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l'an 528 de l'Hégire » (1133). De là viennent pareillement, comme l'attestent les inscriptions arabes qui y sont également brodées, « les vêtements que fit exécuter le très illustre roi Guillaume II » en 1181, l'aube de soie blanche, relevée de pourpre et d'or (fig. 53), le bas de chausses aux ornements délicats, la ceinture en tissu d'or (fig. 54), les sandales de couronnement faites d'une lourde étoffe enrichie d'or (fig. 55). Et ce sont les mêmes images, d'une splendeur tout orientale, qu'évoquent les soieries aux riches bordures d'or (fig. 56), la couronne aux rubans dorés, les chaussures brodées de perles, que portait dans sa tombe de Palerme l'héritier du dernier roi normand, l'empereur allemand Henri VI, ou la tiare aux ornements d'émail et d'or, aux élégantes pendeloques (fig. 57), qu'avait voulu emporter dans son cercueil, avec d'autres bijoux non moins magnifiques, la dernière représentante de la dynastie, la reine Constance, fille
de Roger II et nièce du grand empereur Frédéric II. Aussi bien, pour satisfaire ces goûts de luxe, Roger II avait, au palais royal de Palerme, installé la manufacture de soieries, le tira^, où s'exécutaient ces magnifiques ouvrages. Des ouvriers byzantins y travaillaient, ramenés par centaines, comme un butin de guerre, de Corinthe et de Thèbes, lors de la grande course de pillage que la flotte sicilienne fit en 11 48 le long des rivages grecs; des ouvrières arabes aussi y étaient, au rapport d'Ibn- Djobaïr, employées « à broder en or les habits du roi », et l'une des principales industries de Palerme était la fabrication des soieries brodées
34. — Ceintures et bas de chausses du (Collections de la maison impériale ;
oi Guillaume II Vienne).
d'or et de perles, des draps à grandes figures de plantes et d'animaux, des (( samits vermeils de Palerme », que le moyen âge entier a célébrés.
De même que le prince ressemblait à un souverain d'Orient, ainsi le palais de Palerme semblait une résidence de Bagdad ou du Caire, avec la garde nègre qui y veillait à la sûreté du roi, avec les pages, les chambellans, les cuisiniers arabes qui environnaient et servaient le maître. « Ils sont, dit Ibn-Djobaïr, tous musulmans, et, sans en excepter un seul, ils accomplissent le jeûne du ramadan; ils font l'aumône pour se frayer un chemin vers Dieu, rachètent les prisonniers, font élever les enfants musulmans, les marient, leur prêtent du secours et font du bien autant qu'ils peuvent... Même quand ils se trouvent en présence de leur maître
Fig. 53. — Sandale de Tempereur Henri VI (Trésor du dôme de Palerme.)
à l'heure de la prière, ils sortent de la chambre du roi pour aller réciter leurs prières, et souvent ils le font à portée de la vue du roi ^ ». La tolérance du prince n'y trouvait rien à reprendre : aussi bien lui-même n'avait-il pas, comme un sultan, ses eunuques et son harem, décemment dissimulé à l'ombre de la manufacture de soieries, et où les chrétiennes se mêlaient aux musulmanes ? N'avait-il pas, tout autour de sa capitale, ces châteaux de plaisance qui semblent, avec leurs plafonds à stalactites, leurs fines mosaïques décoratives, leurs eaux jaillissantes, leurs massifs de palmiers et d'orangers, les inscriptions arabes qui les décorent, de purs édifices musulmans? C'est Favara, au pied du mont Grifone, K Favara aux deux mers, comme dit un poète arabe du temps, où les oiseaux modulent leurs chansons dans les jardins, où les oranges mûres semblent une flamme brûlant sur des rayons d'émeraude, où les palmiers
I. Trad. Amari. Loc. cit., 4° série, t. VI, p. 541-542 et 543.
de la mer de Palerme se bercent doucement, sans cesse rafraîchis par les eaux vives ». C'est Menâni, la Zisa, la Cuba, toutes bâties sur un plan tout arabe, et semblables, dit un autre poète de l'époque « au paradis terrestre qui s'ouvre au regard ». Dans ces résidences luxueuses et charmantes, les souverains normands menaient une vie élégante et facile. Le voyageur Benjamin de Tudèle parle du lac qui avoisine Favara et où Ton voit, dit-il, « de petites nacelles peintes et embellies d'or et d'argent, dont le roi se sert pour s'y divertir avec les dames de sa cour ». Les poètes, en vers enflammés, évoquent la joie de vivre qu'on respirait dans la Sicile normande : « Allons, dit l'un d'entre eux, fais circuler le vin couleur d'or. Buvons au son des lyres et des chants. On ne vit vraiment qu'ici, en ce bienheureux séjour de Sicile, à l'ombre d'un trône qui s'appuie sur celui des Césars. »
Sans doute, à la cour de Palerme, le français était la langue usuelle. Mais, comme à Byzance, des évêques grecs y prononcent des homélies devant le prince; comme à la cour des khalifes, des poètes arabes y chantent la gloire du souverain et célèbrent « les palais victorieux, les jardins que le printemps pare de manteaux splendides », « les eaux vives et les fontaines qui semblent jaillir du paradis ». Sous la protection des princes, la littérature grecque fleurit, avec des poètes comme Eugène de Palerme, Constantin de Sicile, Roger d'Otrante, des philosophes comme Prosper de Reggio, des orateurs comme Théophane Cérameus, évèque de Taormine, des savants comme l'archimandrite Neilos Doxopatrios ou Adelphirios, diacre d'Atrani. La littérature et la science arabes n'attirent pas moins l'attention du prince. La cour de Roger II est pleine de savants musulmans, ingénieurs et médecins, mathématiciens, géographes, astrologues. Le roi, intelligent et instruit, ne dédaigne pas de travailler avec eux. Il s'intéresse aux sciences occultes, et davantage encore aux sciences exactes. C'est par son ordre qu'Edrisi,
après avoir fabriqué pour le prince un planisphère d'argent, composa en arabe le fameux traité connu sous le nom de « la joie de celui qui aime à parcourir le inonde » ; Roger II lui-même s'était plu, dit-on, à
y collaborer, et c'est pourquoi aujourd'hui encore, on l'appelle souvent (( le livre de Roger )>.
Par tout cela, Palerme semblait vraiment une ville d'Orient. La capitale des rois normands rappelle à Ibn-Djobaïr les splendeurs de Cordoue la musulmane, et jusque dans l'aspect des rues le voyageur retrouve avec joie le souvenir de son pays. « Les dames chrétiennes de Palerme, écrit-il dans sa relation, par l'élégance de leur langage, par
leur manière de se voiler et de porter leurs manteaux, suivent tout à fait la mode des femmes musulmanes. A l'occasion de cette fête de Noël, elles sortaient habillées de robes en soie couleur d'or, enveloppées de manteaux élégants, couvertes de voiles de couleur, chaussées de brodequins dorés , et se pavanaient dans leurs églises , surchargées de colliers, de fard et d'odeurs, tout à fait en toilettes de dames musulmanes ^ ».
On voit quel monde étrange, plein d'originalité et de vie, les circons-
Fig. ^8. — Frise en mosaïque de la Chapelle palatine, à Palerme.
tances avaient fait naître dans la Sicile du xii*" siècle. Trois races, trois langues, trois religions s'y rencontraient et s'y pénétraient; le droit de Justinien y était respecté à l'égal du Coran et de la coutume de Normandie; le cadi musulman y jugeait à côté du bailli français ; les ouvriers grecs y travaillaient à côté des artisans arabes, et de ces éléments discordants et hostiles, des conquérants étrangers, s'identifiant au peuple conquis, avaient su tirer une nationalité.
Aussi, durant tout le xii'' siècle, la Sicile connut une prospérité prodigieuse. Sous la forte main de Roger II, tout s'inclina devant le pouvoir