I. — LA MUSIQUE MARCHE DU LEVÉ AU FRAPPÉ
Le principe rythmique le plus important posé par Momigny, celui qui résume toute sa théorie comme la nôtre, c'est que la musique « procède du levé au frappé, et non pas, comme on le croit, du frappé au levé. » (4)
Ce principe se trouve exprimé en maint article de Y Encyclopédie méthodique ; Momigny revient sans cesse — et en cela il a parfaitement raison — sur cette idée maîtresse qui est vraiment la base du rythme musical. Donnons quelques citations :
« Quand je me suis demandé comment les notes du discours musical se lient l'une à l'autre pour former un sens, cette question importante était absolument neuve pour tout le monde... J'ai reconnu enfin que la note qui est placée sur le temps qu'on nomme levé, a pour suite naturelle ou pour conséquente celle qui est au frappé suivant. » (s)
« La cadence ou proposition musicale se compose d'un antécédent et d'un conséquent. Le premier membre de la proposition musicale est un levé ; le second un frappé. » (6)
(1) Encyclopédie méthodique, Musique, publiée par MM. Framery, Ginguené et de Momigny. Tome II. Paris, Agasse, 18 18.
(2) FÉTIS. Biographie universelle, 2* éd. VI, 167.
(3) Cf. Die Musik, III. Jahr 1903-1904 Heft 15, Ein Kapitel vom Rhythmus, pp. 155-162, Berlin et Leipsig, 1904.
(4) Encyclopédie méthodique, Musique, tome II. art. Mesure, p. 133, col. 2.
(5) Op. cit., art. Mélodie, p. 117, col. 2.
(6) Art. Proposition, p. 287, col. 2.
La cadence « se forme des deux temps du pas, qui sont le levé et le frappé.
« Le levé est donc le premier temps, Yarsis de la cadence. Le frappé en est le second temps, le (sic) thésis. (x) J'insiste sur cette vérité, qui est la clef de la marche ou du cadencé de la musique, parce que les musiciens, qui croient que le frappé est le premier temps de la mesure, s'imaginent tous que la musique procède du frappé au levé, et que chaque mesure est la portion de musique qui est renfermée entre une barre et la suivante; tandis qu'il est bien certain que la première moitié, ou le tiers ou les deux tiers de ce contenu sont la seconde partie de la mesure; et la seconde moitié, ou le tiers ou les deux derniers tiers de ce contenu, la première partie de la mesure qui suit. » (2)
Mais l'article le plus intéressant et le plus remarquable sur ce sujet, celui peut-être qui résume le mieux la pensée de Momigny, est celui qu'il donne sous le titre : Ponctuation.
« Le sentiment, dit-il, est une lumière naturelle et intérieure qui guide ceux en qui elle existe. Mais quand on n'a pas assez réfléchi sur les indications du sentiment pour en tirer des préceptes, on ne peut transmettre aux autres ces indications précieuses que par son exemple, et non par des règles qui en expliquent le principe.
« Le sentiment du cadencé musical m'a fait découvrir que la musique marche toute entière du levé au frappé. Sans cette découverte, l'analyse de la phrase musicale devenait impossible ; car c'est là le mot de cette énigme.
« Or, les musiciens ignorant ce secret, sont donc arrêtés dès le premier pas dans l'explication de la période. L'idée que le frappé est le premier temps de la mesure, et que la mesure est renfermée entre deux barres, leur fait tourner le dos à la vérité qu'ils cherchent.
« Quand je dis que le frappé est le dernier temps de la mesure et non le premier, cela ne signifie nullement qu'il faille frapper où on lève, et lever où l'on frappe. On lève où l'on doit lever, et l'on frappe aussi où il faut frapper, grâce au sentiment de la cadence ; mais on a tort, et très grand tort, d'appeler le frappé le premier temps, parce qu'il est bien certainement le dernier des deux, dont l'ensemble forme une cadence ou une mesure. » (s)
Notre auteur ne manque pas de prévoir l'étonnement des musiciens de son temps, en face d'une théorie aussi nouvelle et aussi extraordinaire pour eux :
« Quoi ! le premier temps de la mesure serait le levé et non pas le frappé ?
Mais, ajoute-t-il, « malgré que cela vous scandalise, il en est pourtant ainsi, non dans mon opinion seulement, mais dans la réalité, et sans qu'il en puisse être autrement. Oui, ce que vous appelez le premier temps est le second ; et ce que vous nommez le second temps ou le dernier, est le premier des deux. )) (4)
Il est facile de s'en rendre compte ; sans avoir connu les doctrines de Momigny, nous nous sommes rencontré avec lui quand nous avons dit plus haut :
« Là où les modernes ne voient que le levé et le dernier temps d'une mesure, nous y voyons l'élan, le début, le premier temps simple ou composé d'un rythme; là où ils voient le frappé et le premier temps fort de la mesure, nous y voyons X arrivée, la fin, le repos, le dernier temps d'un rythme. » (p. 190). Ou encore : « Ce qui caractérise le premier temps de la mesure (prise au sens moderne) c'est qu'il est vraiment thétique, il est le point d'arrivée fort ou faible du rythme. Avant d'être un premier temps de mesure, il est le dernier d'un rythme. » (p. 149).
Comme pour inculquer cette vérité avec plus de succès, Momigny emploie cette comparaison pittoresque : « Voir une mesure dans le frappé et le levé qui le suit, c'est, dans une file d'hommes,
(1) Il est à remarquer que Momigny emploie, lui aussi, ces deux expressions arsis et thésis dans leur véritable acception antique (cf. ci-dessus, p. 193.)
(2) Art. Rhythme, p. 336, col. 1.
(3) Art. Ponctuation, p. 278.
(4) Art. Mesure, p. 133, col. 2.
voir un homme entier dans la moitié du premier et dans la moitié du second, au lieu de voir cet homme dans ses deux moitiés à lui-même.
« Voilà cependant l'image qu'offre le discours musical dans la suite des mesures dont il se compose, quand on les envisage comme on a coutume de le faire ; lorsqu'on croit le frappé le premier temps et le levé du second. » (*)
Le lecteur aura remarqué une légère différence de terminologie entre Momigny et nous sur l'emploi du mot mesure. Pour être mieux compris des musiciens, nous avons conservé à ce mot la signification que lui attribuent les modernes, c'est-à-dire l'espace compris entre deux barres.
Toutefois, nous avons eu soin de faire observer que, dans la marche de la mélodie, par ellemême la mesure n'est rien, qu'elle n'a pas d'entité propre, qu'on ne saurait la distinguer du rythme. Elle n'est, disions-nous, qu'une partie de rythme, un membre isolé qui, par lui-même, n'a pas de place fixe dans le rythme; elle n'est qu'un temps composé. (Cf. pp. 181 et 190.)
Momigny n'admet pas la signification moderne de la mesure. Il conserve le mot, il est vrai; mais il l'applique, et avec beaucoup de justesse, au rythme lui-même :
« Dans la musique syllabique et mesurée des Anciens, où chaque mesure ne formait qu'une cadence ou un pied, le rythme, la cadence et la mesure étaient... une seule et même chose. » (2)
C'est qu'en effet : « La mesure véritable n'est... pas cette prisonnière que l'on voit enfermée entre deux barreaux et qui commence en frappant et finit en levant ; mais c'est celle qui à cheval sur la barre, a le premier de ses temps à gauche de cette barre, et l'autre à droite.
« En conséquence, il ne faut donc pas deux barres pour signaler une mesure mais une seule. » (3)
La mesure est le rythme « à cheval sur la barre! » On nous a reproché avec ironie cette idée et cette expression. Nous ne l'avions pas inventée, nous pensions l'emprunter à M. Mathis Lussy; mais nous constatons ici qu'elle est vieille de cent ans!!
En définitive pour Momigny comme pour nous, la mesure n'est rien, le rythme est tout. Avec raison, il ne voit que le rythme dans la musique.
Que faut-il penser de la mesure entre deux barres?
Nous l'avons dit plus haut : (4) elle n'est en quelque sorte qu'une entité passive, entièrement soumise au rythme qui, ou bien en fait un temps composé unique, ou bien la brise en deux tronçons. Nous retrouvons cette dernière idée dans Momigny :
« Les deux temps, dit-il, qui se trouvent entre deux barres ne sont pas les deux membres de la même cadence, puisque le premier de ces membres appartient à la cadence précédente et la termine, et que le second commence la cadence qui s'achève dans la mesure qui suit. »
Lent 1 2, 1 2, 1 2, 1
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De là, une manière de compter les temps absolument opposée à celle des modernes : « le 1, indique le levé ; le 2, le frappé de chaque cadence. »
Conséquent avec lui-même, Momigny a reconnu et affirmé, jusque dans les plus petites subdivisions rythmiques, cette marche régulière du levé et du frappé, de l'élan et du repos, ainsi que la manière de compter les temps.
(1) Art. Ponctuation, p. 278, col. 2.
(2) Art. Rhythme, p. 335, col. 2.
(3) Art. Mesure, p. 134, col. 1.
(4) Cf. p. 190.
(ç) Art. Mesure, p. 134, col. 1.
Qu'on en juge par l'exemple suivant emprunté à l'article Mesure, p. 137, col. 1.
Les chiffres que l'auteur a pris soin de placer lui-même au-dessous de la portée ont leur éloquence et parlent avec une précision qui ne laisse aucune place pour le doute.
Non seulement Momigny a reconnu que la musique marche du levé au frappé ; il a su, comme nous allons le voir, tirer de ce principe général plusieurs des conclusions qu'il renferme.