‹ Paléographie musicale (volume 4)Chapitre 16 sur 58 · LA RÉVISION · texte numérisé non relu

LA RÉVISION

Revenons au texte littéraire. L'œuvre du premier scribe a subi quelques retouches. Ces corrections sont-elles toutes ensemble le résultat d'une révision unique, ou ont-elles eu lieu successivement, sans rapport entre elles, opérées par des mains différentes? Doivent-elles être considérées comme l'achèvement de la transcription par le premier scribe, ou comme un travail préparatoire en vue de la notation? On sait que dans les scriptorium médiévaux, les manuscrits une fois transcrits par le scribe étaient revus par un correcteur. Le copiste ne pouvait se flatter d'avoir exécuté son travail d'une façon irréprochable. Un correcteur réparait ses méprises et veillait à ce que la copie fût conforme au modèle. Du moins en était-il ainsi avant l'époque carolingienne. A partir du ixe siècle, le correcteur s'arrogeait volontiers le droit d'améliorer comme bon lui semblait l'œuvre qu'il s'agissait de reproduire. En tout état de cause, le manuscrit était mis au point après la copie. D'autre part, le travail du notateur constituait pour ainsi dire une collation nouvelle du texte. Un mot oublié, inversé, ou altéré ne pouvait passer inaperçu. Le notateur s'en avisait au moment de placer les neumes et conformait le texte au modèle qu'il avait alors sous les yeux. Les retouches de notre manuscrit peuvent donc être dues soit à un correcteur qui parfait la transcription du texte littéraire, soit au notateur qui prépare son texte en vue d'y placer des neumes.

Ajoutons qu'il y a aussi dans notre manuscrit des corrections opérées après la notation, beaucoup plus tardivement. Laissons toutefois de côté pour le moment cette dernière catégorie de surcharges, pour ne considérer que les corrections qui, d'après l'aspect de leur écriture, ont des chances d'appartenir à un stade plus ancien. Avant de proposer une réponse aux questions qu'elles soulèvent, disons en quoi elles consistent.

Les unes, qui concernent le texte courant, relèvent du scribe; les autres, qui portent sur les titres ou rubriques, relèvent du rubricateur.

Le scribe qui a revisé le manuscrit, et que nous traitons comme un personnage unique pour simplifier l'exposé, apporte au manuscrit transcrit par le premier scribe les modifications suivantes, que nous distinguons en catégories sans prétendre marquer entre elles un ordre ou une hiérarchie quelconque :

a) Il répare les omissions du premier scribe, soit pour suppléer les mots oubliés, soit pour écrire tout au long les pièces indiquées par un simple incipit 1.

i. Ces corrections sont nombreuses ; voir par exemple fos i2v, i8v, 24r, 34v, 38v, 42r, 42v, 57r, 6ov, 74v, 87r, 88r, i02v, i2ov, i22v, i23r, i27v.

b) II indique le premier mot des réclames pour les versets d'offertoires.

c) Il répète en marge les mots qui supportent de longs mélismes, surtout dans les offertoires (fos iv, 4V, i4v, 2iv), et aux finales des versets alléluiatiques (f° gv).

d) Il corrige le texte, par exemple dans le répons et dans l'antienne Quem vidistis, au f° 57v l. Au f° 86v, Vincipit du répons Me tradidit, — celui qui figure dans l'Antiphonaire de Compiègne a été remplacé par Jesum tradidit, comme dans le reste de la tradition. Au f° 74v, demolitur est remplacé par exterminât.

e) Il effectue enfin quelques grattages; c'est ainsi que toute une page (f° 59r-v) a été grattée, puis récrite in rasura et en marge, pour modifier les répons de S. Etienne.

Dans le Graduel, un second rubricateur (que nous considérons comme unique lui aussi de façon fictive) opère les corrections ou additions suivantes :

a) Il récrit les titres à demi effacés, ou complète certaines indications. En particulier, il ajoute ou précise en quelques endroits la mention de la Station romaine.

b) Il indique en marge les tons de la psalmodie aux introïts et communions, à l'aide des lettres capitales ordinairement employées à cet effet. Ces capitales sont tracées avec une encre rouge brique, alors que les titres sont d'un rouge plus franc.

c) Il récrit la capitulation là où elle était effacée, et la complète là où le premier rubricateur l'avait omise.

d) Dans les cas où une pièce, écrite ou notée ailleurs n'était représentée que par un incipit, il écrit en marge la référence à l'endroit où la pièce se trouve en entier ou accompagnée de neumes. Cette référence donne le numéro du capitulum, précédée ou non de la mention recuire, écrite en abrégé.

Dans l'Antiphonaire, la rubrication semble composite, comme nous l'avons déjà fait remarquer, mais on n'y trouve pas de corrections ni de compléments comme dans le Graduel. Pourtant, les titres manquent à certaines pages, et ces omissions auraient justifié l'intervention d'un second rubricateur.

A quoi se rattachent les diverses corrections que nous venons d'énumérer, et quelles relations peuvent-elles avoir entre elles?

Considérons d'abord le Graduel, et commençons par les corrections du texte qui relèvent du scribe. Parmi elles, un certain nombre n'ont pas reçu de notation. Elles pourraient donc faire partie d'une révision du texte, consécutive à la transcription par le premier scribe. Pourtant, la plupart ont des neumes de la première main française. Ont-elles été écrites comme correction du livre non noté, ou en vue de la notation? Il est un moyen de le savoir. Sans doute, la présence de neumes au-dessus d'un mot ne prouve pas à elle seule qu'il ait été ajouté en vue de la notation. Une addition conçue d'abord comme la correction d'un texte non destiné à recevoir des neumes a fort bien pu recevoir plus tard une notation, au même titre que l'ensemble du texte écrit par le premier scribe. Mais il est une catégorie de cas où nous sommes sûrs que le mot écrit en marge l'a été par le notateur, ou à son intention : c'est quand un mot du texte, dont la mélodie est trop chargée pour pouvoir trouver place entre les lignes, est répété en marge, afin que les mélismes s'y déploient à leur aise. Or ce cas se présente au moins sept fois 2. Si alors nous considérons l'écriture du mot ainsi ajouté en marge, et que nous cherchions, parmi les autres additions

i . Il est intéressant d'observer que le second scribe suit une autre version que le premier, sur un point où la tradition se divise. Cf. Ephemerides Liturgicae, 52 (1938), p. 42-66.

2. Fos iv te, I4V eum, 2iv meus, 22r ti (= une seule syllabe du mot), 25v alléluia, $oT dei, 42v ut videam.

marginales, quelles sont celles qui présentent les mêmes caractères et peuvent être attribuées à la même main, nous pouvons reconstituer la série des additions apportées par le notateur ou à son intention. En appliquant cette méthode, abstraction faite de quelques cas douteux, nous nous apercevons que la plupart des mots ajoutés en marge sont en rapport avec la notation.

Cette conclusion se voit confirmée si l'on observe que certaines corrections n'ont point pour dessein de conformer au modèle primitif un texte qui s'en serait écarté par erreur, mais au contraire d'introduire des altérations qui trahissent des influences nouvelles et proviennent, en définitive, d'un modèle différent.

Passons maintenant aux corrections des rubriques. Certains détails de leur disposition dans la page nous révèlent quelle est leur place par rapport à la notation, ou les unes par rapport aux autres.

Les capitales qui indiquent les tons psalmodiques des introïts et des communions enjambent à quatre reprises les neumes de première main qui serpentent en marge 1. On peut en conclure qu'elles ont été écrites après eux 2.

Dans les titres, les corrections qui concernent le jour liturgique ont précédé la capitulation de seconde main. Ont-elles eu lieu comme annexe au travail du premier rubricateur, ou font-elle corps avec le travail du rubricateur qui a complété la capitulation? Il est bien difficile de trancher cette question, qui est du reste sans grande importance.

Les compléments apportés à la capitulation sont postérieurs aux lettres qui indiquent les tons psalmodiques, puisque à maintes reprises ils s'écartent de leur place normale pour les éviter 3. Ils sont aussi postérieurs aux neumes, auxquels ils cèdent également la place 4. Nous avons déjà reconnu que les lettres tonales sont postérieures aux neumes : tous ces résultats concordent.

Enfin, les références interlinéaires par numéro de chapitre supposent évidemment une capitulation complète. Elles ont pu être écrites par le même rubricateur qui a revisé la numérotation des messes, comme la couleur de l'encre et l'aspect de l'écriture le donneraient à penser. Elles ont été portées sur le manuscrit après la notation, car, en plus d'un cas, leur présence ne se justifie que par la musique 5.

En résumé, si nous mettons à part les corrections des jours liturgiques et des Stations, sur lesquelles nous ne saurions nous prononcer, nous pouvons dire que l'ensemble des corrections du second rubricateur ont été faites après les neumes et se succèdent dans l'ordre suivant : neumes, — tons psalmodiques, — complément de la capitulation, — références interlinéaires.

En affirmant que toutes ces corrections ont été écrites après les neumes, nous ne voulons pas dire qu'elles leur soient beaucoup postérieures. Au contraire, comme elles ont un rapport

i. Fos 20v, 2iv, 30r, 40v.

2. Par deux fois, il est vrai, c'est au contraire la rangée des neumes qui enjambe les lettres tonales (fos 4V suam, iir amen, amen, amen). Mais il s'agit de tropes qui ont pu être ajoutés plus tard. Si leurs neumes sont de la première main française, on peut supposer que celle-ci a réalisé son travail en plusieurs fois. Quelle que soit l'explication qu'on adopte, ces deux cas ne sauraient infirmer la conclusion imposée par les quatre autres, et prouveraient tout au plus que les lettres tonales ont été écrites au cours du travail de notation.

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