PRINCIPES DE CRITIQUE TEXTUELLE GRÉGORIENNE
On sait la nécessité impérieuse qui s'impose à tout éditeur, soucieux de restituer le texte d'une œuvre littéraire dans toute sa pureté primitive, de s'astreindre à une méthode rationnelle d'utilisation des sources, fondée sur une critique objective. A cette nécessité, l'éditeur d'une oeuvre musicale ne saurait se dérober, et d'autant moins que les facteurs d'altération sont, dans l'ordre mélodique, d'une nature singulièrement plus subtile que dans l'ordre littéraire.
Nous voudrions rappeler brièvement ici l'aspect particulier sous lequel la tradition grégorienne se présente à la critique.
Un texte mélodique n'est pas un texte littéraire; et l'on ne saurait traiter l'un et l'autre selon des méthodes identiques; et, s'il est vrai que la critique grégorienne et la critique littéraire ne constituent pas deux sciences spécifiquement distinctes, puisque leur fin est identique et que les principes généraux de critique qui valent pour l'une valent aussi pour l'autre, elles diffèrent cependant entre elles comme diffèrent les moyens qui, dans deux ordres de faits dissemblables, doivent permettre d'atteindre cette même fin.
Est-il exact, d'ailleurs, de dire qu'il y a une critique littéraire?
Dans l'immense majorité des cas, une tradition littéraire suppose à sa base un original unique, original écrit, d'où elle dérive tout entière. Chacune des copies plus ou moins médiates que nous en possédons constitue un témoignage écrit intégral. Mises à part certaines difficultés d'ordre paléographique, chacun lira de la même manière le même texte, à l'intelligence duquel rien ne fait défaut. Dans son témoignage, un manuscrit est donc habituellement un témoin intégral, un témoin parfait.
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 61
Il en va tout autrement de certaines traditions purement orales. Un texte, d'une étendue parfois considérable, se trouvait confié à la mémoire, sans qu'aucune transcription en eût jamais été faite. Il s'agissait en général de textes sacrés dont la fixation écrite eût été considérée comme une impiété. Il fallait les avoir appris d'un maître spirituel et les savoir entièrement par cœur. C'est le cas des Védas dans l'Inde; et l'on sait que les prêtres égyptiens avaient, sur l'écriture, des idées toutes semblables à celles des brahmanes. Si prodigieuse que fût leur mémoire, est-il téméraire de penser qu'elle ne pouvait offrir, pour la transmission d'un texte, qu'une garantie de fidélité très inférieure à celle d'une tradition écrite?
Entre ces deux types de traditions littéraires, il en existe un troisième, qui tient à la fois de l'un et de l'autre : les traditions mixtes qui, partiellement écrites, étaient incompréhensibles pour les non-initiés : l'interprétation en était transmise de vive voix. La Bible hébraïque en est l'exemple le plus connu : on sait qu'en hébreu, seules les consonnes étaient écrites. Ceci est vrai d'ailleurs, d'une manière générale, de toutes les langues sémitiques : syriaque, arabe, persan. Il est clair que, du point de vue critique, des cas semblables tiennent à la fois de la fermeté d'une tradition écrite et du vague d'une tradition orale, suivant que l'on considère le squelette écrit du texte ou son interprétation.
Tôt ou tard le besoin devait se faire sentir de codifier la tradition orale, car les textes, sous cette forme incomplète, cessaient peu à peu d'être accessibles au vulgaire, et les divergences d'interprétation augmentaient chaque jour : c'est, pour la tradition hébraïque, l'origine des points-voyelles, ajoutés à l'époque massorétique.
En résumé, une tradition textuelle peut se présenter à la critique sous l'une ou l'autre des formes suivantes, voire même sous deux d'entre elles :
. ^ ,. • , f a) pure.
A. Tradition orale
[ b) postérieurement codifiée.
D T .... , ., . ,v, f a) impliquant une tradition orale complémentaire.
B. Tradition écrite incomplète J ' r M v
\ b) après codification de la tradition orale.