‹ Paléographie musicale (volume 4)Chapitre 35 sur 58 · LES TRANSFORMATIONS LITURGIQUES DE L'ANTIPHONAIRE · texte numérisé non relu

LES TRANSFORMATIONS LITURGIQUES DE L'ANTIPHONAIRE

Comme nous l'avons déjà observé, l'Antiphonaire, d'abord écrit et noté pour l'office monastique à 12 répons, a été adapté ensuite à l'office séculier à 9 répons. Nous allons chercher à quel usage local correspond cette nouvelle ordonnance des répons, ce qui ne nous apprendra évidemment pas en quel endroit notre Antiphonaire a été écrit et noté, mais nous révélera du moins dans quelle ville il a été utilisé.

Il s'agit de savoir dans quelle ville se retrouve l'ordonnance des 9 répons de matines, telle que les chiffres additionnels l'ont établie dans notre Antiphonaire. Le problème est moins simple qu'il ne paraît, car — - on se le rappelle — la nouvelle numérotation des répons n'est pas partout de la même main. Les 6 ou 7 mains qui se sont partagées le travail ont-elles toutes adapté notre Antiphonaire à l'usage d'une même église? Il ne serait pas impossible que nous ayons affaire, au contraire, à plusieurs révisions, effectuées dans des villes différentes. Il faudrait donc, en comparant notre Antiphonaire à la liturgie des églises séculières, tenir compte de tous les offices où la série des répons est remaniée. On verrait alors si toutes les modifications sont homogènes, et à quelle liturgie locale elles correspondent.

Nous n'avons pas encore mené cette enquête jusqu'au bout, mais seulement pratiqué un sondage qui porte sur Noël et la semaine sainte. Les offices de ces deux périodes liturgiques ont été remaniées, dans notre manuscrit, par deux mains différentes, celles précisément qui ont effectué la plus grande partie des modifications. Notre sondage donne donc des résultats qui valent pour l'ensemble du problème.

Or, en comparant notre Antiphonaire avec ceux qui avaient le plus de chances de lui ressembler, nous avons constaté que la nouvelle ordonnance des répons, à Noël et à la semaine sainte, est identique à celle du Bréviaire de Noyon 2.

1. Nous avons comparé le Graduel du Mont-Renaud aux manuscrits suivants : Paris, B.N. lat. 13159 (vme s.), édité dans Revue Grégorienne (1952), p. 225-227; 12050 (ixes.), édité dans Antiphonale Missarum Sextuplex; Metz, 351 (rxes.); Laon 1 18 (ixe-xe s.), Saint-Denys ; Bruxelles 2750-65 (xes.), région de Prùm ; Paris. B.N. lat. 2667 A, p. I et II + lat. 7185 f° 116 (x-xie s.), Fleury (?); Rome, Vat. lat. 577 (xie s.), Sens; Montpellier H. 159 (xie s.), Dijon, reproduit en fac-similé dans Paléographie Musicale, t. VIII,; Paris B.N. lat. 12584 (xie s.), Saint-Maur-des-Fossés; 13252 (xie s. ex,), Saint-Magloire.

2. Le jour de Noël, les 21 répons écrits par le premier scribe sont répartis en deux séries de 9 par une numérotation à l'encre rouge et une autre à l'encre verte. La première série (à la réserve du répons 9, que le rubricateur a oublié de désigner) est identique à celle du Bréviaire de Noyon, tandis que Corbie intervertit les répons 3 et 4.

Le répons Hodie Dominus, écrit par le premier scribe, a été laissé sans neumes et omis dans la numérotation nouvelle : il n'existe ni à Noyon ni à Corbie.

Quant à la semaine sainte, les traditions locales qui nous intéressent ne se divisent que le jeudi et le vendredi. Le jeudi, au 2e nocturne, notre manuscrit contient, du premier scribe, le répons Judas mercator, utilisé également par le rubricateur qui a fait la revision. Or ce répons ne se trouve pas à Corbie, et figure dans le Bréviaire de Noyon au même endroit que dans le manuscrit du Mont-Renaud. Au 3e nocturne, notre manuscrit contient, de première main, le répons Revelabunt caeli, qui existe au même endroit à Corbie. Or ce répons, absent à Noyon a été omis par le rubricateur qui a revisé la série. Le vendredi, le rubricateur s'est borné à modifier l'ordre des répons du 2e nocturne. Il a oublié d'indiquer le VIe, mais ce ne peut être que Barrabas latro; l'ordre primitif était celui de Corbie; celui que créent les nouveaux numéros des répons est conforme à l'usage de Noyon.

Ayant en main les données du problème, nous pouvons maintenant tirer des conclusions.

Les traditions locales avec lesquelles notre manuscrit soutient des rapports, sont à première vue assez variées. C'est sans doute le signe que des influences diverses se sont exercées sur lui, et que son contenu n'est pas absolument d'une seule venue. Pourtant à y regarder de plus près, on s'aperçoit que les sources où il a puisé ne sont pas aussi diverses qu'il paraît d'abord.

Observons, en jetant un coup d'œil d'ensemble sur le manuscrit tout entier, que les noms des villes ou des monastères auxquels il s'apparente sont tous situés au nord de Paris, dans une région assez peu étendue. Seule la ville de Tours fait exception. Il ne semble cependant pas que sa présence soit assez caractéristique pour nous orienter vers la vallée de la Loire. Tous les autres lieux auxquels nous avons affaire sont groupés dans une sorte de triangle d'environ 150 kilomètres de côté, dont les sommets sont Amiens au nord, Paris au sud, Reims à l'est. C'est là, sans aucun doute, qu'il faut chercher l'origine de notre manuscrit.

On peut remarquer encore, avant d'en venir au détail, que tous les lieux compris dans la région que nous venons de dire, n'ont pas tous une importance égale : Compiègne, Meaux, Sens, Reims, Saint-Maur-des-Fossés, n'interviennent que joints à d'autres noms, ou à propos de détails peu considérables. Saint-Denys, Noyon, et Corbie retiennent surtout l'attention.

Examinons maintenant notre manuscrit partie par partie, en distinguant le Graduel et l'Antiphonaire, et dans chacun de ces livres les différents états par lesquels ils ont passé.

Dans le Graduel non noté, la parenté avec Saint-Denys semble plutôt secondaire. Elle ne se manifeste que sur un point de détail (le verset Qui Cherubim) ou conjointement avec d'autres (les alléluias du sanctoral). Le lien avec Corbie est manifestement plus étroit. Il est affirmé par la communion Oportet te, les alléluias du sanctoral, les litanies, et beaucoup plus nettement encore par les alléluias du temps après la Pentecôte, puisque la série de notre Graduel est presque identique à celle de Corbie.

Est-ce à dire qu'il faille considérer Corbie purement et simplement comme le lieu d'origine de notre Graduel?

Il est vrai que tout, ou presque tout, nous y invite. Toutefois, dans cette hypothèse, un point très important fait difficulté : comment expliquer que les litanies du Mont-Renaud ne reproduisent pas identiquement celles de Corbie, mais lui ajoutent des saints qui caractérisent Noyon? Ce groupe de saints locaux se comprend à Noyon, mais nulle part ailleurs.

Pouvons-nous attribuer notre Graduel à Noyon? Mais là encore, une objection surgit immédiatement. Nous avons signalé plus haut que la série des alléluias pour les dimanches après la Pentecôte est tout à fait différente de celle de Noyon : comment attribuer à notre manuscrit comme lieu d'origine une ville dont la liturgie ressemble si peu à la sienne?

Pour éluder cette difficulté, on pourrait supposer que la liturgie de Noyon a évolué : le manuscrit du Mont-Renaud nous en révélerait l'état ancien, tandis que les autres documents, légèrement postérieurs, nous feraient connaître un état plus récent. Cette hypothèse a cependant un gros inconvénient : il faudrait supposer qu'il s'est produit à Noyon, entre le Xe et le xie siècle, non pas une évolution proprement dite, mais un changement radical. Or, à moins de preuves formelles en faveur de l'opinion contraire, il est plus normal d'admettre que dans chaque église les usages locaux n'ont subi au cours des siècles que des changements assez secondaires, qui ont laissé intactes leurs lignes maîtresses.

Mieux vaut recourir à une explication plus obvie. Avouons qu'il serait impossible de situer notre Graduel à Noyon s'il représentait l'usage séculier. Mais il appartient au rit monastique,

comme nous l'avons déjà fait remarquer, puisque ses alléluias pour les dimanches après la Pentecôte sont ceux de Corbie. Lorsqu'il s'agit de liturgie monastique, la ressemblance ou même l'identité avec les usages d'un monastère ne constitue pas une attache locale exclusive. Un livre monastique peut être utilisé non seulement dans le monastère dont il contient le répertoire, mais aussi partout où ce monastère a pu envoyer des moines en fondation, partout où il fait sentir son influence. Comme Noyon est tout près de Corbie — une cinquantaine de kilomètres environ — , il est tout à fait admissible que la grande abbaye picarde ait fourni des livres à des moines qui s'y seraient installés. En attendant d'examiner cette question de plus près, admettons que notre Graduel a été fait pour des moines qui, résidant à Noyon, ont gardé leur livre corbéien sans l'adapter à la liturgie locale, sinon par de menus détails et l'insertion de saints noyonais dans les litanies.

Pour localiser l'Antiphonaire non noté, nous n'avons pas de données aussi précises. Les fêtes propres qu'il contient ne désignent ni Corbie ni Noyon de façon déterminée : elles sont seulement en harmonie avec ces deux villes. Les répons s'apparentent à ceux de Saint-Denys, et plus nettement encore, semble-t-il, à ceux de Corbie. Nous savions déjà que notre Antiphonaire était monastique, puisqu'il contient un office à 12 répons; nous savons maintenant à quels monastères il emprunte son contenu. Tout ceci, en définitive, reste vague.

Nous avons cependant le droit de faire valoir que l'Antiphonaire est uni au Graduel par bien des points communs : tous les deux puisent aux mêmes sources monastiques ; tous les deux, surtout, sont écrits sinon par la même main (ce qui n'est pas absolument sûr), du moins dans le même scriptorium et à la même époque. Est-ce trop s'avancer que d'étendre à l'Antiphonaire la conclusion à laquelle nous nous sommes arrêtés pour le Graduel? Admettons que, corbéien lui aussi par son contenu, il est également destiné à Noyon. Nous verrons si les constatations qui nous restent à faire corroborent ou infirment cette conclusion.

Passons maintenant à la notation, avec les corrections qui l'ont accompagnée. Le Graduel du Mont-Renaud est pratiquement identique à celui de Corbie en tout ce qui regarde la musique : forme de l'écriture neumatique, nature du texte musical, tons psalmodiques des introïts et communions. Il ne se rencontre avec Noyon que sur un point où Noyon est lui-même d'accord avec Corbie : les communions évangéliques. Manifestement notre Graduel a été noté d'après un modèle corbéien.

Pour l'Antiphonaire noté, nos renseignements sont malheureusement assez vagues. L'écriture neumatique est celle de Corbie, le notateur a pourvu de neumes le répertoire monastique : voilà qui n'est pas fait pour nous orienter vers Noyon. Mais comme la notation de l'Antiphonaire provient du même scriptorium et sans doute de la même main que celle du Graduel, on peut en inférer que les deux livres, notés ensembles, ont reçu la même destination au moment où ils reçurent des neumes. Il paraît légitime d'admettre que l'Antiphonaire, comme le Graduel, a été noté à Noyon ou pour Noyon d'après un modèle corbéien.

Cette conclusion se voit confirmée si nous considérons les modifications subies par les répons. La nouvelle ordonnance créée par les numéros additionnels se retrouve dans le Bréviaire de Noyon de 15 15. Sans doute, ce témoin est tardif. Mais si l'on tient compte de la continuité qui règne d'une façon générale dans les usages locaux, en observant du reste que Noyon est précisément la ville où le Graduel se trouve localisé, on conviendra que le rapprochement avec un témoin de la liturgie noyonaise, même tardif, ne manque pas d'intérêt.

Pour conclure, faisons ressortir en peu de mots les grandes lignes du problème.

Il convient de distinguer ce qui provient du modèle et ce qui est dû à la destination immédiate. Aussi bien pour le Graduel que pour l'Antiphonaire, aussi bien pour le texte non noté de ces deux livres que pour leur notation musicale, le modèle est avant tout corbéien. L'influence

de Saint-Denvs, très faible dans le Graduel, paraît plus importante dans l'Antiphonaire, sans l'emporter cependant sur celle de Corbie.

Pour écarter Corbie comme lieu d'origine ou de destination du manuscrit, nous avons des raisons pour ainsi dire négatives : la similitude avec Corbie n'est pas absolue, et du reste l'utilisation d'un modèle corbéien n'exclut pas une autre destination. En faveur de Noyon nous avons des raisons positives. Remarquons cependant que ces raisons touchent directement le Graduel, et seulement de biais l'Antiphonaire.

Le Graduel — si nous faisons abstraction des menus indices qui ne seraient pas probants à eux seuls — ne porte les traces de son origine noyonaise que dans son état non noté, et non pas dans sa notation musicale. Encore ces traces ne résident-elles pas dans le Graduel proprement dit, mais seulement dans les litanies qui lui sont annexées ; elles se réduisent en somme aux quelques saints propres à Noyon.

L'Antiphonaire, jusqu'à plus ample informé, ne contient aucun indice qui le rattache déterminément et de façon démonstrative à Noyon, dans l'intention de ceux qui l'ont écrit puis noté. Les modifications de ses répons prouvent seulement qu'il y a été utilisé. Ses liens avec Noyon ne sont qu'indirects. Ils consistent en ce que son écriture et sa notation proviennent du même scriptorium et sans doute de la même main que le Graduel, ce qui nous autorise à lui attribuer le même lieu d'origine ou de destination.

Il semble qu'on doive considérer notre Antiphonaire et notre Graduel comme des manuscrits à la fois distincts et jumeaux. Bien que Noyon soit leur lieu de destination, on ne peut dire qu'ils soient de Noyon, purement et simplement, comme s'ils représentaient la liturgie locale de cette ville. Ce sont des livres utilisés à Noyon, plutôt que des livres de Noyon. Pour les caractériser il faut user de formules complexes. Ce sont, dirions-nous, des livres principalement corbéiens, adaptés à Noyon dans une faible mesure; ils ont subi des influences diverses, parmi lesquelles domine celle de Saint-Denys, surtout dans l'Antiphonaire.

Il reste maintenant à nous assurer si les circonstances historiques, dans le Noyon du Xe siècle, cadrent avec les conclusions que nous venons de tirer.

§ 3. - LE MANUSCRIT DU MONT-RENAUD ET NOYON 1. HISTOIRE RELIGIEUSE DE NOYON AU Xe SIÈCLE

Rassemblons ce que les textes nous permettent de savoir sur l'histoire religieuse de Noyon au Xe siècle.

A Noyon, en ces années difficiles, deux centres religieux principaux nous sont accessibles. Le premier est l'église Notre-Dame-et-Saint-Médard, située intra muros, et qui possédait déjà un chapitre de chanoines, les prérogatives du siège épiscopal et l'immunité, au moins depuis 842 1. Le second est l'église de Saint-Éloi-hors-les-murs. D'abord, sans doute par l'effet des dévastations normandes, simple Cellula 2 en dépendance de Notre-Dame-Saint-Médard, elle nous apparaît, au moins depuis le 13 avril 934, sous le nom de Monasterium desservi par des chanoines groupés en chapitre particulier sous l'autorité de l'évêque de Noyon. A cette date un diplôme 3 délivré par l'évêque Gaubert ou Walbert, ancien abbé de Corbie, nous donne même une liste de chanoines.

1. Diplôme de Charles le Chauve, Quiercy, le 24 décembre 842. (Giry, Prou et Tessier, Recueil..., n° 14, t. I, p. 34). — Diplômes de Charles le Simple, le premier sans date (893, 26 janvier 903), le second de Villeneuve-Saint-Georges, le 31 octobre 901 (Lot et Lauer, Recueil..., n° 1 1 et XL, p. 2 et 84).

Page 1