‹ Palerme & SyracuseChapitre 20 sur 44 · Eli Sicile, p · texte numérisé non relu

Eli Sicile, p

2. Les deux bras de mer qui entouraient la primitive Palerme sont demeurés jusqu'au xiY" siècle de l'ère chrétienne le trait caractéristique de la topographie de la ville. A l'époque arabe, ils séparent le quartier du Kasr des autres parties de la cité; au xii" siècle, bien qu'ils soient raccourcis et commencent à se transformer en lagunes, le bras de mer du Papireto et celui de Kemonia ou Maltempo séparent toujours le Cassa ro du borgo. Celui du sud-est acheva le premier de se combler; mais le marais du Papireto ne disparut qu'en 1591. (Cf. la carte topographique qui accompagne le t. II de l'ouvrage de V. di Giovanni, la Topogra^a antica di Palermo.)

x^insi fort exactement limitée, Palerme ne se développa guère durant de longs siècles. Sans doute, au contact de ses voisins ioniens et doriens, elle s'hellénisa partiellement, comme le prouvent ses monnaies aux légendes grecques ; mais sous la domination de Carthage, qui, au vr siècle avant J.-C, s'imposa aux cités phéniciennes de la Sicile, comme sous celle de Rome, qui, au milieu du iiV siècle avant l'ère chrétienne, chassa de l'île les Carthaginois, Palerme demeura toujours, malgré l'incontestable valeur de sa position géographique, une ville d'importance secondaire. En face des temples de Ségeste et d'Agrigente, du théâtre de Taormine, des vastes ruines de vSyracuse, elle n'a pas à montrer un monument, pas un débri qui date des siècles classiques. Tout au plus est-il fait mention dans les textes du moyen âge d'un amphithéâtre, dont il ne reste d'ailleurs que le souvenir ; et tout ce qu'on a retrouvé à Palerme de l'antiquité tout entière, ce sont, en 1869, quelques substructions enfouies sous le sol de la piazza Vittoria, et dont l'une renfermait un pavement de mosaïque représentant Orphée parmi les animaux (%• 47).

Après la chute de l'empire romain, les Vandales, puis les Ostrogoths passèrent sur la Sicile ; puis les Byzantins à leur tour s'y établirent pour trois siècles : Palerme resta toujours une assez petite ville. Lorsque, en 831, elle tomba aux mains des Arabes, elle ne comptait plus, dit-on, que 3.000 habitants à peine ; mais en devenant la capitale des émirs musulmans, du coup elle entra dans l'histoire de l'art et atteignit pour plusieurs siècles un degré de prospérité inouïe.

Dès la seconde moitié du ix*" siècle, Palerme était une grande ville, « très renommée et très peuplée », selon le mot d'un contemporain. Autour delà cité primitive, toujours enclose entre ses deux bras de mer, toute une ceinture de faubourgs s'était développée pour abriter une population sans cesse croissante. Un siècle plus tard, lorsque le voyageur arabe Ibn-Haukal la visita (972), elle avait grandi encore : c'était une des cités les plus riches et les plus belles de tout le monde musulman.

Pour se rendre compte de ce qu'était alors Palerme, il faudrait citer en son entier la description qu'en a faite l'écrivain arabe. La ville se partageait en cinq quartiers principaux : la vieille ville ou Kasr, (le château) occupait la presqu'île où se ramassait jadis la cité antique, et une enceinte de murailles formidables la séparait des faubourgs ; puis, entre le bras du sud-est et la mer, sur l'emplacement où, dès l'époque classique un faubourg s'était bâti, se trouvait le quartier de la Khalessa (l'excellente) qui était également fortifié ; au nord-ouest, au delà du bras de mer qui

prendra à l'époque normande le nom de Papireto, s'était créé le vaste quartier de Sakalibah ; enfin, au sud de l'autre bras de mer, qui s'appellera au xii« siècle le canal de Kemonia ou de Maltempo, s'étendaient les deux quartiers plus petits de la mosquée Ibn-Saklab et d'El-Jadid (le

Pig — Mosaïque représentant Orphée charmant les animaux (Musée de Palerme.)

quartier neuf). Une population très nombreuse habitait ces diverses portions de la cité. Ibn-Haukal rapporte que la seule corporation des bouchers comprenait plus de 7.000 individus ; ce qui, d'après les données actuelles de la statistique, correspondrait à un chiffre de près de 300.000 habitants. En tout cas, par ses monuments somptueux, par l'activité de ses marchés, par la beauté des jardins magnifiques qui l'entouraient, par

l'abondance des eaux qui arrosaient ses alentours, Palerme apparut à Ibn-Haukal comme une ville incomparable. Il n'y a pas compté moins de 300 mosquées, « nombre que je n'ai jamais vu, dit-il, même dans les villes d'une dimension double, et que je n'ai même jamais entendu citer, si ce n'est pour Cordoue \

Fig. 48. — Fontaine de lu Piazza Marina, à Palerme.

De tant de monuments magnifiques, Palerme cependant n'a gardé que le souvenir. « xVujourd'hui, dit l'historien Amari, il ne subsiste, dans la Sicile entière, aucun édifice intact qui date delà domination musulmane. » Quelques colonnes, portant des inscriptions métriques ou des versets du Coran, employées dans les édifices du xir ou du XIV^ siècle, quelques

I. Trad. Amari. [Journal asiatique^ 4^ série, t. V (1845), p. 95.)

restes de constructions près de l'église Saint-Jean des Ermites, et où l'on a cru reconnaître une ancienne mosquée : c'est en apparence tout ce qu'a laissé à Palerme la civilisation arabe. En fait pourtant, l'époque de la domination musulmane n'a point été stérile pour le développement ultérieur de la cité. Les Arabes avaient apporté avec eux dans l'île les conceptions si originales de leur art, leurs hautes arcades si élégantes, leur décoration en stalactites, la grâce de leurs faïences émaillées, de leurs mosaïques de marbres multicolores, de leurs délicates peintures, le charme savant de leurs industries de luxe. Tout cela ne périt point lorsque de nouveaux maîtres succédèrent aux princes musulmans. Les monuments de l'époque arabe servirent de modèles aux édifices de la période normande ; les architectes et les maçons arabes qui avaient travaillé pour les émirs portèrent au service des rois normands leur science et l'héritage de leurs traditions. Seulement, plus heureux que leurs prédécesseurs, les nouveaux venus eurent la bonne fortune de faire une œuvre plus durable. C'est la période de la domination normande qui a donné à Palerme sa signification dans l'histoire de l'art, en la couvrant des incomparables monuments qui font aujourd'hui son intérêt et sa gloire.

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