CHAPITRE II
LE ROYAUME NORMAND DE SICILE ET LA CIVILISATION SICULO-NORMANDE AU XIU SIÈCLE
Tout le monde connaît la prodigieuse aventure de ces condottieri normands qui, venus vers le milieu du xi" siècle chercher fortune dans l'Italie du sud, finirent par se tailler, à la pointe du glaive, des duchés et des royaumes dans la péninsule. Parmi eux, le dernier venu, Roger, le plus jeune des fils de Tancrède de ILauteville, ne devait pas être le moins heureux. La Sicile, divisée entre ses maîtres arabes, habitée d'ailleurs par des populations en grande partie chrétiennes, offrait un vaste champ à ses ambitions ; selon le mot d'un contemporain, elle était « comme un corps sans âme )>. Au mois de mai 1061, Roger passait donc le détroit et délogeait les musulmans de Messine. Dix ans plus tard, le 10 janvier 1072, Palerme tombait entre ses mains, et le vainqueur y faisait une entrée solennelle. Dans la cathédrale, transformée en mosquée par les Arabes, et qui venait d'être restituée au culte chrétien, l'archevêque grec recevait en grande pompe le prince normand, « et beaucoup de bons chrétiens, raconte un chroniqueur de l'époque, crurent entendre la voix des anges qui, doucement chantant, célébraient les louanges de Dieu » . Ces paroles naïves expriment bien toute l'importance de l'événement qui s'accomplissait. Sans doute il fallut à Roger près de vingt ans encore pour achever sa conquête : la chute de Palerme n'en marquait pas moins la fin de la domination arabe en Sicile et la rentrée définitive de l'île dans la civilisation chrétienne.
C'est ainsi que « le grand comte de Sicile » — tel fut le titre assez inusité que s'attribua Roger — installa sa dynastie normande dans la grande île méditerranéenne. Après lui, son fils Roger II (1101-1154; acheva, en réunissant entre ses mains toute l'Italie méridionale (i 1 27), puis en posant sur sa tête, à Palerme, la couronne royale (1130), d'assu-
LE ROYAUiME NORMAND DE SICILE
rer la grandeur de la famille et la prospérité du royaume. Sous son gouvernement, sous celui de ses deux successeurs Guillaume 1°' (1154-1166), et Guillaume II (1166-1189), la Sicile allait pendant un siècle, — le plus beau assurément de son histoire — voir s'épanouir la civilisation la plus originale, la plus raffinée, la plus charmante qu'ait peut-être produite le
Tig. 4c). — Le roi Roger couronné par le Christ. Mosaïque de la Martorana.
moyen âge tout entier. Pendant un siècle, Palerme, devenue la capitale de la monarchie, offrit au monde un spectacle unique et merveilleux. Sous l'influence de ces maîtres latins, qui surent être, comme le dit très bien Renan, « la maison vraiment nationale de Sicile », elle vit naître un art séduisant entre tous, qui fut, à sa date, le premier du temps, et dont les monuments incomparables nous frappent aujourd'hui encore d'admiration.
Au moment où les Normands s'installaient en Sicile, les jeux de l'histoire, on le sait, avaient rassemblé sur cette terre les éléments les plus hétérogènes, les races les plus diverses. Pendant trois siècles et plus, les Byzantins avaient possédé l'île ; à leur contact, la population indigène, rapidement hellénisée, était devenue grecque de langue, d'esprit et de religion: et, malgré la ruine de la domination impériale, beaucoup de chrétiens, fortement groupés dans les villes de la côte orientale, conservaient le souvenir, les mœurs, les traditions et le regret du régime disparu. Les Arabes ensuite avaient remplacé les Grecs; durant deux siècles d'un gouvernement glorieux et prospère, ils avaient introduit en Sicile l'élément musulman, particulièrement nombreux dans l'ouest et dans le centre de Tile. Ainsi, selon le mot d'Amari, la Sicile, vers la fin du XI"" siècle, était « arabe plus qu'à moitié et byzantine pour presque tout le reste ».
Or ces hommes de race, de langue, de religion diverses, semblaient devoir nécessairement être hostiles à leurs nouveaux maîtres. De ces condottieri vainqueurs, avides de gain et de récompenses, tous en effet avaient à craindre la spoliation et la misère ; de ces princes catholiques, serviteurs et vassaux du Saint-Siège, l'Islam avait beaucoup à redouter, l'Eglise grecque schismatique peu de chose à espérer. En face de ces défiances légitimes, dans ce pays où ils semblaient apporter avec eux toutes les tragiques réalités de la conquête, ce fut la grande habileté des Normands de ne point abuser de la victoire, d'apaiser à force de modération et de tolérance les inquiétudes qu'ils excitaient, bien plus, de faire vivre en paix et d'attacher également à leur domination ces éléments qui semblaient incompatibles, et par une merveille de génie politique, de tenir entre eux la balance équitable et d'inspirer à tous un pareil dévouement. Vers cette même fin du xr siècle, d'autres Normands, ceux d'Angleterre, n'avaient su qu'écraser brutalement les Saxons vaincus. Les Normands de Sicile agirent d'autre sorte. Entre les catholiques, les Grecs, les Musulmans, ils voulurent ne mettre aucune différence; comme leurs frères, les Normands de Syrie, devaient le faire un peu plus tard, ils surent s'accommoder aux mœurs, aux habitudes de leurs nouveaux sujets, traitant chacun avec ménagement, partageant également entre tous leur faveur et leurs libéralités. Tout en restant Normands, ils surent se faire byzantins et arabes et donner ainsi, en plein xi^ siècle,
un bel et rare exemple de tolérance politique et d'impartialité religieuse.
Sans doute, dans le pa5-s conquis, le comte Roger récompensa par des terres les fatigues et la fidélité de ses chevaliers, et la féodalité s'y constitua d'après les règles de la coutume de Normandie. Mais, dans la
Fig. 50. — Sarcophage de Roger II, au dôme de Palerme.
hiérarchie sociale qu'institua le nouveau régime, la noblesse vaincue, arabe ou byzantine, eut sa place à côté des vainqueurs, et le système féodal régla les relations des personnes avec une douceur qu'ignorent les autres États de ce temps. Sans doute ce prince, dont le pape avait fait son légat, reconstitua en Sicile des évêchés latins, et sur les sièges épiscopaux nouvellement créés, il fit asseoir des Français de France, Etienne de Rouen à Mazara, Roger de Provence à Syracuse, le Savoisien Gerland à Girgenti, le Breton Ansger à Catane, le Normand Robert
64 PALERAIE ET SYRACUSE
à Troïna ; mais il était trop fin politique pour ne point ménager aussi les susceptibilités populaires, et il traita les Églises dissidentes avec des égards tout particuliers. Et sans doute enfin, à la cour de Palerme, on parla le français couramment, et dans l'entourage royal comme dans les grands emplois du gouvernement et de l'Église, les hommes de race française tinrent une place importante. En outre, pendant tout le cours du xir siècle, une immigration assez considérable amena, soit de l'Italie continentale, soit des pays d'outre-mont, beaucoup d'aventuriers, mercenaires ou commerçants, clercs ou moines, désireux de chercher fortune dans le royaume normand. Mais, malgré tout, les Grecs et les Musulmans formèrent toujours en Sicile la grande majorité de la population et les familles françaises que la conquête amena dans le pays furent toujours relativement peu nombreuses. En conséquence, dans ce monde bigarré où ils se sentaient en minorité, les Normands, par nécessité autant que par politique, durent se résoudre du premier coup à user d'une prudente modération. Aussi bien les ambitions qu'éveilla rapidement en eux, soit du côté de l'Afrique musulmane, soit du côté de l'Orient byzantin, la position géographique de leur nouveau royaume, les encourageaient dans cette voie ; et enfin — et surtout peut-être — ils subirent promptement la séduction puissante des deux civilisations supérieures que la Sicile leur avait fait connaître.
Dès le lendemain de la conquête, Roger avait rétabli sur leurs sièges l'archevêque grec de Palerme et l'évêque grec de Taormine et garanti à ses sujets grecs, par des promesses solennelles, le maintien de leurs droits, de leurs usages et l'entière liberté de leur culte. Il fit plus. Il s'occupa activement de réorganiser l'église orientale. A côté des cathédrales latines qu'il édifiait, il construisait à Palerme des églises grecques. A côté des moines de l'ordre de Cîteaux qu'il appelait dans ses États, il comblait de faveurs les moines basiliens, et la liste est longue des couvents grecs qu'il fonda ou qu'il enrichit ; et telle fut enfin à l'égard des disssidents sa constante bienveillance, que longtemps les évêques grecs de Sicile se flattèrent de convertir le grand comte à l'orthodoxie byzantine. Roger II, à son tour, n'agit pas autrement que son père. C'est à lui que doivent leur splendeur les monastères basiliens les plus illustres du royaume normand, — en particulier cette abbaye de San-Salvatore de Messine, dont l'archimandrite devint comme le supérieur général des moines grecs des Deux-Siciles — et de ces foyers intellectuels, sous la protection des princes, l'hellénisme rayonna sur tout le royaume normand.
La même tolérance fut pratiquée à l'égard des musulmans. A eux aussi, au lendemain de la prise de Palerme, Roger garantit le libre exercice de leur culte, l'entière sûreté pour leurs personnes et leurs biens ; et s'il ne poussa point la tolérance jusqu'à construire pour eux
Fig. 31. — Sarcophage de l'empereur Trédéric II, au dôme de Palerme.
des mosquées, si quelques rigueurs même accompagnèrent parfois les progrès de la conquête, cette situation, d'abord un peu précaire, s'améliora vite sous les successeurs du comte. Au xii® siècle, les musulmans avaient dans chaque ville du royaume leurs quartiers particuliers, leurs bazars, leurs magistrats, leurs franchises; les mosquées s'ouvraient librement à côté des églises, et les chrétiens voyaient sans scandale, aux
grandes fêtes du Béiram, le magistrat musulman se rendre à la mosquée, au son des timbales et des cors, pour y faire, en l'honneur d'Allah, la prière solennelle. Un voyageur arabe, Ibn-Djobaïr de Valence, qui vers la fin du xii^ siècle visita le royaume normand, nous a dit toute la place qu'y occupaient ses coreligionnaires. « Les musulmans de Palerme, écrit-il, tiennent en bon état la plupart de leurs mosquées ; ils font la prière à l'appel du muezzin, ils possèdent des faubourgs où ils demeurent, avec leurs familles, sans le mélange d'aucun chrétien. Les marchés sont tenus et fréquentés par eux. Dans les jours de fête, ils récitent le
Fig. 52. — Bordure de la robe de soie de Roger II. au trésor du dôme de Palerme.
Khotbah avec l'invocation pour les Abbassides. Les musulmans ont à Palerme un cadi qui juge leurs procès et une mosquée principale où ils se réunissent pour la prière; ils s'assemblent à l'illumination de cette mosquée dans le mois saint du ramadan. Les autres mosquées sont si nombreuses qu'on ne saurait les compter, et la plupart servent d'écoles aux précepteurs du Koran\ » Sans doute, avec le temps, le zèle religieux des chrétiens, leur jalousie aussi les entraînèrent parfois à des excès regrettables contre les musulmans, et vers la fin du xii'^ siècle la persécution se déchaîna plus d'une fois contre eux : au total pourtant, pas plus que les Grecs, les Arabes de Sicile n'eurent à se plaindre de leurs nouveaux maîtres. Et tel était le dévouement qu'ils portaient à leurs princes, qu'on vit, à la mort de Guillaume I^'", les femmes arabes se précipiter par
1. Trad. Amari. [Journal asiatique, 4*^ série, t. VII (1846), p. 80-8 r.)
les rues de Palerme, en vêtements de deuil et les cheveux épars, chantant des chants funèbres qu'elles accompagnaient du bruit des tambounns, et pleurant le roi normand comme elles auraient fait d'un émir musulman.
A la cour, dans l'administration, dans l'armée, se manifestent les mêmes tendances éclectiques qui dominent toute la politique des rois normands. Pour rédiger ses diplômes, la chancellerie royale emploie indifféremment le latin, le grec et l'arabe, et les trois langues sont également officielles. Les documents publics sont datés aussi bien par l'an du Christ que par l'an de l'Hégire, ou au moyen I des indictions byzantines; sur les monnaies, souvent imitées de celles des empereurs de Byzance, les légendes grecques se mêlent aux légendes arabes, et jusque dans Tintérieur des édifices sacrés, à la Chapelle Palatine ou à la Martorana, les inscriptions grecques tracées au pourtour des coupoles alternent, pour célébrer la gloire des
souverains, avec les inscriptions coufiques se détachant en blancs filets de marbre sur les fonds de porphyre. Guillaume l'^'se plut à adopter une devise arabe: « Louange à Dieu en reconnaissance de ses bienfaits » ; son fils Guillaume II, qui d'ailleurs lisait et écrivait l'arabe, fit de même et prit pour devise ces mots : « Louange à Dieu ! juste est sa louange ». Roger II s'intitulait indifféremment, en grec, « le roi pieux en Christ notre Dieu, puissant et défenseur des chrétiens », ou en arabe, « le roi vénérable et saint ». Et de même, dans l'entourage des souverains, les grands officiers de la couronne, les grands dignitaires du palais furent des Grecs ou des Arabes autant que des Normands. A la tête des flottes de Roger II, on trouve des amiraux syriens, comme Christodoulos ou Georges d'Antioche, et des eunuques fraîchement convertis au christianisme. Des caïds arabes occupent le poste de grand chancelier ; dans l'armée, il y a dix
Fig. 5'^. — Aube de soie du roi Guillaume II (Collections de la maison impériale à Vienne) .
mille musulmans, et des capitaines grecs ou latins commandent les mercenaires ; au conseil, les seigneurs byzantins et les caïds arabes siègent à côté des barons français. « Le roi Guillaume, écrit encore Ibn-Djobaïr, a une grande confiance dans les musulmans, et se repose sur eux pour ses affaires, même les plus délicates, au point que l'inspecteur de sa cuisine est un musulman et qu'il entretient une compagnie de nègres musulmans sous un commandant musulman. Il tire ses vizirs et ses hadjehs (chambellans) de ses nombreux pages, qui sont aussi les employés du gouvernement et les hommes de sa cour. Il imite les rois musulmans dans le système de ses lois, dans la marche de son gouvernement, dans la classification de ses sujets, dans la magnificence qui relève la royauté et dans le luxe des ornements ^ )> Et si grande est la sympathie de l'écrivain arabe pour le prince chrétien, qu'il ne peut se tenir de faire des vœux pour cet infidèle si tolérant et si sage : « Que Dieu, dit-il, accorde aux musulmans la prolongation de sa vie en parfaite santés »
Mais c'est par goût autant que par politique que les vainqueurs se laissèrent séduire aux charmes tout puissants de l'Orient byzantin et de l'Orient arabe, que la Sicile leur révélait. Regardez leurs costumes, leurs palais, leurs mœurs, leurs goûts, leur entourage : c'est la vie d'un empereur de Byzance, d'un khalife de Bagdad ou du Caire que mènent les Roger et les Guillaume. Dans la mosaïque de la Martorana, à Palerme, Roger II nous apparaît habillé de pourpre et d'or comme un basileus (fig. 49) ; et c'est un luxe tout oriental qu'évoquent à nos yeux les vêtements authentiques et somptueux que les collections de la maison impériale à Vienne ou le trésor du dôme de Palerme nous ont conservés des souverains normands. C'est avec leur aide qu'il faut tâcher de nous représenter Roger II, vêtu de soieries magnifiques d'un jaune d'or, au bas desquelles une bordure éclatante montre, parmi des serpents entrelacés, des figures stylisées d'hommes et d'animaux (fig. 52) ; sur ses épaules est jeté le grand manteau de soie rouge, où sont brodés en or des tigres héraldiques maîtrisant des chameaux abattus, et sur ce vêtement splendide une inscription en caractères arabes est tracée, qui nous apprend que ce bel ouvrage fut exécuté à Palerme « dans l'atelier royal,
1. Trad. Amari. [Joiwiiûl asiatique, 4*^ série, t. VI (1845), p. 539-540.)