plus « romain », et auquel il opposait la leçon des manuscrits «gallicans». Cf. Delisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires, Paris 1886, p. 86.

(2) Pour simplifier, nous nous en tenons à la manière de compter du Missel Romain, sans nous préoccuper des numérotations qui pourraient différer de celle-ci d'une unité, selon que l'on part de la Pentecôte ou de son octave; non plus que de la numérotation fragmentaire basée sur le Sanctoral. Quel que soit le système adopté, toute cette série est continue, et c'est la septième de ces messes que nous appelons VIIe après la Pentecôte.

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l'ensemble. Or — fait singulièrement intéressant à noter — tous les douze présentent justement la particularité des manuscrits bénéventains, qualifiée de romaine par le Blandiniensis : au VIIe dimanche, la messe Omîtes génies n'existe pas.

Voici quels sont ces manuscrits :

Bénévent, Bibl. capit. V 20.

Bénévent, Bibl. capit. VI 38.

Bénévent, Bibl. capit. VI 39.

Bénévent, Bibl. capit. VI 40.

Monza, Basilique S. Jean-Baptiste.

Paris, B. N. nouv. acquis. 1669.

Rome, Archives S. Pierre, F 22.

Rome, Vallicel. B 8.

Rome, Vat. lat. S3 1 9- Rome, Vat. lat. 6082.

Rome, Vat. Ottob. 313.

Rome, Vat. Ottob. 576.

Entre tous ces manuscrits, il en est deux qui, tout de suite, attirent l'attention : le graduel F 22 des Archives de Saint Pierre, et le graduel 5319 du fonds latin de la Bibliothèque Vaticane; car ce sont précisément là les deux manuscrits les plus authentiquement romains que l'on connaisse, les seuls dont on puisse certifier qu'ils ont été en usage à Rome même (1) : Codice pre^iosissimo e per il testo e per la chiare^a délia nota^ione. Éilpiù antico esempio del rito locale romano, c'est ainsi que le catalogue de l'Exposition Grégorienne de la Bibliothèque Vaticane présentait le plus ancien des deux, qui est du XIe siècle (2).

Le manuscrit des Archives de Saint Pierre, un peu plus récent (XIIe-XIIIe), est tout semblable au précédent (3).

Le copiste du Blandiniensis n'avait donc pas tort lorsqu'il signalait le détail qui avait attiré son attention comme une particularité des antiphonaires « romains » : quatre siècles plus tard, elle demeure l'une des notes caractéristiques des livres en usage dans les églises de Rome.

Dès lors, puisque c'est bien là une note romaine, sa seule présence dans un manuscrit est déjà un brevet de « romanité », et il n'est que juste de reconnaître ce

(1) Nous ne parlons ici que des manuscrits de XAntiphonale Missarum; car il existe, pour l'office, un témoin romain de la même famille que les deux manuscrits en question : il est aussi conservé aux Archives de Saint-Pierre, sous la cote B 79. Cf. Thomasi (Vezzosi) t. IV, pp. 1-170.

(2) Catalogo Sommario délia Esposiziotie Gregoriana aperta nella Biblioteca Apostolica Vaticana, (Studi e Testi 13) Roma 1904, p. 53, n° 148. Cf. aussi H. Ehrensberger, Libri liturgici Bibliothecœ Apostolicœ Vaticanœ, Friburgi Brisgovise, Herder 1897, p. 419; Paléographie Musicale, t. II, p. 4, note 1 et pi. 28; Bannister, Monumenti Vaticatii di Paleografia Musicale Latina, Lipsia Harrassowitz, MDCCCCXIII, p. 136, n° 397, tav. 81 a; Revue du Chant Grégorien, 19 12, pp. 69-75 et 107-114.

(3) Ce manuscrit a été utilisé par Thomasi pour son édition de X ' Antiphonale Missarum; à l'époque, il était côté 13. Cf. Thomasi (Vezzosi), t. V, p. 249.

même caractère aux manuscrits qui, pour n'avoir pas été en usage à Rome, n'en sont pas moins marqués de ce signe, révélateur de l'intimité de leurs relations d'origine avec les documents les plus authentiquement romains que l'on connaisse.

Le témoignage du célèbre cantatorium de Mon^a, le plus ancien incontestablement des manuscrits grégoriens qui nous aient été conservés — il est du VIIIe siècle, et certainement antérieur au Blandiniensis lui-même — est ici d'une haute signification (i).

Un manuscrit non moins célèbre que le précédent est le codex Ottobonianus 313 de la Bibliothèque Vaticane : l'un des manuscrits les plus importants du sacramentaire grégorien (2), utilisé d'abord par Muratori (3) et plus récemment par Wilson (4) pour leurs éditions. Ce sacramentaire, écrit non loin de Paris dans la première moitié du IXe siècle, a été pourvu, quelques temps après sa transcription, et vraisemblablement vers la fin du siècle, d'additions marginales donnant, en regard des parties euchologiques, les incipits des pièces chantées d'une grande partie des messes : celles du Temps après la Pentecôte sont du nombre; or la messe Suscepimus y suit immédiatement la messe Domin us fortitudo.

Outre ces quatre manuscrits si importants, les deux premiers du point de vue origine, les deux autres du point de vue ancienneté, notre enquête a mis en évidence huit documents. Or, six d'entre eux sont de tradition purement bénéventaine, et les deux autres présentent d'une façon plus ou moins marquée les caractéristiques des documents provenant de l'Italie Méridionale.

Les manuscrits VI 38, VI 39 et VI 40 de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent, sont tous les trois des graduels-tropaires du XIe siècle;

le codex V 20 de la même Bibliothèque est la Pars œstiva d'un Liber tvpicus (Bréviaire-Missel plénier) du XIIe siècle;

le codex lat. 6082 de la Bibliothèque Vaticane, un missel plénier cassinien, également du XIIe siècle (s);

le codex Ottob. 576 de la même Bibliothèque, un missel plénier, du XIIIe siècle pour la partie qui nous intéresse (6);

le codex 1669 de la Bibliothèque Nationale (Nouvelles acquisitions) est un graduel de la fin du XIIe siècle qui proviendrait de Gubbio. Quoi qu'il en soit de cette attribution qui

(1) Ce manuscrit n'est pas un antiphonaire, mais un cantatorium — si toutefois il est permis d'appliquer ce terme à un manuscrit qui n'est pas noté — aussi est-ce sur ses graduels qu'on doit le juger. Or, dans la série des graduels qu'il donne pour les dimanches après la Pentecôte, il passe directement du graduel Convertere de la messe Dominas fortitudo, au graduel Esto mihi de la messe Suscepimus, sans mention du Vetiite filii qui correspond habituellement à la messe Omnes génies lorsque celle-ci existe.

(2) L. Delisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires, Paris 1886, p. 149; Ehrensberger, op. cit., p. 393 ; A. Ebner, Qicellen und Forschungen zjtr Geschichte und Kiaistgeschichte des Missale Romanum im Mittellalter. Iter Italicum, Freiburg im Breisgau, Herder 1896, pp. 231 et 455.

(3) Muratori, Opère, t. XIII, 2e partie, col. 759.

(4) Wilson, The Gregorian Sacratnentary, (H. Bradshaw Society, vol. XLIX), p. 170.

(5) Ehrensberger, op. cit., p. 448; Bannister, op. cit., p. 129, n° 369 et tav. 75 b.

(6) A. Ebner, op. cit., p. 236; Ehrensberger, op. cit., p. 447; Paléographie Musicale, t. II, pi. 21; Bannister, op. cit., p. 128, n° 368 et tav. 75 a.

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