CHAPITRE III
L'ART SICULO-NORMAND
Les rois normands de Sicile furent de grands bâtisseurs. Aux jours mêmes de la conquête, le souvenir de leurs fondations pieuses se mêle au fracas des batailles ; dans le royaume pacifié, Tardeur de leur foi, s'unissant à leurs goûts naturels de luxe et de splendeur, fit sortir de terre les édifices comme par enchantement. Roger LI bâtit le dôme de Cefalù (1131-1148) et la Chapelle palatine de Palerme (1129-1143); il édifie Saint-Jean-des-Ermites (1132) et vSaint-Jacques (1133) à Palerme; il achève la cathédrale de Messine, commencée dès 1098 par son père; et de même Guillaume LI fait construire l'admirable dôme de Monreale et le cloître charmant qui Tavoisine (1174-1182). Les grands dignitaires du
royaume, les archevêques, les évêques, rivalisent avec leurs maîtres de pieuse et magnifique émulation. L'amiral Georges d'Antioche bâtit à Palerme l'église grecque de Sainte-Marie-de-l'Amiral, qu'on nomme aujourd'hui la Martorana (i 143) ; le chancelier Matteo d'Ajello fonde pour les Cisterciens le couvent de la Magione (1161); Majone de Bari, le tout puissant ministre de Guillaume II, construit San Cataldo à Palerme (1161); l'archevêque Walter of the Mill — Gualterius OfFamilius, comme disent les contemporains — un Anglais qui fut précepteur et devint plus tard chancelier du roi Guillaume II, élève Santo Spirito (1173) et le dôme de Palerme (1184). Aux édifices religieux se mêlent les constructions profanes. Sur l'emplacement de la résidence des émirs musulmans, Roger II bâtit le Palais royal de Palerme ; et tout autour de la ville, dans le parc immense qui Tenvironne, s'élèvent ces villas charmantes de la Favara et de Menâni, œuvre de Roger II, de la Zisa que commença Guillaume I^', de la Cuba qu'édifia Guillaume II (1180), et où, parmi les élégances de l'architecture arabe, au milieu des ombrages et des fontaines, les rois latins de vSicile vivaient comme des princes d'Orient.
L'éclectisme qui gouvernait leur politique inspira aussi les goûts artistiques des souverains normands. Sans doute, pour leurs clercs français venus avec la conquête, pour ces moines cisterciens dont l'influence, on le sait, fut si grande au moyen âge sur le développement de l'architecture, ils bâtirent des églises conformes au plan que ces Occidentaux connaissaient et aimaient. Les cathédrales de Troïna, de Cefalù, de Palerme, de Monreale, furent des basiliques romanes à peine modifiées, et les hautes tours qui les flanquent, les arcatures entrecroisées qui en décorent les murailles extérieures, les zigzags qui courent aux voussures des portails, rappellent le style coutumier des édifices romans de Normandie. Mais c'est dans le pays même qu'ils trouvèrent les architectes, les constructeurs qui élevèrent ces monuments, les mosaïstes et les sculpteurs qui les décorèrent ; et à cette combinaison d'influences diverses l'art sicilien du xir siècle dut un style et un attrait tout particuliers.
Au moment où les Normands y pénétrèrent, la Sicile était pleine des merveilles de l'architecture arabe. Elles semblent avoir fait grande impression sur Tesprit des nouveaux maîtres, et leur évidente ambition fut d'en imiter les splendeurs. Ils prirent donc volontiers à leur service les artistes qui jadis travaillaient pour les émirs musulmans, ces archi-
tectes savants, géomètres et coloristes tout ensemble, ces maçons ingénieux qui leur apportaient l'héritage de leurs antiques traditions. De là vinrent ces plans tout arabes sur lesquels, on le verra tout à l'heure, furent bâties les villas des rois normands ; de là ces coupoles surélevées en demi-calotte sphérique qui donnent à Saint-Jean-des-Ermites ou à San Cataldo un aspect extérieur si purement oriental; de là ces arcades
Fig. 61. — Église de San Cataldo, à Palerme.
élancées, à la courbe légèrement brisée, que Ton retrouve, comme un trait caractéristique, dans toutes les constructions siciliennes de ce temps, ou ces voûtes aux multiples alvéoles, d'un agencement si pittoresque et d'une élégance si recherchée. Assurément, dans la construction des églises, un pieux scrupule fit en général écarter le musulman, sinon comme maçon, du moins comme architecte ; mais dans les édifices profanes, les monuments de l'époque arabe servirent presque uniquement de modèles aux constructions normandes. Et dans la décoration des édifices religieux mêmes, les maîtres musulmans firent pénétrer l'éclat de leurs mosaïques aux dessins géométriques, l'élégance de leurs stucs
ouvragés, la curieuse splendeur de leurs plafonds en bois retombant en stalactites et tout ornés de brillantes peintures, leurs inscriptions coufiques se développant en traits de marbre blanc sur le fond rouge des porphyres, et les entrelacs savants de leurs boiseries délicatement sculptées ^
A côté des Arabes, Byzance aussi apporta sa part. Sans doute, au commencement du xir siècle, il ne subsistait plus guère en Sicile d'édifices byzantins qui pussent servir de modèles. Mais, parla religion et la langue d'une partie de la population, par ses relations fréquentes avec l'Orient grec, le pays était tout pénétré d'hellénisme ; et n'était-ce point pour les nouveaux maîtres le meilleur moyen de plaire à leurs sujets, que de se conformer à des habitudes qui leur étaient chères ? En outre l'art byzantin était alors encore le grand art régulateur de l'Europe. Quand Roger II voulut créer à Palerme des industries de luxe, c'est à Thèbes, c'est à Corinthe qu'il alla chercher les ouvriers nécessaires ; de même, pour ses constructions, il appela des maîtres grecs. C'est eux qui, sur le plan latin des basiliques, greffèrent les formes architecturales et le système décoratif de l'Orient byzantin. Chargés presque sans exception de l'édification des églises, ils les couronnèrent uniformément de ces coupoles portées sur quatre trompes d'angle, que Byzance avait dès le siècle empruntées aux procédés de l'architecture persane. Tantôt, en particulier dans les grandes églises, ils se contentèrent d'en surmonter le chœur des basiliques (Chapelle palatine, S. Giovanni dei Leprosi), tantôt ils les adaptèrent à des plans purement byzantins. Ce furent des églises à trois coupoles alignées sur le grand axe de l'édifice, comme San Cataldo ou Saint-Jean-des- Ermites, bâties sur un type que l'on rencontre fréquemment aussi dans l'Italie du Sud. Ce furent des églises à plan carré, comme S. Antonio ou la Martorana, dont la coupole centrale portée sur quatre colonnes rappelle de manière frappante les monuments byzantins de la Grèce et de Constantinople % Mais surtout les Grecs apportèrent à Palerme les traditions de cet art de la mosaïque qui avait donné à l'art byzantin son expression la plus caractéristique. A l'intérieur des sobres cathédrales normandes, les artistes d'Orient couvrirent les murailles du revêtement des marbres multicolores; ils jetèrent sur le sol l'étincelant tapis des pavements de mosaïque et de porphyre ; et à la voûte des coupoles et des absides, ils firent, selon les principes de l'église orthodoxe, flamboyer les
1. Sur les rapports entre les édifices siciliens et les monuments de l'Egypte arabe, cf. Amari, Storia dei niusulniani di Sicilia, t. III, p. 843-847 et, dans la collection où paraît ce volume, Le Caire, par G. Migeon.
2. Une église du même type est celle de la Trinité di Délia, près de Castelvetrano .
LES MONUMENTS DE L'ÉPOQUE NORMANDE 8i
mosaïques à fond d'or où se manifeste dans sa gloire le Christ Pantocrator.
Il n est point aisé de déterminer dans quelle mesure, avec quelle mtensité ces influences diverses se sont exercées, tantôt se pénétrant, tantôt se juxtaposant. Selon les lieux, selon les temps, les proportions
Fip;. 62. — Intérieur de San Cataldo.
du mélange varient à l'infini. Ici, à la Martorana, Byzance domine sans conteste, par le plan, par le système de la décoration, tout inspiré des idées liturgiques de l'église grecque, par les pompeuses images empruntées au cérémonial byzantin. Là, Saint-Jean-des-Ermites et San Cataldo combinent dans l'architecture et dans ce qui reste de leur décoration quelques éléments grecs avec des partis tout arabes. Ailleurs, à la Zisa,
à la Cuba, les inscriptions seules nous révèlent que ces édifices de style purement musulman ont été bâtis pour des princes normands. A Monreale, à Cefalù surtout, le plan au contraire est du Nord, et aussi l'aspect extérieur du monument; mais les pavements de mosaïque et l'éblouissante décoration des murailles rappellent l'Orient grec ; et de même, au Palais royal de Palerme, derrière les sévères façades romanes de l'antique « tour pisane », ou bien à la Zisa, sous les voûtes arabes à stalactites, les mosaïques qui représentent des archers et des centaures, des lions, des griffons et des paons affrontés, sont d'un caractère nettement byzantin. Mais la merveille de cet art, c'est la Chapelle palatine, <( le plus surprenant bijou religieux, selon le mot de Maupassant, rêvé par la pensée humaine. » A un plan de basilique latine s'ajoute un sanctuaire couronné d'une coupole grecque ; sur les murailles tapissées de mosaïques b3''zantines se pose un plafond de bois à stalactites que décorent des peintures arabo-persanes ; et dans les voûtes enfin s'entremêlent les inscriptions coufiques, grecques et latines : comme si, de cet édifice admirable, « merveille de grâce et d'élégance de construction », on avait voulu en quelque manière faire le vivant symbole et la parfaite image de cette originale et séduisante civilisation.
Les contemporains qui ont vu naître ces monuments, qu'ils soient latins ou grecs, juifs ou musulmans, s'accordent pour les célébrer avec un égal enthousiasme. « La première fois qu'on voit la Chapelle palatine, s'écrie dans une de ses homélies l'évêque grec Théophane Cérameus, de quelque côté que se tourne le regard, il est rempli d'admiration et d'étonnement » ; et en termes magnifiques le pieux orateur décrit le plafond, « pareil à un ciel pur resplendissant d'étoiles », et le pavement de mosaïques « semblable à un parterre de primevères », et les murailles tapissées de marbres précieux ou de mosaïques aux fonds d'or éclatants. Richard de San Germano déclare, à propos de Monreale, que jamais roi ni prince dans le monde entier n'ont rien construit' d'aussi beau ; et le pape Lucius, dans une bulle solennelle, confirme que depuis l'antiquité il ne s'est rien fait de plus admirable. Hugues Falcand, dans la longue et curieuse description qu'il a faite de Palerme, ne se lasse point de vanter les splendeurs de la cité, l'animation de ses grandes voies, la rue couverte ou la rue de marbre, la beauté du Palais royal, les merveilles de la Chapelle palatine, les ouvrages incomparables qui sortent de la manufacture de soieries, la prospérité du grand marché qui se tient près du port, dans la rue des Amalfitains, et les villas charmantes, et les jardins splendides, et les fontaines toujours jaillissantes, et les arbres tou-
jours verts, qui font de la campagne de Palerme un véritable paradis. Edrisi, Ibn-Djobaïr ne sont pas moins éblouis à la vue des magnificences de la capitale normande. En moins d'un siècle, grâce à ses maîtres latins, la Sicile avait atteint une prospérité artistique sans égale, et le grand comte Roger vo3^ait juste lorsque, au lendemain de la conquête, il invitait ses nouveaux sujets à « bénir le jour heureux où le Seigneur avait jeté un regard de miséricorde sur les afflictions que l'Église souffrait sous la domination des Sarrasins, le jour heureux et glorieux où, pour la première fois, les Normands étaient entrés en Sicile pour abattre et confondre la multitude des Sarrasins et restaurer le nom chrétien, le jour où le peuple des fidèles avait reconquis sa dignité et où le paganisme était tombé d'une chute méritée. »
Si l'on met à part les petites églises de Saint-Jean-des-Ermites (fig. 60) et de San Cataldo (fig. 61, 62), toutes deux infiniment pittoresques et charmantes, l'une avec le joli cloître qui l'avoisine, l'autre avec son aspect de mosquée et sa frise aux inscriptions arabes, mais toutes deux dépourvues de décoration intérieure et remarquables surtout par leur plan et leurs formes architecturales ; si l'on écarte d'autre part les édifices tels que la Magione, Santo Spirito et le dôme, fort pénétrés d'influences septentrionales, mais d'une date un peu postérieure et sur lesquels au reste on devra revenir, deux monuments religieux représentent essentiellement à Palerme l'art siculo-normand à son apogée. C'est l'église de la Martorana et c'est la Chapelle palatine. Outre l'intérêt qu'elles oflrent par elles-mêmes, elles ont en outre ce mérite de nous faire connaître, par l'incomparable série de mosaïques qui les décorent, un des plus brillants chapitres de l'histoire de l'art byzantin. Avec les mosaïques de Saint- Marc de Venise, les mosaïques siciliennes sont en effet l'œuvre la plus étendue que cet art nous ait laissée, et nulle part on ne peut mieux se rendre compte de ce qu'étaient au xii'' siècle encore, à l'époque des Comnènes, son éclat et sa puissance créatrice.
Parmi les hauts dignitaires de la cour de Roger II, un des plus célèbres est l'amiral Georges d'Antioche. Syrien d'origine, grec de langue et de religion, il était, comme bien d'autres orientaux, venu chercher fortune auprès des princes normands, et c'est lui qui commandait la flotte sicilienne dans cette expédition fameuse de 1147, qui ravagea si
cruellement les rivages de l'empire byzantin. Aujourd'hui encore, aux portes de Palerme, le souvenir de ce grand personnage revit dans le Ponte deir Ammiraglio, qu'il fit construire sur le fleuve Oreto avec une partie du butin qu'il rapporta de Grèce. C'est lui également qui en 1143
Fig. 03. — Campanile de la Martorana.
fonda pour ses coreligionnaires l'église de Sainte-Marie-de-l' Amiral.
Ibn-Djobaïr, qui la visita vers la fin du Xli^ siècle, la décrit en ces termes : « Une des œuvres les plus remarquables des chrétiens que nous ayons vues à Palerme, c'est l'église qu'ils appellent de l'Antiochéen. Entre les différentes parties de ce bâtiment, nous avons distingué une très remarquable façade, qui est le plus beau travail du monde. Les
murailles intérieures du temple sont dorées, ou pour mieux dire, elles sont toute une pièce d'or. On y remarque des tables de marbre de couleur, dont on n'a jamais vu les pareilles, qui sont relevées par des cubes de mosaïque en or et couronnées débranches d'arbres en mosaïque verte.... Cette église a aussi un beffroi soutenu par des colonnes en marbre et surmonté par un dôme qui repose sur d'autres colonnes. C'est une des plus merveilleuses constructions qu'on puisse voir. Que Dieu, dans sa grâce et sa générosité, honore bientôt cet édifice par les prières des croyants ^ )>.
Aujourd'hui l'église de Georges d'Antioche est quelque peu déchue de cette ancienne splendeur. Attribuée en 1433 à un couvent voisin, fondé au xii^ siècle par Geoffroi de ^lartorano et Aloïsia sa femme (de là le nom d'église de la Martorana sous lequel on la désigne habituellement), elle fut, au cours du XVII'' siècle, fortement remaniée au goût du jour. La belle façade que vante Ibn-Djobaïr fut jetée bas, afin d'allonger l'édifice de deux travées nouvelles, et un placage de mauvais style baroque s'appliqua contre la face occidentale du monument. A l'abside demi-circulaire on substitua en 1684 un chœur qaadrangulaire de dimensions plus vastes, dans lequel, à la place des mosaïques détruites, s'étalèrent de pompeuses incrustations de marbres pol}^chromes et, comme dit Renan, « des
enfantillages du rococo le plus effréné. » Enfin la coupole du campanile, ébranlée par le tremblement de terre de 1726, fut démolie, et la tour, primitivement isolée, perdit, en s'accolant à l'édifice, beaucoup de sa svelte élégance première (fig. 63I. On s'est, en ces dernières années, efforcé de rendre au monument son aspect primitif, en reconstruisant en avant du chœur des religieuses le mur demi-circulaire de l'abside, et en débarrassant la Martorana des prétentieuses additions qui la défiguraient ; et quoiqu'on puisse penser, en théorie pure, de l'opportunité
Fig. 64. — Plan de Téglise de la Martorana.