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LE MOT LATIN

Maintenant que nous connaissons les lois fondamentales de la rythmique générale, il devient facile d'expliquer tous les faits d'accentuation latine que nous avons rencontrés dans les polyphonistes des XVe et XVIe siècles ainsi que chez les auteurs grégoriens.

Les mots latins, nous l'avons vu, peuvent avoir, selon les circonstances, leur accent, soit au levé, à l'élan du rythme, soit au touchement.

Accent au

levé

~?nr^s

fundâ-tus é-nim é- rat,

Accent

au

touchement

Cantâ-te Domino,

p^&jHrt

LE RYTHME ET LE MOT LATIN I97

Pour les modernes, il n'y a pas à justifier l'accent au touchement (B); seul l'accent au levé (A) leur présente des difficultés. Essayons de les aplanir.

Ne l'oublions pas, l'élément capital, facteur du rythme, c'est la quantité, la durée.

La longueur, si petite soit-elle, détermine la fin des rythmes, c'est-à-dire les temps lourds, les thésis, les temps de repos;

La brièveté au contraire, désigne à l'oreille les temps d'élan, de transition, les temps légers, les arsis.

L'élément force est aussi très important; mais à tout prendre lorsqu'il ne se joint pas à la longueur, il ne peut à lui seul déterminer la place des repos, des thésis; et si la force s'allie à la brièveté, elle ne peut être qu'à l'élan, en rythme naturel.

Quelle que soit la matière du rythme, sons purs, paroles ou mouvements orchestiques, rien ne peut être changé à ces lois naturelles.

Donc quand il s'agit d'adapter une mélodie rythmée à des paroles, ce qu'il est nécessaire de connaître avant tout, ce n'est pas h force, mais bien la quantité des syllabes, leur longueur ou leur brièveté; ou du moins, s'il s'agit de langues privées de quantité, c'est le poids des syllabes, c'est-à-dire quelles sont les syllabes légères et quelles sont les syllabes lourdes.

Or, sous ce rapport les langues sont bien loin de se ressembler. Bien plus, dans une même langue, il faut savoir discerner les époques; par exemple, dans la langue latine, il faut distinguer les temps où les syllabes étaient soumises à la quantité classique d'avec la période postérieure où l'accent, triomphant de celle-ci, unifiait la durée des syllabes.

On a tout dit aujourd'hui quand, forçant toutes les langues, passées, présentes et futures, à passer sous le niveau d'une même règle, on affirme que l'accent des mots, — et par là on entend l'accent fort — doit coïncider avec le temps fort de la mesure. Rien de mieux si, dans toutes les langues, l'accent possédait le même caractère, celui qu'il a, par exemple, dans les langues romanes ou germaniques où la force et la longueur s'associent sur une même syllabe. Mais il n'en est point ainsi. Le caractère de l'accent varie avec les langues; et spécialement nous revendiquerons, pour l'accent latin, une physionomie tout à fait différente de celle de l'accent roman, auquel il ne peut être assimilé.

Non, si l'on veut, à toute force, formuler une règle générale et vraiment rythmique d'adaptation des paroles à la musique, il faut dire :

Les syllabes brèves ou légères, rapides, conviennent au temps léger, à l'élan ;

les syllabes longues ou lourdes conviennent au temps lourd, au touchement, au repos. Et encore la musique a-t-elle le droit de bouleverser cet ordre et de traiter les mots à sa guise. (Cf. Paléographie Musicale, t. IV, p. 64 et suivantes).

Le problème se pose donc ainsi :

Dans la langue latine, quelles sont les syllabes longues et les syllabes brèves, ou ayant une tendance à la longueur et à la brièveté, à la pesanteur et à la légèreté?

En outre, comme l'élan et le repos rythmiques résultent non seulement de la durée, mais encore de la qualité dynamique — force et faiblesse des sons, — et aussi de la

mélodie, il faut rechercher quelle est la mélodie et l'intensité des syllabes dans les mots latins.

Une distinction très importante prend place ici : celle du mot isolé et celle du mot dans la phrase.

De même que l'étude d'une syllabe isolée a quelque chose d'abstrait, de factice, ainsi en est-il de l'étude du mot isolé. Sauf le cas d'un monosyllabe, la syllabe fait corps avec le mot, et sa position dans le mot peut modifier son timbre, sa durée, sa force, sa mélodie. Une syllabe seule est de nulle valeur; elle est morte pour ainsi parler, elle n'est qu'un fragment de mot; on peut cependant la considérer isolément pour mieux analyser ses éléments; mais pratiquement il ne faut jamais la séparer de son mot.

A la différence des syllabes, le mot est déjà un petit être complet, vivant; il représente une idée; mais lui aussi, malgré cela, ne peut être étudié efficacement en dehors de la phrase. La syllabe n'existe que pour le mot; le mot à son tour n'existe que pour la phrase qui lui donne sa signification, sa mélodie, son rythme, sa vie : rien de plus mobile! Bien qu'il ne soit pas inutile de l'étudier en soi-même, il ne faut jamais oublier cependant que la phrase et surtout la musique a tout pouvoir sur lui. Sous le bénéfice de ces réserves, étudions le mot latin.

Nous n'avons pas à répéter ce que nous avons dit plus haut sur le mot, sa formation, son unité, son accentuation, son rythme. Ici nous engageons le lecteur à relire l'analyse que nous avons faite de divers écrits de Dom J. Pothier. {Cf. pp. 1 33 et suiv.; surtout p. 139).

Mais à la faveur des théories générales rythmiques que nous avons exposées, nous allons essayer de justifier tout ce qui a été dit sur ce point dans les pages précédentes en recherchant quelle est la mélodie, l'intensité, la durée des syllabes dans le mot latin afin d'arriver à une conception parfaite de son rythme.

La Mélodie du mot latin. — « Il semble aujourd'hui acquis que, pendant la période classique, la langue latine, écrite ou populaire, fut non seulement une langue quantitative, mais qu'alors l'accent latin avait un caractère essentiellement musical. » (x) L'accent aigu était donc un ton, une élévation, une acuité de la voix.

« Puis, vers la fin de l'époque impériale, l'accent musical s'est transformé en un accent ^intensité, que nous connaissons et utilisons dans la rythmique grégorienne. » (2)

A ces lignes qui résument l'enseignement des philologues, il faut ajouter que, tout en devenant fort, l'accent latin ne perdit rien pendant longtemps de son caractère musical : les mélodies grégoriennes en renferment des preuves évidentes.

Dans un article de la Revue critique (3), M. P. Lejay établit victorieusement la thèse

(1) P. Aubry. Le Rythme Tonique, p. 57. Paris, H. Welter 1903.

(2) It. /oc. cit.

(3) Revue critique, 1897, t. XLIII, p. 291.

LE RYTHME ET LE MOT LATIN

de l'accent musical. (') Après avoir exposé les arguments tirés des écrivains latins, l'auteur en introduit un nouveau en ces termes : « J'ajoute seulement une indication qui paraît avoir passé jusqu'ici inaperçue. On a signalé avec beaucoup d'à propos que dans les mélodies grecques récemment découvertes, les sommets mélodiques sont des syllabes accentuées. Dans un même mot aucune syllabe ne peut porter une note plus aiguë que la syllabe tonique. On en a tiré un nouvel argument en faveur de la thèse de l'accent mélodique grec. Mais bien avant que MM. Monro et Crutius ne fissent cette observation, M. d'Arbois de Jubainville avait remarqué une règle analogue dans quelques-uns des tons de la psalmodie romaine. Moi-même, j'ai souligné l'un des résultats des travaux des Bénédictins sur la musique neumatique. Le système de notation le plus ancien est le développement d'un système d'accentuation purement mélodique. (2) Les recherches dirigées en ce sens avec critique et prudence, fourniraient sans doute d'intéressantes données pour l'histoire de l'accentuation. »

Nous n'avons pas manqué d'étudier les mélodies latines de l'Eglise à ce point de vue, et nous avons deux arguments à faire valoir en faveur de l'acuité de l'accent tonique latin à l'époque classique et même encore à l'époque grégorienne :

A. L'un est tiré de la notation neumatique elle-même;

B. L'autre de la forme mélodique des pièces grégoriennes, nous voulons dire de la concordance des notes aiguës avec les syllabes toniques.

A. De accentibus toni oritur nota (figura) quœ dicitur neuma. (4) Les neumes ont pour origine les accents; c'est un fait que personne ne met en doute aujourd'hui. Or, la virga d'un neume — l'accent tonique des mots — n'a pas d'autre signification que l'acuité. La virga est une note élevée; elle n'est en soi ni forte, ni longue; elle est aiguë et c'est tout. Telle est aussi la nature, la qualité première de l'accent latin.

Lorsqu'aux IXe, Xe, XIe siècles la notation neumatique, perfectionnée, se transformait de toutes parts et se divisait en plusieurs espèces, la virga resta ce qu'elle avait toujours été : purement mélodique; et pas un essai ne fut tenté ni pour la fortifier ni pour l'allonger, afin de la mettre d'accord avec la nature nouvelle de l'accent tonique devenu fort, puis long, — roman en un mot — avec le cours des siècles. Signe purement musical était la virga à l'origine, signe purement musical elle resta. De son côté, l'accent grave, le punftum était le signe d'une note grave.

Cette ténacité de la tradition à affirmer le caractère musical des accents neumatiques est un fait qui a son importance, non seulement pour éclairer la mélodie et la rythmique

(1) On la retrouve fort bien exposée et avec plus de développements dans Recherches sur l'histoire et les effets de V intensité initiale en latin par J. Vendryes. — Paris, C. Klincksieck, 1902. Voir surtout chap. II : Témoignages sur la nature de l'accent latin.

(2) Revue Critique, 1892. t. I, p. 426.

(3) Revue Critique, 1894. t. II, p. 350.

(4) Paléographie Musicale, t. I, p. 102.

grégoriennes, mais aussi la nature de l'accent latin aux temps classiques. Si l'accent latin, à un moment donné de son histoire, est devenu fort; la notation neumatique ne révèle rien de ce changement; elle était, elle a toujours été et elle est encore purement musicale, comme l'accent tonique latin à son origine.

En résumé et sous une autre forme, la preuve que l'accent tonique latin était une mélodie pure, une arsis mélodique, c'est que le signe de cet accent a donné naissance à un système complet de notation musicale où il n'a pas d'autre rôle que celui de représenter l'acuité, et l'accent grave ou punclum celui de figurer la gravité des notes. Si l'accent aigu avait été seulement fort, sans caractère musical, jamais on aurait eu l'idée de le faire servir à une notation musicale. Si cet accent avait été à la fois aigu, fort et long, il aurait dans les neumes conservé cette signification.

B. Voici une seconde preuve du caractère purement musical de l'accent, plus directe, plus précise encore tirée de la concordance de la syllabe tonique avec une élévation ou arsis de la mélodie.

Nous avons déjà donné des exemples abondants de cette concordance dans le IVe volume de la Paléographie Musicale où nous avons traité du cursus. Il suffit de rappeler comment le cursus planus, type càlum et terrain, a donné naissance à un grand nombre de cadences musicales calquées sur lui :

cursus planus

qui fé- cit

aé- lum

et tér-

ram

tés- tis in

cae- lo

fi- dé-

lis

a no- bis

jû-gum

i- psô-

rum

{- ter impi-

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