LES RESULTATS
« Nous avons la pleine confiance, disait un jour Dom Mocquereau de la publication de manuscrits qu'il inaugurait, que l'épreuve sera décisive et produira chez tout esprit non prévenu la conviction que l'Eglise possède encore aujourd'hui l'œuvre musicale de saint Grégoire. Ce sera le creuset d'où ces mélodies sacrées sortiront victorieuses, rajeunies, purifiées, telles que l'Eglise les a reçues du cœur et des lèvres de l'incomparable pontife » (1).
Paroles prophétiques, dont il ne soupçonnait certainement pas toute la profondeur de vérité.
Les résultats de la Paléographie Musicale? Mais c'est toute la magnifique efflorescence grégorienne que nous constatons depuis le début de ce XXe siècle ; c'est très certainement de la Paléographie que date cet extraordinaire renouveau.
Sans doute, la publication des Mélodies grégoriennes de Dom Pothier et celle du Liber Gradualis marquaient un progrès immense dans la restauration. Mais précisément entre ces premières œuvres de Dom Pothier et la Paléographie de Dom Mocquereau, il n'y a pour ainsi dire pas d'hiatus, la Paléographie étant née du
(i) Paléogr. A/us., IIe Vol., Préface, p. 16-17.
Paléograehie XIV. 6
désir de défendre et d'établir sur un fondement solide les conclusions théoriques et pratiques de Dom Pothier et de ses collaborateurs. Le Liber Gradualis était une reconstitution pratique de la version romaine, les Mélodies grégoriennes un exposé de principes : il fallait appuyer le tout sur sa base scientifique naturelle, les manuscrits.
« Comme philologue, dit M. Combarieu, Dom Pothier n'a fait que l'esquisse — magistrale d'ailleurs — du monument qui a été bâti ou sera rebâti par ses élèves... On peut regretter qu'il ait négligé d'entourer ses idées de tout cet arsenal de preuves expérimentales que réclame l'esprit moderne. Il faut toujours en revenir au même refrain : sans l'étude et sans la reproduction directe des sources (pour que le lecteur puisse contrôler), pas d'archéologie musicale possible; or, Dom Pothier, tout en connaissant les sources mieux que personne, ne leur a pas demandé un appui essentiel, continu, visible. Dans les Mélodies grégoriennes on devine que le praticien, le savant, l'homme en un mot, est très supérieur à l'œuvre qui le fait connaître » (1).
Aussi, jusqu'à l'apparition de la Paléographie, la lutte fut-elle ardente autour des travaux de Solesmes ; à mesure au contraire que paraissaient les premiers Volumes, les esprits s'apaisèrent, et la lumière ne fit que grandir jusqu'à ce qu'elle triomphât tout à fait. Toute la série des travaux théoriques ou pratiques, tant scientifiques que de simple vulgarisation : Editions de chant (y compris l'édition vaticane), Traités, Méthodes, Revues, etc., tous les progrès réalisés dans le chant de nos églises, tout vient, directement ou indirectement, de l'impulsion donnée par la Paléographie Musicale.
Nous ne pouvons nous étendre indéfiniment; nous soulignerons du moins quelques-uns des principaux résultats obtenus, d'où tous les autres découlent comme de leur source : le discrédit jeté sur l'édition médicéenne, l'autorité reconnue des méthodes de travail de Solesmes, la publication de l'édition vaticane, l'établissement de la tradition rythmique dans les manuscrits, et enfin, l'admirable synthèse de Dom Mocquereau sur la nature du rythme et ses rapports avec l'intensité et avec l'accent, en quoi se résume ce que l'on a appelé depuis la « Méthode de Solesmes ».
1° La ruine de l'édition médicéenne.
La publication du codex 339 de Saint-Gall, du codex 121 d'Einsiedeln et de la collection des Justus ut palma, dans les quatre premiers Volumes, en établissant scientifiquement la possibilité de lire les anciens neumes et la concordance de tous les manuscrits du moyen âge, réfutait déjà victorieusement les prétentions de Ratisbonne.
Des arguments d'un autre genre vinrent aussitôt consommer irrémédiablement la ruine de la malencontreuse édition. Les lois de composition musicale, révélées par
(i) Op. cit., p. 178-179-
les patientes analyses des IIe et IIP Volumes, n'avaient pas seulement pour effet de confirmer magnifiquement l'authenticité des mélodies grégoriennes, déjà assurée par les sources manuscrites.
« Ces découvertes inattendues, dit Dom Mocquereau, arrivaient à leur heure, et donnaient aux défenseurs de l'art grégorien l'heureuse chance d'avoir à leur disposition tout un arsenal de preuves, nouvelles, du meilleur aloi, irréfutables, qui allaient témoigner contre l'édition néo-médicéenne, et sauver du naufrage cet art, trésor inappréciable de l'Eglise ! Jusque-là, la Paléographie Musicale n'avait fait qu'oeuvre de défense et de reconstruction ; désormais elle était en mesure de passer à une offensive vigoureuse, et de se transformer en un engin de guerre, destiné à anéantir les chants prétendus grégoriens de l'édition de Ratisbonne.
« Il suffisait, pour atteindre ce but, d'établir des tableaux comparatifs entre les deux éditions. D'un côté, la version antique avec un bref exposé de ses lois de composition ; de l'autre, la version néo-médicéenne, avec ses mutilations et son ignorance absolue des règles » (1). Pas un mot de discussion, les tableaux se chargeaient à eux seuls d'emporter la conviction. Res, non verba.
Le procédé était habile, aussi « courtois dans la forme qu'implacable pour le fond », dit la Cœcilia de Colmar, dans son compte rendu de la Paléographie : « Le cinquième tableau nous présente une phrase musicale du Ve mode, sous la mélodie de laquelle se trouvent placés vingt-cinq textes différents. Nous trouvons là, parfaitement distinguées, l'intonation, la récitation et la cadence ; c'est-à-dire une structure musicale bien déterminée. Mais, tandis qu'une seule phrase musicale des manuscrits suffit pour ces vingt-cinq textes, l'édition de Ratisbonne apporte un chant différent pour chacun d'eux : changements vraiment notables, apparemment arbitraires, dans le commencement, aussi bien que dans le milieu et dans la fin du verset. Un coup d'œil suffit pour donner la preuve que l'édition de Ratisbonne, qui, à cause de ses abréviations, est censée rendre le chant grégorien plus facile, en augmente au contraire les difficultés dans une proportion effrayante. Tandis que le texte des manuscrits assigne à la mémoire le rôle qui lui convient, en permettant de grouper un grand nombre de textes sous une même cantilène, l'édition de Ratisbonne repousse absolument tout secours de la mémoire et force à recommencer l'étude du chant pour chaque texte nouveau; plus encore, elle déroute et confond le musicien le plus exercé » (2).
Ainsi la confrontation des deux versions révélait « toute la vérité sur la valeur intrinsèque de l'édition dite médicéenne. Il était manifeste que la mélodie mutilée de Ratisbonne était : a) au point de vue de /'art, une altération grave et constante de la vraie mélodie romaine ; b) au point de vue de la grammaire, une négation absolue des règles les plus rationnelles d'adaptation des paroles à la musique ; c) au point de vue
(i) Revue Grégorienne, 1921, p. 10-11.
(2) Cœcilia, de Colmar, organe de la Société alsacienne de Sainte Cécile, 1894, p. 5. Cité dans la Revue Grégorienne, 192 1, p. 11.
pratique, un fouillis inextricable de difficultés, rendant impossible de la faire chanter par le peuple » (1).
M. Combarieu résume bien l'opinion générale lorsqu'il écrit : « Ces comparaisons, dont l'éloquence est décisive, sont écrasantes pour les éditeurs allemands ; dans l'œuvre de ces derniers, l'ignorance du cursus, des rimes musicales, etc., etc., a fait du plain-chant un patois et une caricature (2)... [La Paléographie Musicale] permet d'affirmer que l'édition palestinienne du plain-chant est une énormité musicale. Cette conclusion s'impose avec la force de l'évidence, à tous ceux qui ont suivi le débat sans
parti pris » (3).
2° La valeur objective reconnue du travail de restauration grégorienne.
Depuis les travaux de Dom Pothier, l'attention était attirée vers Solesmes; mais précisément les contradictions qu'ils suscitaient rejaillissaient sur l'art grégorien lui-même. C'est seulement après les certitudes apportées par la Paléographie que fut reconnu sans conteste le caractère scientifique et vraiment objectif des travaux de restauration grégorienne.
Dans son Essai sur F Archéologie musicale au XIX siècle et le problème de F origine des neumes, que nous avons déjà cité, et qui forme la deuxième partie de son bel ouvrage sur la Théorie du rythme d'après la doctrine antique, M. Combarieu, plus tard professeur au Collège de France, a fait un rapide historique des efforts tentés au XIXe siècle pour expliquer l'origine de la notation neumatique, en y joignant une liste de références bibliographiques, sinon complète, du moins largement suffisante pour éclairer ses affirmations. Son jugement est plutôt sévère, tant les essais qu'il raconte lui paraissent vains et « puérils », pour ne pas dire plus. Avec les Bénédictins au contraire, dit-il p. 174, « nous entrons dans une région et une atmosphère nouvelles : les promesses peu sincères, les banqueroutes, le charlatanisme ne reparaîtront plus; la vraie philologie musicale va s'organiser. Avec la force des volontés unies et l'immense érudition dont leur ordre semble avoir le privilège traditionnel, les savants moines ont consacré au plain-chant des travaux aussi admirables en leur genre que ceux des Mabillon et des Montfaucon ».
Inutile d'insister sur l'intérêt de premier ordre que présentait pour les musicologues l'abondante documentation contenue tant dans les reproductions phototypiques de manuscrits anciens que dans les études paléographiques qui les encadraient. La force probante qui s'en dégage, et notamment des quatre premiers Volumes, s'impose
(i) Mémoire sur les éludes des Bénédictins. .. p. 12.
(2) Revue Critique d'histoire et de littérature, Ier juin 1896, p. 428-433. Cet article a été reproduit dans le Mois bibliographique, 1896, p. 274-280, et partiellement dans la Revue du chant grégorien, 1896, p. 13-16.
(3) Essai sur F Archéologie musicale..., p. 181. — Cf. également P. Aubrv, Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1895, P- 695.
sans contradiction possible. Aussi des savants comme J. Combarieu, Dr Wagner, A. Gastoué, R. Baralli, etc., reviennent-ils maintes et maintes fois dans leurs travaux, en termes particulièrement élogieux, sur la publication des Bénédictins de Solesmes.
Parlant de la collection des Justus ut palma, le Dr P. Wagner écrit : « Il est impossible de concevoir une preuve plus convaincante de l'accord parfait des anciens manuscrits entre eux... Plus que toute autre publication, la Paléographie Musicale est venue porter la preuve du fait signalé au plus haut degré possible de certitude. Les formules du Justus, rassemblées de tous les points du globe, parlent un langage qui fait taire nécessairement toute contradiction... Après de semblables commencements, l'on ne peut qu'appeler de tous ses vœux la continuation de la Paléographie Musicale. La science en retirera sans aucun doute le plus large profit, et c'est en son nom que nous saluons l'entreprise le plus chaleureusement possible » (1).
De son côté, sur l'initiative du R. P. Grisar S. J., l'historien bien connu, le IIe Congrès d'archéologie chrétienne tenu à Rome en avril 1900, signalait « la très haute importance de la publication de la Paléographie Musicale de Solesmes, comme secours pour la science archéologicc-musicale » (2).
Plus encore peut-être que les données paléographiques, les études proprement philologiques de Dom Mocquereau retinrent l'attention des savants. Nous avons signalé plus haut, p. 21, 29 et 44, le cas qu'en faisaient des philologues de marque comme Paul Lejay et P. Aubry. De leur côté, L. Laloy, J. Combarieu ne ménagèrent pas leurs éloges, ce dernier surtout. On connaît les lignes qu'il consacrait à la Paléographie dans son Essai sur P Archéologie musicale, p. 179-181 : «Les éditeurs ont eu l'idée excellente (dont nous, profanes, ne saurions trop les remercier) d'appliquer à l'étude des mélodies grégoriennes les principes de la méthode historique, tels que les suivent, dans leurs plus austères travaux, les maîtres de l'Ecole des Chartes et du Collège de France. Pour rétablir dans toute sa pureté la tradition grégorienne, et pour protéger cette tradition contre tout scepticisme, ils se sont faits grammairiens, philologues, paléographes, photographes, et par là ils ont apporté au lecteur impartial une admirable abondance de démonstrations précises, permettant de contrôler les moindres détails de leur doctrine.... Ils ont appliqué à l'étude des monuments les principes de la grammaire comparée ; ils les ont analysés en artistes et en humanistes, de façon à faire sentir leur beauté originale et à fixer les règles de leur structure... Une telle œuvre marque un progrès pour la science française, en même temps qu'elle restitue à l'Eglise
(i) Revue du chant grégorien, 1894, p. 145 et 146. L'article est traduit des Historich-politische Blaeiter de Munich, où il ne porte pas de signature; mais le traducteur précise en note, p. 125, qu'il est bien du Dr Pierre Wagner, de Fribourg.
(2) Atti del 11° Congresso internazionale di Archeologia cristiana tenuto in Roma nelV aprile içoo. Roma, Spithôver 1902, pp. 415-416. Cité dans Mgr. Rousseau, L'Ecole Grégorienne de Solesmes, p. 28. La lecture de cette partie des Actes du Congrès est très intéressante en ce qu'elle montre déjà nettement esquissée la manœuvre qui devait peu à peu aboutir à éliminer Solesmes...
la formule exacte d'une de ses plus brillantes traditions; elle enrichit l'étude du moyen âge de tout un ordre de documents trop négligés jusqu'ici par les paléographes, ajoute à la philologie classique une branche nouvelle et ouvre à l'histoire générale de la musique un avenir qui promet d'être fécond ».
Dans la Revue Critique, J. Combarieu a publié également un long compte rendu du IVe Volume de la Paléographie, lequel, assure-t-il ailleurs (1), « suffirait, à lui seul, à assurer la gloire d'un savant » ; nous avons déjà eu l'occasion de le citer plus haut, p. 44. On ne saurait rien désirer de plus élogieux : « Cette œuvre de patientes recherches et de probité scientifique, où l'on sent partout la volonté d'aller au fond des choses, abonde en idées originales, brillantes : elle a fait apparaître une science nouvelle, dont nous saluons avec joie les débuts, parce qu'elle peut compléter sur plusieurs points nos études traditionnelles de philologie, et en rajeunir l'intérêt. .. Tout y est solide, lumineux, et donne beaucoup à penser » (2). Et l'éminent critique conclut là encore en disant que Dom Mocquereau, « en créant une philologie musicale, en traçant de façon magistrale le plan d'une histoire méthodique de l'art musical (3), et en inaugurant cette science nouvelle par une belle découverte, permet d'attendre de lui des travaux de plus haute envergure ».
Ces travaux vinrent en effet plus tard. Ce fut d'abord le VIP Volume de la Paléographie, en attendant le lumineux exposé du Nombre musical grégorien.
3° La publication de l'édition vaticane.
L'édition médicéenne était tombée dans le plus complet discrédit ; ses promoteurs étaient réduits au silence ; on savait désormais qu'il était parfaitement possible de retrouver la version authentique de l'âge d'or grégorien, et les savants, longtemps divisés, étaient maintenant d'accord sur l'objectivité et le caractère scientifique des méthodes de travail bénédictines.
De son côté, le privilège de Ratisbonne (1868-1898) allait expirer. Rome recouvrait sa liberté. On sait ce qui advint. Dom Mocquereau a conté brièvement (4) l'histoire des années 1889-1904 à Rome, c'est-à-dire les principaux événements qui se sont écoulés entre la fondation de la Paléographie Musicale et le Motu Proprio de Pie X décidant la publication de l'édition vaticane.
La première étape du revirement opéré à Rome fut la « conversion » du R. P. de Santi, S. J., de la Civilta Cattolica, « chargé par le Saint-Père, dit Dom Mocquereau, /. c, de traiter dans cette Revue les questions de musique
(i) Essai sur r Archéologie musicale au XIXe s. ..., p. 180, note 2.
(2) Revue Critique, juin 1896, pp. 428, 431.
(3) « Histoire, dit-il ailleurs, livrée jusqu'ici aux tâtonnements, à la sécheresse des nomenclatures ou au bavardage des anecdotes». Essai sur l'Archéologie ... p. 180, note 2.
(4) Revue Grégorienne, 192 1, pp. 9-18, 46-53.
religieuse, et de défendre l'édition néo-médicéenne ». Le P. de Santi doit être regardé comme le véritable artisan de l'édition vaticane ; et il est piquant de constater que le dernier coup, et le plus immédiat, porté à la médicéenne, le fut par celui qui en était le défenseur attitré. Ce seul fait montre, en même temps que la loyauté du R. P., le changement produit dans les esprits par les travaux des dernières années.
Si le P. de Santi fut très favorablement impressionné par les exécutions données en 1890 à Rome même sous la direction de Dom Mocquereau, ce n'en est pas moins grâce à ses conversations et discussions avec le directeur de la Paléographie, qu'il en vint à voir la vérité. Il put constater sur les photographies des Justus qui arrivaient alors à Rome la fidélité et l'authenticité de la tradition manuscrite, et plus tard la vue des tableaux analytiques dont nous avons parlé acheva de le convaincre. Il se mit aussitôt à l'œuvre avec un courage qui ne se démentit jamais.
Sous son impulsion, la cause gagna vite du terrain à Rome, comme dans tout le monde catholique ; s'il y eut encore, et jusqu'au dernier moment, de rudes assauts à soutenir, les esprits éclairés croissaient en nombre et en influence, soutenus par le P. de Santi, qui avait la confiance de Léon XIII.
Quelque temps après l'expiration du privilège de Ratisbonne, au début de janvier 1901, les moines de Solesmes étaient officieusement invités à envoyer au Saint-Père, et sans tarder, un mémorandum relatant avec quelque détail tous leurs travaux scientifiques, théoriques et pratiques, en faveur de la renaissance grégorienne. Ce fut le Mémoire sur les études des Bénédictins... que nous avons déjà plusieurs fois cité ; il était signé par le Révérendissime abbé Dom Paul Delatte, au nom de l'Ecole paléographique de Solesmes.
La réponse ne se fit pas attendre : le 17 mai, Léon XIII envoyait à Dom Delatte le célèbre bref Nos quidem. Le Saint Père daignait y louer, officiellement cette fois, « les soins que les moines de Solesmes avaient consacrés avec tant d'intelligence à la science des chants sacrés, dont la tradition attribue l'origine à Grégoire le Grand », et spécialement « dans la recherche et la publication des anciens monuments, poursuivie avec tant d'ardeur et de persévérance ». Il remerciait également des livres pratiques de chant ss largement répandus et même, en divers endroits, employés dans l'usage quotidien », et terminait en encourageant tous ceux qui se sentaient des dispositions pour le chant grégorien à s'y appliquer sollerter et libère, allègrement et en toute liberté.
« Le bref Nos quidem, disait la Civilta, n'est pas seulement un éloge bien mérité donné aux religieux de Solesmes, il est encore un enseignement pour tous ; il indique la voie que devront suivre à l'avenir tous les amis des mélodies grégoriennes, la seule qui puisse conduire à des résultats acceptables, c'est-à-dire la voie de la science et de l'art, de l'histoire et de la tradition » (1).
(i) Civilta Cattoiica, 1901, série xvm, vol. II, p. 727.
Léon XIII n'eut pas le temps de réaliser ses projets de restauration. Ce fut l'œuvre de Pie X. A peine monté sur le trône, le nouveau Pontife lançait son célèbre Motu Proprio du 22 novembre 1903 ; bientôt après, le 8 janvier 1904, un décret de la Congrégation des Rites révoquait les privilèges accordés aux livres de Ratisbonne; le 14 février suivant, sur l'ordre du Saint-Père, la Congrégation des Rites déclarait les éditions de Solesmes conformes au Motu Proprio ; à la messe papale du centenaire de saint Grégoire, toute la messe était chantée en grégorien par douze cents séminaristes et religieux de Rome, « afin de consacrer en quelque sorte, dit ensuite Pie X, les débuts de la restauration du chant grégorien » (1). Dom Mocquereau y assistait, « C'était incomparable, disait-il plus tard ; rien dans nos plus beaux rêves des jours de labeur n'approchait des magnificences triomphales qui se déployaient sous nos yeux » (2).
Le 25 avril 1904, dans un nouveau Motu Proprio, Pie X décidait la publication officielle, et obligatoire pour toute l'Eglise, d'une édition vaticane du chant grégorien, « restitué dans son intégrité et sa pureté selon la foi des plus anciens manuscrits », et en confiait la rédaction à Solesmes : « Guidé par Notre spéciale prédilection envers l'Ordre de saint Benoît, et reconnaissant la part qui revient aux moines bénédictins dans la restauration des véritables mélodies de l'Eglise Romaine, particulièrement ceux de la Congrégation de France et du Monastère de Solesmes, Nous voulons que, pour cette édition, la rédaction des parties qui contiennent le chant soit spécialement confiée aux moines de la Congrégation de France et au Monastère de Solesmes ».
Le 22 mai suivant, le Saint-Père adressait un nouveau bref au Révérendissime Dom Paul Delatte, le bref Ex quo tempore, où, après l'avoir félicité des travaux faits à Solesmes, et avoir rappelé sa résolution de donner des livres de chant liturgique une édition vaticane revêtue de sa suprême autorité, et destinée à l'usage de toute l'Eglise, il ajoutait : «... Nous avons voulu que fût confié à la Congrégation dont vous êtes le chef, et en particulier à la famille monastique de Solesmes, le soin de recueillir, avec la méthode suivie jusqu'ici, les richesses des documents anciens, afin d'en préparer et d'en composer une édition qui sera soumise à l'approbation de ceux que Nous avons désignés à] cet effet... C'est à vous qu'il appartient d'en diriger et d'en assurer l'exécution par vos religieux... ».
Ainsi, manifestement, la publication de l'édition vaticane est l'aboutissement direct des travaux de Solesmes, et notamment de la Paléographie Musicale, sans laquelle elle eût été impossible. Elle est la récompense inespérée — car jamais personne n'eût osé rêver triomphe si complet, victoire si définitive, — et comme le couronnement de ces quinze années de labeur acharné, patient, persévérant en dépit de toutes les contradictions, animé par le seul amour de la vérité.
(i) Bref Ex quo tempore, du 22 mai 1904. (2) Rev. Grég., 192 1, p. 50.
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Si la Vaticane ne donna pas tout ce que l'on était en droit d'en attendre, l'histoire dira que ce ne fut pas la faute des moines de Solesmes. Par un paradoxe qui n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas la pauvre nature humaine, Dom Mocquereau, le fondateur et l'animateur de la Paléographie, le grand ouvrier de la victoire, désigné par le Saint-Père pour préparer, « avec la méthode suivie jusque-là », la nouvelle édition, fut peu après exclu de la rédaction, et pratiquement de la Commission vaticane... (1) Ce n'est qu'en 1912, après la publication de l'Antiphonaire, que Pie X, renseigné, licencia la première Commission et confia de nouveau à Dom Mocquereau et à ses collaborateurs la rédaction des livres encore à paraître.
4° L'établissement de la Tradition rythmique au moyen âge.
Restituer la version mélodique authentique n'est pas tout; l'essentiel était de retrouver l'interprétation traditionnelle proprement dite. Or c'est sur ce point vital que les restaurateurs du XXe siècle se trouvaient tout d'abord le moins renseignés : les auteurs du moyen âge sont loin d'être clairs, et se contentent de quelques principes généraux, précieux sans doute, mais bien impuissants à assurer une exécution correcte et vivante ; de leur côté, les manuscrits, précis sur la ligne mélodique, semblaient extrêmement sobres d'indications pratiques pour l'exécution. Pendant longtemps on dut se rabattre sur la matérialité des neumes, et l'on regarda le neume, ou plus exactement le groupement neumatique comme le grand, l'unique critère rythmique.
L'exploration des richesses paléographiques de l'Abbaye de Saint-Gall apporta un commencement de lumière; dans les plus anciens manuscrits, les plus vénérables par leur âge comme les plus remarquables par leur calligraphie, on remarqua au-dessus des neumes de nombreuses lettres alphabétiques, dont l'intelligence fut bientôt possible grâce à l'épître de Notker. Puis, un travail minutieux et persévérant de comparaison
(i) C'est pourtant bien la même «méthode» scientifique que suivit Dom Mocquereau en commençant le travail de rédaction de l'édition vaticane, qui venait de lui être confié. Nous pouvons en croire le Chanoine Grospellier, qui ne saurait être taxé de partialité, et qui a publié, dans la Revue du chant grégorien, sept.-oct. 1904, pp. 23-33, un compte rendu de l'unique réunion de la Commission Vaticane (tenue à Appuldurcombe). Ce compte rendu est extrêmement élogieux pour Dom Mocquereau et ses collaborateurs; il faudrait le citer en entier. « En dehors des séances, dit-il, les membres de l'assemblée visitèrent avec un intérêt marqué l'atelier paléographique où s'élabore la restitution des mélodies grégoriennes... Il fallait bien avouer qu'on ne peut rêver pour la préparation de l'édition vaticane une collection de matériaux plus riche et plus variée... Si quelques-uns étaient entrés dans le Scriptorium avec un reste de préventions et de défiance, ils en sortaient la confiance dans l'âme et la louange sur les lèvres à l'adresse de Dom Mocquereau et de ses dignes collaborateurs. Il n'y avait qu'une voix pour proclamer qu'une édition qui avait à son service un matériel aussi bien pourvu, des ouvriers aussi experts et des procédés de travail aussi perfectionnés et aussi consciencieux, serait à la hauteur des destinées que le Souverain Pontife lui prépare dans toute l'Eglise... Encore une fois, la conviction unanimement exprimée était qu'il n'était pas possible d'avoir à son service des éléments d'information plus abondants et mis en œuvre avec une méthode de travail plus parfaite ».
Paléographie XIV. 7
entre les lettres d'une part et d'autre part certains signes surajoutés aux neumes ou certaines modifications légères dans la forme des neumes ne tarda pas à révéler, inscrites dans la notation même, quantité de nuances précises, insoupçonnées, d'une délicatesse et d'une richesse d'expression merveilleuses.
D'où venaient ces nuances ? Ne fallait-il pas y voir la fantaisie personnelle d'un scribe ou de tel chantre mieux doué ou plus hardi ?
Dom Mocquereau, piqué au jeu, résolut d'en avoir le cœur net. Un nouveau travail de comparaison entre les différents manuscrits de l'école sangallienne permit de constater entre eux, neume par neume, une telle concordance qu'aucun doute n'était plus possible : il y avait dans toute la région dépendant de l'Abbaye de Saint-Gall une véritable tradition rythmique, c'est-à-dire une interprétation traditionnelle précisant dans le moindre détail l'expression à donner à chaque pièce.
Bientôt après, l'étude des manuscrits messins et chartrains prouvait avec évidence que cette tradition n'était pas spéciale au scriptorium sangallien, qu'on la trouvait répandue dans tout l'Occident. Jusque vers le milieu du XIe siècle, il y avait partout unanimité non seulement sur la ligne mélodique, mais aussi sur l'expression, sur la ligne rythmique. « On ne laissait pas à chacun la libre interprétation du chant ; tous devaient suivre l'interprétation traditionnelle» (1).
C'est ce que montra clairement la Paléographie Musicale, dans les tomes X et XI. Les deux minutieuses études de Dom A. Ménager sur le codex 239 de Laon et le codex 49 de Chartres, ont établi le fait avec une précision de détails qui défie toute contradiction. Chacune des écoles sangallienne, messine et chartraine a non seulement son système propre d'écriture neumatique, mais aussi son procédé bien spécial pour indiquer les nuances rythmiques et expressives ; d'où indépendance mutuelle évidente. Et d'autre part, malgré ces procédés différents d'écriture et cette mutuelle indépendance, il y a chez toutes trois concordance absolue dans l'indication des nuances à faire, interprétation identique, jusque dans les plus petits détails, pour tout le répertoire grégorien ; d'où nécessité de conclure à une source commune, primitive, remontant à l'origine même de la mélodie.
« Désormais, quand il s'agit des neumes et de leur interprétation, nous ne marchons plus sur des sables mouvants, mais bien sur un terrain ferme et solide. Pareille affirmation n'est ni gratuite ni arbitraire... Avec le manuscrit 47 de Chartres, nous nous trouvons en effet en présence d'une troisième écriture neumatique, différente de celles de Saint-Gall et de Laon, plus proche de celle-ci que de celle-là ; or, lorsqu'on en vient à l'étudier de près, à la regarder, pour ainsi dire, au microscope, à examiner chaque neume séparément, on ne peut se défendre d'un sentiment d'admiration, en voyant avec quelle scrupulosité elle concorde, dans ses plus minimes détails, avec les deux autres. Ces trois Ecoles, sangallienne, messine et chartraine,
(i) Monographie IV : La Tradition rythmique dans les manuscrits^ Desclée, 1923. p. 11.
forment comme une sorte de juniculus triplex; bien habile sera celui qui le pourra rompre, car ce n'est pas d'hypothèses qu'il est question, mais de faits, res non verba. C'est la même tradition que l'on constate partout» (1).
Depuis, d'autres Ecoles sont venues apporter leur témoignage et déposer en faveur de la même tradition : les Ecoles nonantolienne, aquitaine, bénéventaine. Plus que jamais, nous pouvons affirmer avoir «retrouvé la tradition primitive» (2); l'existence de cette tradition est aujourd'hui définitivement établie; malgré tous les efforts tentés pour la battre en brèche, on n'a jamais répondu sérieusement aux arguments apportés par la Paléographie, et résumés dans la Monographie IV.
Comme le remarque Dom Mocquereau (3), l'analogie est frappante entre l'histoire de la restauration de la tradition rythmique universelle et celle de la tradition mélodique universelle : de part et d'autre, mêmes preuves paléographiques premières, mêmes oppositions systématiques, mêmes objections, même confirmation par les documents nouvellement découverts. On pourrait même avancer que, dans les anciens manuscrits (4), la tradition rythmique est plus exacte et plus constante que la tradition mélodique elle-même, en ce sens qu'il y a peut-être moins de variantes dans les signes rythmiques que dans la ligne mélodique proprement dite.
Tradition universelle, tradition romaine, tradition primitive : telle est la conclusion qui se dégage avec évidence de l'étude impartiale des innombrables nuances rythmiques contenues dans les manuscrits du moyen-âge.
Arriver à cette certitude, et pouvoir retrouver à coup sûr pour chaque pièce son interprétation authentique, voilà qui est sans contredit, pour la restauration intégrale et la parfaite résurrection de l'antique art grégorien, d'une importance capitale. L'œuvre rythmique de la Paléographie Musicale est donc venue apporter un magnifique complément à son œuvre mélodique des premières années. C'est seulement grâce à elle que pouvait se réaliser le vœu, ou pour mieux dire la volonté de Pie X, dans son Motu Proprio du 25 avril 1904, à savoir que «les mélodies de l'Eglise fussent restituées dans leur intégrité et leur pureté, selon la foi des plus anciens manuscrits ».
Les rédacteurs de l'édition vaticane ont cru devoir faire pratiquement abstraction de ces indications rythmiques des manuscrits, sous prétexte qu'elles n'étaient pas assez appuyées paléographiquement, alors que ce sont exactement les mêmes manuscrits qui donnent rythme et mélodie. Dans l'Avant-Propos du Xe volume, Dom Mocquereau gémit à bon droit que l'on se soit ainsi « ingénié, dans la restauration grégorienne, à séparer deux choses unies l'une à l'autre aussi étroitement que l'âme l'est au corps.
(i) Dom A. Ménager, Etude sur la notalioii du manuscrit 4J de Chartres. — Paléogr. Mus., Vol. xi, p. 41.
(2) Ibid.
(3) Paléogr. Mus., Vol. x, Avant-Propos.
(4) La tradition rythmique a disparu dès la fin du XIe siècle, et c'est une des causes les plus réelles de la ruine des mélodies grégoriennes.
Prendre dans les manuscrits les meilleurs, ceux de Saint-Gall par exemple, les notes, les groupes de notes, les intervalles, et négliger volontairement, écarter sciemment les signes rythmiques de durée, d'intensité, de nuances qui animent et colorent ces notes et ces groupes, c'est rester à mi-chemin d'une sérieuse restauration et tomber dans une inconséquence qu'il est aussi difficile de comprendre que d'expliquer...
« Le corps mélodique est à peu près reconstitué ; l'âme manque, ou du moins l'âme grégorienne des anciens temps. On a bien essayé et même réussi, au moyen du rythme dit oratoire, à infuser dans ce corps un peu de vie ; combien languissante, froide et pâle, si on la compare à la sève jeune, généreuse et chaude qui circule dans les cantilènes liturgiques de Saint-Gall et de Metz. Pour notre compte, nous n'en avons vraiment compris les beautés artistiques et les influences priantes et sanctifiantes que le jour où, laissant de côté nos impressions personnelles et dépassant les lois vagues et générales du rythme oratoire, nous nous sommes assujettis résolument, simples disciples, aux règles musicales de nos vieux moines, décidés à nous en imprégner et à les exprimer aussi fidèlement que possible dans notre chant. Avec elles seulement nous avons retrouvé le style, l'esprit, l'art grégorien » (1).
Il est incontestable que les nuances traditionnelles transfigurent les mélodies grégoriennes. Le rythme, non plus inféodé à la matérialité des neumes, se joue librement à travers leurs formes graphiques, dans une souplesse splendide, et les allongements discrets des manuscrits confèrent à la mélodie une expression, une douceur, une vie, une prière que la suite matérielle des notes est bien incapable de donner.
Aussi bien, à défaut d'autres raisons, il semble que la simple probité scientifique et artistique ferait un devoir d'accepter ces nuances, dès là que leur valeur traditionnelle est démontrée. Comment ne pas citer ici la belle maxime de Dom Mocquereau, qui fait tant d'honneur à son âme d'artiste, de savant et de moine :
« Rechercher la pensée de nos pères, nous effacer devant leur interprétation authentique, soumettre humblement notre jugement artistique au leur, c'est ce que demande à la fois l'amour que nous devons avoir pour la Tradition entière, tant mélodique que rythmique, et le respect d'une forme d'art parfaite en son genre » (2).
5° La lumineuse synthèse de Dom Mocquereau sur la nature du rythme et ses rapports avec F intensité et l'accent.
Les indications rythmiques des manuscrits, si précises et précieuses qu'elles soient, ne suffisent pas, à elles seules, à assurer une interprétation vraiment vivante et musicale du chant grégorien.
(i) Paléogr. Mus., Xe Vol., p. 9 et 11.
(2) Ibid., p. 66, en note. — Monographie I, L'Introït <(In mediol>, p. 5.
Nombreux en effet, très nombreux sont, dans nos cantilènes liturgiques, les passages purement syllabiques ; d'ordinaire, les manuscrits y sont extrêmement sobres d'indications rythmiques, réservées le plus souvent aux groupes et aux formules neumatiques ; et, par contre, la mélodie y est en contact immédiat avec le texte latin, dont elle épouse volontiers le rythme.
Les signes rythmiques des manuscrits eux-mêmes ont besoin d'être compris et interprétés. Il n'est que trop facile — ceci est encore de l'histoire contemporaine — de les alourdir, de les matérialiser, de les réduire à une suite de poids morts, brisant net tout élan. Comme tous les autres éléments matériels de la musique : mélodie, intensité, timbre, ces indications de durée n'ont pas d'existence pour elles-mêmes, elles ne sont là que pour concourir à la vie, à la chaleur, au mouvement de la phrase, à l'expression de l'idée; elles doivent être soulevées, entraînées, informées, vivifiées par le grand courant vital, qui s'empare de tous les éléments en jeu pour les soustraire à leur individualité, les grouper en une synthèse harmonieuse et les fondre dans l'unité ; bref, elles sont en fonction du Rythme.
Ainsi, en fin de compte, tout se ramène à une question de rythme. En chant grégorien, comme en toute musique, le « Rythme », au grand sens du mot, joue un rôle primordial. Plus encore dans l'art monodique que partout ailleurs : il est incontestable que l'harmonie a une importance de tout premier ordre pour donner à une œuvre musicale l'unité dont elle a absolument besoin pour être belle, ou simplement pour être ; dans la monodie, c'est le rythme qui assume à lui seul cette fonction synthétique, et produit l'unité. Tant vaut le rythme, tant vaut l'interprétation.
Or le Rythme, cette réalité infiniment complexe et quasi insaisissable qui a mis aux prises les théoriciens de toujours, est encore chose plus délicate à définir et à délimiter dans l'art grégorien. Sans doute, les mêmes lois générales et essentielles s'appliquent à la musique de tous les temps et de tous les pays, et par conséquent aussi à la musique grégorienne, qui n'est qu'une forme spéciale de l'art musical ; mais cette forme d'art est lointaine, elle a sa technique à elle, qui tient beaucoup plus de l'antiquité que de notre art contemporain ; et, qui plus est, le problème musical se complique chez elle d'un problème philologique, celui de la nature et du rôle de l'accent latin.
Qu'est donc exactement le rythme musical, en lui-même ? Quels sont, en second lieu, les rapports entre musique et texte? et puisqu'il s'agit de musique latine, qu'est le mot latin, et quelle est la réaction de l'accent tonique sur le rythme ? Comment enfin tous ces éléments divers concourent-ils à former l'unité ?
Autant de questions qui réclament une réponse précise, d'accord avec les faits. Sans quoi, la restitution de la ligne mélodique, retrouvée au prix de tant d'efforts, restera lettre morte ; les mêmes causes qui ont précipité la ruine du chant grégorien à la fin du moyen âge ne tarderont pas à amener de nouveau la décadence. Tous les
travaux entrepris depuis le milieu du XIXe siècle l'auront été finalement en pure perte!...
Très probablement, en fondant la Paléographie Musicale, Dom Mocquereau ne songeait aucunement à résoudre ce problème du rythme, qui sans doute ne le tourmentait guère alors, pas plus d'ailleurs qu'aucun de ses contemporains. L'œuvre qu'il créait devait être purement paléographique, et non rythmique. Et pourtant, il se trouve qu'en fait c'est la Paléographie Musicale qui a apporté, aux questions posées plus haut, une réponse qui semble bien devoir être la réponse définitive. Résultat inattendu, et peut-être le plus précieux de tous, car c'est lui qui acheva de consacrer la restauration grégorienne. C'est là, semble-t-il, le surcroît promis par l'Evangile à quiconque cherche avant tout, et de tout son cœur, la vérité et la justice.
Nous avons dit plus haut comment Dom Mocquereau avait été amené, par le but même qu'il s'était assigné de restituer la leçon grégorienne authentique, à prouver cette authenticité par l'analyse interne des mélodies, telles qu'elles se dégageaient de la consultation manuscrite.
Dom Mocquereau a eu l'occasion de signaler lui-même quelques-unes des conséquences de ses études sur l'accent et le cursus (IIe et IIIe Volumes de la Paléographie), comment en particulier elles lui dévoilèrent l'existence de véritables « timbres » mélodiques : « Au moyen d'analyses exactes, et entrant dans les plus petits détails, les Bénédictins retrouvèrent les lois de composition de cette ancienne langue musicale : règles d'application des paroles à la mélodie, règles de l'accentuation tonique, règles relatives aux pénultièmes faibles, règles des cursus mélodiques calqués sur les cursus du texte, règles des rimes musicales, etc., etc. Ils constatèrent, dans l'organisation des cantilènes, toute une série de procédés ingénieux et artistiques, transférés du langage ordinaire à l'art musical; par exemple, dans une formule mélodique donnée, des suppressions ou des additions de notes, exigées par les modifications de textes ; ou encore des contractions, des divisions ou des permutations de notes et de groupes, tout cela employé par les compositeurs selon des règles bien et dûment vérifiées, sur des exemples sans nombre, tirés des plus anciennes pièces grégoriennes » (1).
Nous avons dit également l'immense intérêt provoqué par ces belles études, entièrement neuves, parmi les musiciens et les philologues.
Ces travaux eurent de fait une répercussion incalculable, à laquelle Dom Mocquereau ne songeait certainement pas en les abordant : ce sont eux qui, indiscutablement, l'amenèrent à édifier sa splendide synthèse rythmique, précisant tant la nature du rythme musical, et du rythme grégorien en particulier, que les relations et réactions mutuelles de tous les éléments qui concourent à sa formation, — synthèse lumineuse qu'il a exposée depuis dans les deux volumes de son Nombre Musical Grégorien.
(i) Revue Grégorienne, 1921, p. 10.
C'est qu'en effet les lois qu'il découvrait dans l'organisation interne des incises mélodiques n'allaient à rien moins qu'à ébranler peu à peu, à miner et à ruiner dans son fondement même un principe que, faute de mieux, on avait mis jusque-là à la base de l'interprétation grégorienne : le principe de la coïncidence obligatoire de l'accent tonique latin avec le « temps fort » (1).
Car non seulement les manuscrits n'hésitaient pas à grouper les notes et les neumes sur les pénultièmes faibles et les finales de mots après un accent tonique affecté d'une seule note, ce qui était déjà un scandale, mais les « timbres » grégoriens, s'ils voulaient rester eux-mêmes, concluaient fatalement à la fausseté du fameux principe de la coïncidence de l'accent tonique latin et de la retombée rythmique. Dans beaucoup de ces timbres mélodiques, constitués par la mélodie elle-même, l'accent tonique en effet ne tenait plus tout-à-fait le rôle principal et presque unique qu'on se plaisait jusque-là à lui attribuer, et il n'occupait plus toujours dans le rythme la place regardée comme sacro-sainte. La musique l'emportait sur les paroles. C'était la réalisation du vieil adage : Musica non subjacet regulis Donatiy en même temps que la justification de l'enseignement de Dom Pothier, sur la brièveté et l'élan de l'accent latin.
Mais alors se posait dans toute son acuité le problème de la nature du rythme musical et de ses relations avec l'intensité et l'accent latin, problème qui n'avait jamais retenu l'attention de Dom Pothier. Dom Mocquereau se mit à la tâche résolument.
Il demanda d'abord aux faits musicaux : à la poésie gréco-latine (qui était aussi musique), aux mélodies grégoriennes, à la polyphonie palestrinienne, aux œuvres de nos grands classiques, puis aux théoriciens de tous les temps, de la Grèce, de l'âge médiéval comme de notre époque, une notion précise du rythme, de ses lois fondamentales, de ses développements, de ses modalités. Il arriva à cette conclusion très nette que le rythme musical n'est aucunement affaire d'intensité, mais de mouvement, caractérisé par une alternance, non de fortes et de faibles, mais d'élans et de retombées, de levés et de posés, d'ondulations comparables à l'ondulation des vagues de la mer : le point de soudure des deux vagues n'a rien à voir en principe avec l'intensité ; il n'est que l'aboutissement, fort ou faible selon les cas, d'un mouvement commencé, la retombée qui conditionne le départ du suivant.
Il se tourna ensuite vers le second aspect du problème, qui n'était pas le moins ardu : le latin ; et il se trouva que l'étude des grammairiens latins et des philologues modernes confirmait merveilleusement, et de point en point, les conclusions d'ordre musical. L'accent tonique n'y était plus une force lourde et matérielle, mais un élan bref, léger, alerte, spirituel, une force douce qui plane avant de retomber et de se poser sur sa finale.
(i) Ce principe n'était que la conséquence logique de la théorie, admise alors par tous et considérée comme intangible, de la nature intensive du rythme musical, caractérisé essentiellement par l'alternance de fortes et de faibles, et reposant en dernière analyse sur une suite de « temps forts ».
En sorte que la philologie musicale et la philologie latine venaient se rejoindre pour justifier et établir scientifiquement le rythme indiqué d'abord par l'analyse interne des pièces grégoriennes : rythme musical, et non plus oratoire, rythme indépendant de l'intensité, avec l'accent latin tantôt au levé et tantôt au frappé, selon les exigences de la ligne mélodique et de la notation neumatique.
C'est dans le VIP Volume de la Paléographie Musicale, devenu vite fameux, que Dom Mocquereau exposa d'abord ses conclusions. Elles révolutionnaient en partie les idées communément admises : aussi soulevèrent-elles une véritable tempête. Sûr de son fait, Dom Mocquereau tint tête à l'orage, seul contre tous. Ce fut pendant la publication du VIP Volume que la lutte fut la plus vive. Les objections qui lui venaient de partout n'étaient pas inutiles; elles l'obligeaient à travailler, à préciser toujours plus sa pensée, et à compléter peu à peu son exposé, qui prit ainsi les allures d'un véritable traité de rythmique.
Les théories esquissées dans le VIP Volume de la Paléographie n'étaient pourtant qu'une ébauche, improvisée dans le feu de la lutte, un peu au hasard de la discussion. Il fallait les reprendre dans le calme, les exposer méthodiquement en les dépouillant de tout caractère polémique, les éclairer, les développer, les fortifier encore par des arguments de plus en plus indiscutables. Ce fut le but et le rôle du Nombre Musical Grégorien, où elles ont trouvé leur forme définitive (1). Si elles n'ont pas encore conquis tous les esprits — les idées toutes faites sont longues à déraciner, — elles n'en ont pas moins pénétré partout, et il n'est que juste de reconnaître qu'elles ont rallié la très grande majorité des musiciens, de ceux-là surtout dont l'opinion compte.
Par cette synthèse du rythme, Dom Mocquereau couronnait magnifiquement son œuvre, en lui apportant son dernier perfectionnement, et s'avérait définitivement le restaurateur de l'antique mélodie grégorienne. Désormais, plus rien ne manque : grâce aux manuscrits publiés, grâce aux. méthodes de travail instaurées, la ligne mélodique primitive peut être retrouvée presque à coup sûr, sauf peut-être pour de -petits détails ; les nuances expressives qui coloraient et animaient l'interprétation de l'âge d'or sont également fiiciles à restituer, par la comparaison entre les manuscrits rythmiques des différentes familles (2) ; le rythme enfin est devenu une réalité vivante. Et ici, la théorie établie par Dom Mocquereau déborde nettement le domaine strictement grégorien pour rejaillir sur tout l'art musical, qu'elle délivra de toute entrave matérielle et libéra en l'assouplissant.
(i) Nous ne pouvons en donner ici même une vue d'ensemble; nous nous permettons de renvoyer à quelques études où nous avons tenté d'en dégager les lignes maîtresses, notamment un article sur le Nombre Musical dans la Revue Grégorienne, 1927, pp. 201-215, et la Monographie X : La Musicalité du chant grégorien, ch. II, le Rythme, pp. 25-38.
(2) Les manuscrits de toutes les Ecoles doivent être en effet consultés: ce serait s'exposer à de graves erreurs que de se borner à une seule, fût-ce l'Ecole sangallienne.
Incontestablement, l'œuvre rythmique de Dom Mocquereau est son œuvre capitale, celle qui est et restera son plus beau titre de gloire. Ceux qui prétendent que seuls ses travaux paléographiques passeront à la postérité tandis que ses études sur le rythme sont vouées fatalement à l'oubli, ceux-là montrent clairement qu'ils n'ont rien compris à son œuvre (leurs articles en sont la preuve manifeste), ou qu'ils se font une singulière idée de la musique. La musique est pourtant autre chose qu'une simple combinaison de fortes et de faibles, de longues et de brèves ! Quand comprendra-t-on qu'intensité, longueur, et même mélodie, tout cela n'est que matériel, et sert seulement de substratum au rythme, en qui seul est la vie ? Or personne n'est entré aussi profondément que Dom Mocquereau dans l'analyse du rythme, nous ne disons pas seulement du rythme grégorien ou même musical, mais du rythme tout court.
Et que toute sa Paléographie aboutisse finalement au Nombre Musical, que l'étude du neume matériel l'ait conduit à l'intelligence du « Rythme », voilà qui est caractéristique du génie de Dom Mocquereau. Publier des manuscrits, en montrer la concordance, cataloguer des formes neumatiques, disserter à perte de vue sur leurs particularités graphiques, tout cela est assurément excellent, mais à la portée de tous : il suffit d'avoir des yeux, un peu de flair, et du goût pour ces travaux de pure érudition. Il fallait singulièrement plus pour débrouiller le chaos où les théoriciens se débattaient sans jamais pouvoir en sortir, et pour dégager de cet amas d'obscurités cette synthèse simple et lumineuse, qui fait de la langue musicale l'instrument le plus souple qui se puisse imaginer. « Il n'a fallu rien moins pour en venir à bout, dit M. Le Guennant, que le clair génie d'un moine français ».
Dans son article très remarqué du Correspondant (1), M. Le Guennant écrit encore avec beaucoup de bonheur :
« L'étude toute sèche des sources peut parfaitement avoir comme résultat de n'engendrer que des primaires. La synthèse est le fruit de la réflexion, qui s'élève des détails à l'ensemble, à travers l'aridité, et malgré l'aridité, des observations scientifiques. Mais il y faut, comme en toute grande œuvre, l'enthousiasme du cœur, qui donne des ailes à l'intelligence et lui permet, en se haussant vers les sommets, de s'élever du particulier au général ».
C'est bien là en effet, disions-nous nous-même en commentant la réflexion de M. Le Guennant (2), un des traits dominants de Dom Mocquereau, de son « clair génie de moine », et toute la Paléographie Musicale le prouve surabondamment.
Dom Mocquereau n'a été ni un simple paléographe, hypnotisé par la matérialité des neumes ; ni un simple philologue, accaparé par l'aride étude des textes ; ni un simple érudit, confiné dans ses livres. Erudit, philologue, paléographe de tout premier ordre, il était surtout un esprit très ouvert, un musicien de race, un « artiste », au grand
(i) Le Correspondant du 25 juillet 1930, pp. 284-296. (2) Revue Grégorienne, 1931, p. 5.
Palkographik XIV.
et noble sens du mot, qui vibrait aux moindres de ces subtiles nuances dont est faite la musique, et particulièrement la musique grégorienne, art et prière à la fois, toute saturée de vie, de vie profonde et surnaturelle. Incontestablement, c'est cette finesse de trempe et cette exquise sensibilité musicale, jointe à une vraie humilité et à une profonde vie intérieure, qui a constamment éclairé, soutenu, dirigé, et aussi préservé des exagérations coutumières le paléographe et le savant.
Et c'est là qu'il faut en définitive chercher le secret de son œuvre magnifique et de son influence, le secret aussi de tant d'incompréhensions, de tant de mesquines et sottes attaques dirigées contre lui durant sa vie et depuis sa mort : c'est que « ce moine pieux fut, par surcroît, un poète » (1) ; c'est qu'il n'eut rien du « primaire », mais posséda au contraire au plus haut degré cette âme d'artiste qui, loin de s'asservir à la matière sur laquelle elle travaille, la domine et l'anime de sa propre vie.
Et maintenant, Dom Mocquereau n'est plus. Sa journée faite, le bon ouvrier s'est endormi dans la paix, et s'en est allé in gaudium Domini sui, nous laissant son œuvre, chargée de bénédictions, et riche de promesses pour l'avenir.
Nous obéissons à sa volonté certaine, en recueillant le précieux héritage, et en essayant de le faire fructifier à notre tour. Durant les quinze dernières années de sa vie, dès qu'il sentait ses forces le trahir, nous l'entendions nous répéter obstinément : « Il faudra continuer la Paléographie ». C'était sa grande recommandation, et, à ses yeux, le gage du succès.
Nous la continuerons donc, dans la mesure de nos faibles forces, en lui gardant autant que possible intacte sa physionomie coutumière. L'excellence des résultats obtenus démontre péremptoirement l'excellence des méthodes. Nous n'avons rien à changer, ni aux directives, ni au mode de publication, ni à l'esprit. Après les trop longues pages qui précèdent, il serait superflu d'essayer à nouveau de les définir.
La Paléographie continuera d'être musicale, c'est-à-dire de publier des manuscrits de chant, avec le souci pratique de contribuer avant tout à la restauration complète de l'antique mélodie grégorienne, susceptible encore de progrès importants. Suivant le plan primitif, elle reproduira des documents entiers, avec, au besoin, sous forme de planches, des pages isolées d'autres manuscrits intéressants ; le présent Volume en est un exemple.
Elle paraîtra, comme auparavant, par livraisons trimestrielles. Très souvent, avant sa mort, Dom Mocquereau nous a conseillé avec insistance de renoncer aux
(i) Le Correspondant, ibid.
commentaires, et de nous en tenir à la reproduction pure et simple des manuscrits, nous assurant qu'il avait eu tort de tant écrire, et que si c'était à refaire il s'y prendrait autrement. Nous avons quelque raison de ne pas partager entièrement ses regrets!... et si nous ne demandons qu'à suivre son conseil, nous ne voulons pourtant pas nous interdire, le cas échéant, les études qui nous sembleraient nécessaires, ou simplement utiles et opportunes.
Quant au choix des documents à publier, nous nous réservons la liberté d'en décider au fur et à mesure, selon les nécessités du moment. Le procédé s'est révélé très sûr, à l'usage ; nous n'avons qu'à nous y tenir. Pour cette fois, après le Graduel aquitain, qui remplit le XIIIe Volume, nous donnons, en pleine conformité de vues avec Dom Mocquereau, qui avait accepté et encouragé ce projet longtemps avant sa mort, un spécimen de la tradition bénéventaine, tant pour son intérêt archéologique que pour son exceptionnelle importance pratique. L'étude qui suit donnera quelquesunes des raisons qui ont motivé notre choix, et nous aurons plus d'une fois l'occasion d'y revenir.
Nous ne nous dissimulons pas toutes les difficultés de la tâche que nous impose l'obéissance ; mais nous savons aussi les bienveillances de toutes sortes qui sont acquises à notre œuvre. Forts de la confiance qui nous entoure, reconnaissants d'avance de tous les concours et conseils que voudront bien nous apporter les amis des mélodies grégoriennes, nous nous tournons vers Dieu pour lui demander humblement de bénir notre entreprise.
De la patrie où il vit et chante maintenant sur le rythme définitif, Dom Mocquereau nous assistera et nous guidera, nous en avons la certitude. Il n'est pas possible qu'il se désintéresse d'une œuvre qui fut son œuvre de prédilection, celle à laquelle il a donné le plus de ses forces et de son cœur. En acceptant d'y travailler à notre tour, nous n'avons pas d'autre ambition que de continuer ce qu'il a fait, et de servir, comme lui, la cause de la plus belle prière liturgique : pour la gloire de Dieu, qui y est directement intéressée, et la beauté de son Eglise ; par reconnaissance aussi et par fidélité à la mémoire très aimée du Maître dont nous tenons tout ce que nous avons, et dont nous ne sommes et ne voulons être que les humbles et fidèles disciples.
LA TRADITION BENEVENTAINE