I. Renan, loc. cit., p. iio-iii
leurs sa légende : Cyané était une n3^mphe qui tenta d'empêcher Pluton d'enlever Proserpine, et qui fut, pour son châtiment, métamorphosée en fontaine.
D'autres témoignages, plus saisissants encore, attestent la Q-randeur évanouie de la cité.
Sur les pentes méridionales de l'Achradine, sur une longueur de plus de deux kilomètres, se creusent les vastes carrières de pierre, d'où l'on a extrait les matériaux qui servirent à construire les édifices de Syracuse. Depuis l'antiquité, on les nomme les latomies (fig. 20, 33). On rencontre successivement, en allant de l'est à l'ouest, les latomies des Capucins, de Santa Venera, du Paradis; sur le plateau même, on trouve la latoinie du Philosophe, qui fournit les pierres nécessaires aux grands travaux de fortification du IV*' siècle. Rien ne montre mieux que ces fosses colossales l'activité prodigieuse que les Syra-
cusains dépensèrent pour leurs constructions. On a calculé qu'on a tiré des latomies près de cinq millions de mètres cubes de pierres, sur lesquels les latomies du Paradis et des Capucins ont fourni chacune 850.000 mètres cubes et celle de Santa Venera 700.000. En certains endroits, le fond des carrières est à une profondeur de plus de 30 mètres.
On sait déjà comment les latomies devinrent ensuite la prison et le tombeau des sept mille Athéniens qui y furent enfermés après la folle expédition de Sicile, et il semblerait que ce tragique souvenir doive
Fig. 3,. — Latomie des Capucins, à Syracuse.
endeuiller à jamais ces lieux. Mais la nature a paré ces carrières d'une beauté si prestigieuse et si inattendue, que l'on a beau se souvenir, on ne voit plus dans les latomies que le jardin enchanté, plein de verdure et de fleurs, qui s'épanouit sous le chaud soleil au fond des carrières abandonnées, et qui justifie si bien ce nom exquis, donné par le peuple à Tune d'elles, de latomie dit Paradis. Rien ne peut rendre le charme de ces
verdoyants labyrinthes tout pleins de grands arbres antiques, tout parfumés de senteurs, de ces cavernes profondes où dorment de petits lacs tranquilles, de ces rideaux de lierre suspendus aux parois irrégulièrement taillées, de ces sentiers étroits serpentant entre de hauts piliers de pierre, au-dessus desquels se profile dans le ciel l'audacieuse silhouette d'un pont aérien ou d'un arbre suspendu sur l'abîme. Au printemps, les latomies sont toutes fleuries de roses, de blanches marguerites, de grands iris violets , toutes remplies d'orangers, de citronniers et de grenadiers en fleurs. C'est la merveille de Syracuse et ce qui y fait peut-être la plus vive impression. Les curieux trouveront plaisir à y voir en outre, dans la latomie du Paradis, la large cavité en forme de S, profonde de 65 mètres, haute de 23, et large de 5 à II, qui offre cette propriété acoustique remarquable, de transmettre net et distinct à Torifice supérieur de la galerie le plus petit bruit qui se produit, le moindre mot qui se dit au fond de la carrière. Une tradition, qui ne date au reste que du xvi*" siècle, appelle cette cavité V oreille de Denys (fig. 34). Mais surtout, dans les latomies de Syracuse, l'historien
à Syracuse,
retrouvera, avec d'émouvants souvenirs, la preuve saisissante de la puissance de la cité, l'artiste un lieu unique au monde et proprement délicieux.
D'autres monuments encore nous peuvent instruire de la grandeur passée de Syracuse. Ce sont les nécropoles. Sur plusieurs points situés dans l'ancienne enceinte de la ville, entre Fusco et Tremilia sur le revers sud des Epipoles, près de la latomie de Santa Venera, à Pozzo Cantano, au Plemmyrion, on a retrouvé, creusés dans le roc, des groupes impor-
Rue des Tombeaux, à Syracuse.
tants de tombes sicèles, bien antérieures à l'établissement des Grecs. Les dispositions en sont fort remarquables, et le mobilier funéraire qu'on y a découvert tout à fait intéressant. On y voit tout le soin que ce peuple prenait de ses morts et aussi le degré de civilisation relativement avancé auquel il était déjà parvenu. D'âge en âge on y peut suivre les progrès qui s'accomplissent dans l'aménagement de la sépulture. Petite cellule très basse tout d'abord, la tombe sicèle devient ensuite un caveau plus spacieux et plus élevé, de forme généralement circulaire, vraie sépulture de famille abritant des morts assez nombreux ; parfois un grand vestibule à ciel ouvert précède les tombeaux; souvent aussi^ surtout à une époque
PALERME Eï SYRACUSE
plus récente, la chambre funéraire est rectangulaire, et les squelettes y sont allongés sur des sortes de banquettes, au lieu d'être, comme dans les tombes anciennes, accroupis, les jambes repliées sous eux, contre la paroi. Parallèlement à ce développement de la tombe, on constate les progrès de la civilisation. Dans les plus anciennes nécropoles on ne rencontre que des objets en pierre, armes rudimentaires et bijoux rustiques, et de grands vases de terre grossièrement décorés au pinceau. Puis, dans la seconde période, le bronze apparaît, employé pour les outils, les armes et la parure, et évidemment importé en Sicile par des marchands phéniciens et
achéens, de même que les poteries de style mycénien qu'on trouve dans les tombes de cette époque. Enfin le fer se montre à côté du bronze, et la céramique indigène, qui commence à se servir du tour, s'applique à copier les modèles étrangers. On constate en outre, par la distribution topographique de ces nécropoles, que cette population était répartie sur le sol en villages nombreux assez rapprochés les uns des autres. Les Sicèles n'avaient point de grandes villes, ni même de bourgades fortifiées ; assez pauvres, ils cultivaient la terre, et tels ils demeurèrent jusqu'à l'arrivée des Grecs \ Le musée de vSyracuse est plein d'objets retrouvés dans les tombes sicèles, qui racontent l'obscure histoire de ce peuple oublié. D'autres nécropoles, datant de l'époque grecque, se rencontrent sur divers points de la ville, dans ' la région surtout qui s'étend depuis le couvent des