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Paléographie XIV. 5

questions avec pièces en main, pour comparer documents à documents, et tirer de ces rapprochements la lumière et la certitude que chacun d'eux pris isolément ne suffit pas à donner. Afin de conserver à notre œuvre ce caractère, nous voulons être aussi sobres que possible de réflexions personnelles, laissant les monuments eux-mêmes se servir mutuellement de traduction et de commentaire.

« Pour être sûre, ajoute-t-il, la critique des documents neumatiques doit être prudente : elle doit s'appuyer sur les faits, lesquels sont nombreux et délicats. Il est nécessaire avant tout de les recueillir... C'est lorsqu'on pourra parcourir tout un ensemble de faits bien analysés et bien constatés, que les études deviendront faciles et seront vraiment fructueuses ».

A ces raisons premières et purement objectives, d'autres venaient s'ajouter, qu'il indique en passant ou qui se devinent facilement : l'impossibilité de traiter sérieusement certaines questions dans une publication « intermittente et forcément limitée»; le désir de hâter le plus possible la publication des manuscrits eux-mêmes, et de ne pas la retarder considérablement par de longues études, si savantes et si intéressantes qu'elles fussent ; l'impossibilité aussi où l'on était, dans la situation délicate où l'on se trouvait vis-à-vis des autorités romaines, de sembler discuter les décisions prises, etc.

Quoi qu'il en soit, la pensée du fondateur est certaine ; plusieurs textes en témoignent; et il la conserva toute sa vie, jusqu'à ses derniers jours, encore qu'en fait les circonstances l'aient toujours obligé à agir autrement. Ce n'est guère que dans la « seconde série » qu'il réalisa pleinement son rêve ; quelque temps avant de mourir, il nous disait encore son regret d'avoir dû, dans la première, tant écrire ! Si ce fut une faute, nous verrons plus loin que ce fut une heureuse faute, car c'est de ces études minutieuses et approfondies que nous est venu à peu près tout ce que nous savons de l'interprétation authentique et traditionnelle du chant grégorien.

Nous touchons là un des traits les plus saillants de la physionomie de Dom Mocquereau. Dans toute son œuvre, loin de s'astreindre à la rigidité d'un plan méthodiquement conçu et arrêté, toujours il se laissa conduire par les événements, ou, pour mieux dire, par la Providence. On l'a accusé d'avoir bâti un système à priori et d'avoir voulu l'imposer à tous. C'est le contraire qui est vrai. Nul ne fut plus accueillant, plus attentif à recueillir la moindre parcelle de vérité, d'où qu'elle vînt. Et parce qu'il ne cherchait que la vérité, elle se dévoila toujours à lui, peu à peu, au fur et à mesure de ses travaux, infiniment plus complète et lumineuse qu'il n'eût jamais osé l'espérer. Il était pour ainsi dire mené, presque à son insu, vers la lumière totale, parce qu'il s'était affranchi dès la première heure de toute idée préconçue ; et ce sont précisément son désintéressement personnel et sa loyauté profonde qui lui ont permis de voir clair là où tant d'autres, avant comme après lui, ont échoué.

La Paléographie Musicale en est un exemple typique. Avait-il, en la fondant, un plan d'ensemble très net du programme à réaliser? Il semble bien que non. Sans doute, son objectif était clair : il voulait publier des documents authentiques, d'une valeur indiscutable, pour défendre l'œuvre de Dom Pothier et restaurer les mélodies grégoriennes. Mais dans quel ordre? Il l'ignorait vraisemblablement. Il en déciderait, à mesure qu'il avancerait, selon les nécessités du moment. Avant son premier voyage d'études en Suisse, en 1888, il n'avait d'ailleurs que des pressentiments, des idées confuses sur les richesses musicales enfouies dans les Bibliothèques.

N'oublions pas surtout que sa Paléographie était en réalité pour lui une machine de guerre, une arme défensive et offensive, un « tank ». Ce tank, il l'avait conçu comme un instrument très souple dans sa force, pour pouvoir le porter rapidement là où le besoin s'en ferait sentir.

Ainsi, pas de plan rigide préétabli, rien que des directives générales ; les circonstances se chargeraient de fixer la tactique à suivre.

On le vit bien dès le IIe Volume, très caractéristique à cet égard.

Le Ier Volume avait reproduit un manuscrit de Saint-Gall, le codex 339; la comparaison entre ce ms. et le Liber Gradualis de 1883 prouvait péremptoirement l'authenticité de la version mélodique restaurée par Dom Pothier. Au lieu de se rendre, les adversaires prétendirent qu'un seul manuscrit ne prouvait rien, que d'ailleurs les manuscrits répandus dans le monde entier ne s'accordaient pas, et que, vu ces divergences, la restitution du vrai chant grégorien était impossible.

La Paléographie Musicale releva le défi, et magnifiquement ; on sait comment. Il ne pouvait être question de publier d'un coup les centaines de manuscrits dispersés dans les bibliothèques de l'Europe ; et d'un autre côté, il fallait aller vite, car il importait qu'à l'heure assez proche où allait expirer le privilège de trente ans jadis accordé à la médicéenne, Rome eût en mains tous les arguments voulus pour agir librement et en connaissance de cause. Alors, renonçant provisoirement, dès le IIe Volume, à sa résolution première de publier des documents entiers, Dom Mocquereau choisit une pièce, la mélodie du Répons-Graduel Justus ut palma, qu'il reproduisit d'après 219 antiphonaires, du IX' au XVIIe siècle, venant de tous les pays d'Europe. Sauf quelques variantes de détail, c'était toujours substantiellement, et quasi note pour note, la même mélodie, celle du Liber Gradualis solesmien. La preuve était faite pour tous les esprits droits.

A n'en pas douter, cette publication de très nombreux manuscrits de tous pays, de toutes époques, apportait une contribution de premier ordre à l'étude paléographique des neumes. Comme le remarquait la Préface du IIe Volume, p. 1, on donnait ainsi à tous « un moyen prompt et facile de connaître, dans toute son étendue, la tradition musicale grégorienne ». Il était loisible à chacun de vérifier les assertions du précédent Volume, et de préciser un peu les notions générales acquises, en suivant dan-

les manuscrits les transformations de l'écriture neumatique. Ainsi la Paléographie menait de front sa double tâche : elle poursuivait évidemment son but avoué, qui était de promouvoir la science objective des neumes ; mais en réalité, elle continuait résolument son offensive contre les adversaires déclarés de la restauration grégorienne.

C'est incontestablement le dessein de répondre victorieusement aux prétentions de Ratisbonne, beaucoup plus que l'intérêt purement paléographique, qui motiva la brusque modification du plan primitif et la publication de cette quantité de fragments. A trois reprises différentes, au cours des années 1901, 1909 et 1921 (1), et en termes presque identiques, Dom Mocquereau s'est expliqué sur l'origine du IIe Volume; impossible de s'y méprendre. Et si la Préface de ce IIe Volume reste encore d'une parfaite sérénité, si elle s'abstient de toute polémique, il n'est pourtant pas difficile d'y constater, sur la pensée profonde de l'auteur, des indices qui ne trompent pas.

Et voici qu'au II Ie Volume, alors même que se poursuivait la publication des Justus, nous trouvons une nouvelle dérogation, et plus nette encore, aux décisions premières ! Malgré la résolution arrêtée de s'abstenir le plus possible de notes et de commentaires, voici une étude, très développée, sur l'accent tonique et la psalmodie grégorienne, que complétera, au IVe Volume, une étude parallèle sur le cursus et la psalmodie.

C'est un hors-d'ceuvre, semble-t-il, car il n'est plus du tout question ici de neumes ni de manuscrits, mais bien de composition musicale. Sans doute ; mais une fois de plus, c'est le plan secret qui se déroule : Dom Mocquereau a compris que les preuves extrinsèques d'authenticité grégorienne, tirées de la confrontation des manuscrits, ne sont pas les seules à mettre en avant, et que pour forcer l'adhésion des musiciens, des arguments de critique interne, s'ajoutant aux premiers, auraient une efficacité souveraine. L'avenir devait bientôt montrer à quel point il voyait juste.

Dès lors s'affirme dans la Paléographie comme un double courant : d'une part, la publication des manuscrits, avec commentaires historiques et liturgiques sur chacun d'eux ;

d'autre part, une série d'études proprement musicologiques, totalement indépendantes des documents publiés.

Nous ne pouvons évidemment songer à faire ici une analyse complète et détaillée ; il nous suffira de donner une vue d'ensemble de l'œuvre réalisée.

Le but de la Paléographie Musicale^ nous l'avons dit, était avant tout pratique : contribuer efficacement à la restauration grégorienne intégrale, en mettant à la disposition des travailleurs les monuments musicaux les plus importants du moyen

(i) Cf. Mémoire sur les études des Bénédictins de Soksmes... p. 7-8 ; Paléogr. Music, Vol. X, Avant-Propos, p. 14; Revue Grégorienne, 1921, p. 10.

âge (1). C'est évidemment cette idée directrice qui a présidé au choix des manuscrits à reproduire par la phototypie.

Il fallait d'abord retrouver et établir avec certitude la ligne mélodique traditionnelle. Ce fut l'objet des quatre premiers volumes ; ils contenaient deux Graduels complets, en neumes purs, du Xe siècle : le codex 339 de Saint-Gall et le codex 121 d'Einsiedeln, plus les deux cents et quelques reproductions du Justus ut palma. Quelques années plus tard, en réponse à l'objection sans cesse répétée que les manuscrits sur lignes ne traduisaient pas forcément les neumes primitifs, dont on avait perdu la clé, on publia, dans les VIIe et VIIIe Volumes, le fameux manuscrit bilingue de Montpellier (codex H. 159 de la Bibliothèque de l'Ecole de Médecine, XIe s.), à double notation superposée, neumatique et alphabétique.

Désormais, on était en possession de la mélodie de saint Grégoire, du moins pour le Graduel, c'est-à-dire pour le recueil des chants de la Messe. Avant de s'occuper de l'Antiphonaire proprement dit (2), et pour consolider par des études de «philologie musicale » les résultats acquis, le fondateur de la Paléographie se décida à publier sans attendre (Vol. V) un document de la liturgie ambrosienne, si intéressante à tous égards, et encore si peu connue, faute de documentation sérieuse : le codex add. 34 209 du British Muséum (3).

Libre du côté du Graduel, Dom Mocquereau pouvait songer à l'Antiphonaire. Déjà, en 1900, dans la seconde série, il avait publié le très important Antiphonaire d'Hartker (ms. 390-391 de Saint-Gall), le plus ancien et le meilleur de tous ceux qui nous restent, celui qui, de l'avis de tous les gens compétents, doit être la base de toute restitution sérieuse des antiennes et des répons de l'Office. Pour doter du même coup la Paléographie d'un document sur lignes, de notation guidonienne, et dans l'impossibilité de retrouver l'Antiphonaire tant recherché de Guy d'Arezzo, il arrêta son choix sur un Antiphonaire monastique, conservé à la Bibliothèque Capitulaire de Lucques

(i) Cf. encore l'Avant-propos du XIe Volume, p. 9.

(2) Pour plus de clarté, nous employons ici les mots « Graduel » et « Antiphonaire » dans leur sens actuel. Autrefois le vocabulaire était un peu différent : le recueil des chants de la Messe était appelé Antiphonale Missarum, alors que le nom $ Antiphonale Officii désignait celui des chants de l'Office.

(3) A l'adresse de ceux de ses lecteurs qui s'étonnaient du choix de ce ms., Dom Mocquereau s'est expliqué de sa décision au début de ses Notes sur l'influence de V accent et du cursus toniques latins dans le chant ambrosien (Milano, Cogliati, 1897), p 5 et 6 : «Que sait-on des mélodies ambrosiennes? de leur origine, de leur structure, de leur tonalité, de leur modalité, de leur rythme, de leur exécution? Rien ou presque rien. Pour notre part, il nous semble (et nous ne craignons pas de le dire) qu'en publiant ces mélodies anciennes, nous ouvrons aux musicistes une immense catacombe musicale dont le De Rossi est encore à naître et dont les fouilles exerceront la sagacité et la patience de plusieurs générations de savants. On a dit quelque part, et bien étourdiment, que la publication et la connaissance du répertoire milanais n'ajouteraient rien aux notions musicales que nous possédons déjà sur la musique du haut moyen âge; nous sommes d'un avis absolument opposé; nous sommes convaincu que rien ne peut nous éclairer plus puissamment sur l'histoire de la musique aux premiers siècles de notre ère et même sur nos chants grégoriens, que la connaissance approfondie des cantilènes de l'église de Milan ». Personne ne s'est encore occupé d'étudier sérieusement le chant ambrosien; il semble pourtant que l'attention se porte un peu plus de ce côté de nos jours ; peut-être verrons-nous bientôt se réaliser le rêve caressé par le fondateur de la Paléographie Musicale.

(codex 601, du XIIe siècle), et originaire de la région, toute proche d'Arezzo, en attendant que plus tard vînt s'adjoindre un Antiphonaire de Worcester, codex F. 160, du XIIIe s., apportant, lui, le témoignage de l'Eglise d'Angleterre.

Cependant, Dom Mocquereau était hanté par une autre idée, celle de la tradition rythmique, conservée dans les plus anciens documents médiévaux. La publication, au IVe Volume, du ms. 121 d'Einsiedeln l'avait orienté en ce sens, et précisé ses premières conclusions sur les indications très nettes des manuscrits sangalliens. Bientôt, les documents messins et chartrains venaient révéler leurs secrets, et confirmer de façon inespérée les données sangalliennes. C'était, pour la restauration complète de l'art grégorien, un événement de tout premier ordre. Leur publication immédiate fut aussitôt décidée : le codex 239 de Laon et le codex 47 de Chartres, l'un et l'autre du Xe siècle, parurent dans le Xe et le XIe Volumes.

La tradition rythmique dès lors solidement assise, au même titre que la tradition mélodique, le moment était venu d'aborder plus en détail les divers systèmes de notation qui ont eu cours au moyen âge. A cause de son importance mélodique et modale, on commença par l'un des types les plus achevés de la notation aquitaine, un Graduel de Saint- Yrieix (codex 903 de la Bibliothèque Nationale de Paris), du XIe siècle. Ce fut le dernier ms. que publia Dom Mocquereau. Et c'est en conformité avec sa pensée que nous donnons maintenant un représentant de l'école bénéventaine qui ne le cède en rien, en valeur comme en importance, à l'école aquitaine.

Voici le tableau d'ensemble des manuscrits publiés par la Paléographie, du vivant et sous la direction de son fondateur (Nous ne donnons que les documents complets, sans nous occuper des très nombreux fragments, reproduits sous forme de Planches) :

Graduels.

Cote

Date

Notation

Tradition

Volumes de la Pal. Mus.

vSéries

Tomes

St-Gall 339

Xe s.

neumes purs

sangallienne

Ier

IXe s.

IIe

Einsiedeln 121

Xe-XIe s.

IVe

Montpellier H. 159

XIe s.

neumes et lettres alphabétiques

française

VHP

Laon 239

Xe s.

neumes purs

messine

Xe

Chartres 47

Xe s.

chartraine

XIe

Paris B. N. 903

XIe s.

sur lignes

aquitaine

XIIIe

Londres B. M. 34209

XIIe s.

ambrosienne

Ve

Antiphonaire s.

St.-Gall 390-391 (Hartker)

Lucques 601

Worcester F. 160

Xe s.

XIIe s.

XIIIe s.

neumes purs sur lignes

sangallienne

Ter

italienne

IXe

anglaise

La plupart de ces manuscrits comptent parmi les plus précieux que l'on connaisse ; et leur Collection constitue un fond de documentation de premier ordre, indispensable à quiconque veut travailler sérieusement les mélodies grégoriennes, à quelque Ecole qu'il se rattache par ailleurs.

« La Paléographie Musicale ne se borne pas à reproduire les mélodies romaines ; dans un texte qui les accompagne, elle les étudie, les commente, les explique et les venge en même temps des attaques trop souvent intéressées dont elles ont été l'objet. Elle évite absolument toute polémique et, restant sur le terrain scientifique et artistique, elle expose simplement les faits et les doctrines » (1).

Parmi ces études, il faut ranger en premier lieu les notices historiques et liturgiques, qui accompagnent et pour ainsi dire introduisent chacun des manuscrits publiés.

Sans se désintéresser à proprement parler de ce genre de travaux, Dom Mocquereau le confiait plus volontiers à ses collaborateurs : Dom Cabrol, Dom Cagin, Dom Beyssac, Dom de Puniet, Dom G- Tissot, R. M. Laurentia McLachlan, de Stanbrook.

Certaines de ces études prirent les proportions de véritables Traités; tel l'Avant-Propos de Dom Cagin sur l'Antiphonaire ambrosien du British Muséum (Ve et VIe Volumes), qui établit historiquement la primauté, non seulement d'honneur mais de droit, de la liturgie romaine sur toutes les autres liturgies de l'Occident, dont elle est l'unique source ; tel encore, au XIIe Volume, le travail très documenté de la R. M. Laurentia Me Lachlan, sur l'Antiphonaire de Worcester, qui donne en réalité une vue d'ensemble de toute « la vieille tradition anglaise en ce qui concerne chant et liturgie » (2).

A côté de ces dissertations purement historiques et liturgiques, d'autres avaient leur place marquée dans cette Collection de manuscrits : les études proprement paléographiques, qui concernent la lecture et l'intelligence des neumes.

Il est clair que Dom Mocquereau se devait d'y consacrer une plus spéciale attention, puisqu'elles avaient trait directement à la fin qu'il s'était proposée en fondant sa Revue. Dès le Ier Volume, il aborda la question dans son bel article sur l'origine et le classement des différentes écritures neumatiques.

Rappelons-nous qu'alors la science de la paléographie musicale était tout entière à créer. Ce qu'on avait écrit sur la question avant les Mélodies Grégoriennes était à peu

(i) Mémoire sur les études des Bénédictins..., p. 10. (2) Paléogr. Mus., XIIe Vol., p. 13.

près inexistant (1). Dom Mocquereau ne faisait évidemment que reprendre et développer l'enseignement de Dom Pothier ; mais il y apportait de grandes précisions techniques, et agrandissait singulièrement le débat par toutes les considérations d'ordre philosophique dont il ornait son exposé ! Une innombrable littérature est sortie de là. S'il n'entrait pas dans les descriptions minutieuses de tant de ses successeurs — à qui il arrive parfois, il faut bien le dire, d'épiloguer sur la forme des neumes et de vouloir trouver des sens cachés à quantité de détails sans doute sans importance, — il établissait du moins les lois générales qui ont présidé à la naissance et au développement de l'écriture neumatique, depuis sa plus lointaine origine jusqu'à la perfection diastématique que nous voyons de nos jours. La publication des Justus ut palma lui permit d'ailleurs, dans les IIe et IIIe Volumes, de revenir sur ce sujet, et de s'occuper spécialement des neumes liquescents, tandis que ses instances obtenaient de Dom Pothier quelques pages sur les neumes ordinaires.

Toute cette étude des neumes a été reprise plus tard, au XIIIe Volume, par le Rme Dom Ferretti, et il est incontestable que son article très documenté et très fouillé a fait considérablement avancer la question. Le Rme Père avait à sa disposition tout l'arsenal de faits neumatiques que constitue la Paléographie Musicale, sans compter les centaines de manuscrits de l'atelier paléographique de Solesmes ; et, dit-il en substance (2), on ne peut faire un grief à Dom Pothier de n'avoir donné qu'une «simple esquisse et une ébauche», pas plus qu'à Dom Mocquereau de s'être contenté d'un travail « rapide et sommaire », encore que « plus développé et plus complet », puisque la faute en est à la pénurie des documents, dont on disposait au début en nombre tout à fait insuffisant.

Parmi ces travaux purement paléographiques, il faut accorder une mention particulière à quelques-uns d'entre eux qui visent un point spécial et ont eu une très grosse importance : nous voulons parler de ceux qui établissent la tradition rythmique, ou plus précisément l'unité de tradition, rythmique aussi bien que mélodique, entre les plus anciens monuments sangalliens, messins, chartrains, etc. La publication du codex 121 d'Einsiedeln avait permis à Dom Mocquereau de. préciser sa pensée déjà esquissée au Ier Volume. Mais ce sont surtout les Xe et XL Volumes qui sont intéressants à cet égard. Alors que Dom Amand Ménager, dans le cours de ces deux Volumes, montrait par une série de tableaux la concordance des manuscrits sangalliens, messins et chartrains, Dom Mocquereau s'attachait, dans les Avant- Propos, à faire ressortir l'importance de cette découverte.

Enfin une troisième catégorie d'articles est consacrée à la question spécifiquement rythmique, et Dom Mocquereau s'est réservé à lui seul de la traiter. Elle débordait

(i) Cf. J. Combarieu. Essai sur V Archéologie musicale au XIXe siècle et le problème de l'origine des neumes, deuxième partie de sa Théorie du Rythme dans la Composition moderne d'après la doctrine antique. Paris, Picard, 1897.

(2) Paléogr. Mus., XIIIe Vol., p. 54.

évidemment le cadre premier de la Paléographie, car les neumes ne sont plus spécialement en jeu ici, et le débat est placé nettement sur le terrain musical.

Dom IVÎocquereau y fut amené par les événements eux-mêmes. Nous avons dit comment, après avoir établi l'authenticité des mélodies grégoriennes par le témoignage des manuscrits, il eut l'idée de la confirmer par des preuves intrinsèques, tirées de l'analyse même de la structure mélodique. Il commença, aux IIP et IVe Volumes, par son étude de l'influence de l'accent tonique et du cursus sur la psalmodie, en attendant la thèse magistrale du VIIe Volume, devenu fameux, sur l'accent tonique et le rythme grégorien.

Il n'est pas exagéré de dire que ces derniers travaux eurent un retentissement immense, et une portée incalculable, dépassant de beaucoup le but immédiat visé. Avec les études, que nous signalions à l'instant, sur l'unité de la tradition rythmique dans les manuscrits, ils orientaient l'œuvre de la restauration grégorienne dans une voie toute nouvelle, et pleine de promesses.

C'est ainsi que la Paléographie Musicale, au fur et à mesure qu'elle se développait, au gré des circonstances, donnait infiniment plus que l'on n'en attendait, et assurait la résurrection complète et le triomphe des mélodies traditionnelles de l'Eglise, après de longs siècles d'abandon et de ruine.

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