CHAPITRE III
De la grande ville que fut Syracu.se, de la magnifique cité dont la splendeur, dit-on, émut jusqu'aux larmes le rude Marcellus lui-même, que subsiste-t-il aujourd'hui ? En vérité bien peu de chose.
Revenue, comme aux jours lointains de son origine, à son île étroite d'Ortygie (fig. i6), la moderne Syracuse n'est plus qu'une petite ville coquette et proprette, où des maisons aux balcons élégants qui rappellent la Renaissance bordent les rues pavées de larges dalles, où chaque tournant découvre une échappée sur la mer ou bien sur la vieille citadelle qui domine lentrée du port de sa masse pittoresque et fière. Seules, deux ruines de temples antiques évoquent ici le passé. L'un de ces sanctuaires,
32 PALERMK ET SYRACUSE
qu'on appela longtemps le temple d'Artémis, mais qui semble plutôt, à en croire une inscription fort mutilée, avoir été dédié à xApollon, est assez mal conservé. Il n'en reste guère, enterrées à cinq mètres au-dessous du sol actuel, que deux colonnes portant un fragment d'architrave. Des fouilles récentes ont permis toutefois de déterminer le plan de l'édifice :
Fig. 23, — Cathédrale de Syracuse,
c'était un « hexastyle périptère » dorique, dont la longueur, comme dans le temple C de Sélinonte, était fort grande par rapport à la largeur ; sur les longs côtés, la colonnade ne comptait pas moins de ig colonnes. L'autre temple que conserve Ortygie paraît avoir été dédié à Athéna ; il a, à une époque qu'on ignore, été transformé en église chrétienne, et c'est aujourd'hui, sous le vocable de Santa 31aria délie Colonne, la cathédrale de S3^racuse (fig. 25). L'aspect en est fort remarquable. La cella antique
SYRACUSE. - LES MONUMENTS 33 est devenue la nef centrale de l'église, et ses murs ont été entaillés pour ouvrir une communication avec les bas-côtés; les nefs latérales ont été aménagées sous les deux colonnades qui bordaient les longs côtés du temple, et qu'on a, pour enclore l'édifice, noyées dans un mur qui embrasse les fûts, les chapiteaux, l'architrave. On voit encore du dehors, sur deux des faces de l'église actuelle, les hautes et belles colonnes antiques, audessus desquelles les triglyphes font à certains endroits créneau sur
Fio;. 26. — Ruines de l'autel de Hiérou II. i\ Syracuse.
l'architrave. L'effet est fort pittoresque, et le mode d'appropriation au christianisme, unique en son genre. En tout cas, comme le sanctuaire d'Apollon, le temple d'x\théna était un hexastyle périptère avec 14 colonnes sur les longs côtés. Les deux monuments du reste datent du vi^ siècle et appartiennent à l'époque où dans la Grande-Grèce et la Sicile, entière, l'architecture dorique s'épanouissait dans toute sa force sévère et puissante; mais, comme on l'observe dans les plus anciens monuments de ce style, et dans les temples de Sélinonte en particulier, il y a dans les sanctuaires de Syracuse quelque lourdeur encore dans leur force ; les colonnes, surtout dans le temple d'Apollon, sont massives et trapues; tan-
dis que dans les édifices du dorique classique, dans le Théséion d'Athènes par exemple , la hauteur des colonnes correspond à cinq diamètres et demi, ici le rapport est bien moindre du diamètre à la hauteur. Les colonnes du temple d'Apollon ont quatre diamètres deux cinquièmes, celles du temple d'Athéna, un peu plus récent, moins de cinq diamètres.
Et si l'on ajoute qu'au bord de la mer, la célèbre fontaine d'Aréthuse, ou du moins ce que l'on nomme ainsi, fait toujours, comme autrefois, jaillir ses eaux claires et bouillonnantes dans un bassin demi-circulaire entouré de papyrus, on aura dit tout ce qui, dans l'actuelle Syracuse, rappelle la ville antique disparue.
De la grande et populeuse cité qui fut la capitale de la Sicile, c'est ailleurs qu'il faut chercher les restes. Il faut aller dans la campagne en retrouver les débris épars, au pied de ces blanches falaises qui se détachent si vigoureusement sur le ciel bleu, sur ce vaste plateau désert des Epipoles qui se déroule sans fin vers l'horizon lointain. Et ici même, des splendeurs d'autrefois, il reste relativement bien peu de chose ; mais par les souvenirs d'histoire qu'évoquent ces monuments comme par la mélancolique beauté de la solitude qui les environne, ce peu de chose est singulièrement émouvant.
Sur la pente méridionale du plateau de l'Achradine, le grand théâtre creuse dans le roc vif l'hémicycle immense qu'emplissent encore quarante-six rangées de gradins. C'était le plus grand théâtre de la Sicile, l'un des plus vastes du monde hellénique. Il mesure 150 mètres de diamètre, et les soixante rangées de gradins qui primitivement en garnissaient la courbe pouvaient donner place à 24.000 spectateurs. C'est aujourd'hui encore un des plus beaux monuments de Syracuse et des mieux conservés (fig. 24). Sans doute, de la scène, large de 30 mètres environ et profonde de 8, il subsiste peu de chose; mais on voit, comme jadis, les deux larges précinctions qui coupent à des hauteurs diverses la montée des gradins, les huit escaliers qui, partant de l'orchestre, partagent le théâtre en neuf travées (xspxiosç), les tunnels creusés dans le roc, qui servaient d'entrées latérales, les onze gradins inférieurs, autrefois revêtus de marbre, et qu'un degré assez élevé sépare des places du haut réservées au populaire. En certains endroits on lit encore des inscriptions, datant du III^ siècle, qui plaçaient certaines travées sous le patronage de Zeus Olympien ou d'Hercule, ou encore des reines Philistis et Néréis, parentes de cet
Hiéron II qui termina et embellit, à ce qu'il semble, le théâtre construit au siècle par Hiéron l''. Et tout naturellement l'esprit se reporte au temps où Syracuse était une des métropoles de l'Hellade, où des souverains artistes et lettrés faisaient représenter sur cette scène les tragédies d'Eschyle et les comédies d'Epicharme, où des spectateurs innombrables applaudissaient ici les vers de Sophocle ou d'Euripide avec le même enthousiasme qui, dans le théâtre de Dionysos, faisait battre les mains
des Athéniens. Et aussi bien est-ce le ciel de Grèce, avec des tons à peine plus atténués et plus tendres, qui éclaire l'admirable paysage qu'on découvre des gradins du théâtre, et c'est la même splendeur de la lumière sur une terre plus riche seulement, plus grasse, plus verdoyante, où semble flotter comme le souvenir des pastorales idylles de Théocrite.
Tout auprès du théâtre se trouvent les restes du grand autel construit par Hiéron II (fig. 26). En avant de la plupart des temples de Sicile, on voit, à Sélinonte, à Agrigente, les traces d'un autel destiné aux sacrifices. Celui d'Hiéron avait le même objet, mais il dépassait tous les autres par ses proportions colossales. C'était une longue et étroite plate-forme de
200 mètres sur 23; sa hauteur dépassait 10 mètres. Deux terrasses superposées le composaient, auxquelles on montait par des escaliers ménagés aux deux extrémités : un large soubassement de plusieurs degrés mettait en valeur le monument. Un entablement à la corniche fortement moulurée couronnait le mur des terrasses, et y disposait la parure de ses triglyphes doriques; dans les murailles, des niches étaient ménagées pour rece-
Fig. 28. — Entrée nord de l'amphithéâtre de Syracuse.
voir des bas-reliefs et des offrandes votives. Mais on ignore à quel dieu était dédié ce magnifique monument.
Un peu plus à l'est, l'amphithéâtre est un monument romain, qui date de l'époque d'Auguste (fig. 27, 28). C'est un des plus vastes de l'Italie; il mesure 140 mètres dans sa plus grande longueur, 1 19 mètres dans son petit axe; l'arène a 69 mètres et 40 dans ses deux dimensions. Partiellement établi sur le roc, de même que le grand autel, et utilisant de même la pente naturelle du terrain, il a conservé intacte une partie de ses gradins, que coupent deux larges précinctions, et que des escaliers partagent en travées, les deux passages voûtés ouverts aux extrémités du grand axe, le sj^stème des couloirs et des escaliers, qui, sous les gradins, servaient