‹ Palerme & SyracuseChapitre 27 sur 44 · I. Trad. Amari. Loc . cit., 4^ série, t. VII, p · texte numérisé non relu

I. Trad. Amari. Loc . cit., 4^ série, t. VII, p

temps revêt de beauté, que le matin couronne de tous les feux des pierreries. » Ibn-Beschroun s'écrie : « Vive la Mansouria (la victorieuse), toute resplendissante de beauté, avec son château de structure si puissante, de forme si élégante, avec ses hauts belvédères, avec ses lions de marbre, et ses eaux abondantes qui semblent sortir du paradis. Les jardins luxuriants y sont couverts de riches parures, le zéphyr en passant y éveille les senteurs de Tambre ; les arbres y sont chargés des fruits les plus exquis, les oiseaux sans repos y chantent du matin au soir. Puisse toujours y régner dans sa gloire Roger, roi des rois issus des Césars; puisse-t-il jouir longtemps des douceurs de la vie, dans ces résidences où il trouve son plaisir. »

De toutes ces magnificences, il ne reste, en dehors de la Chapelle palatine et de la fameuse inscription trilingue rappelant l'horloge mécanique que le roi Roger fit exécuter en 1142, qu'une seule chose : c'est la petite pièce voûtée, toute décorée de marbres et de mosaïques, qu'on appelle la chambre du roi Roger (fig. 78) . On y retrouve, mêlée aux motifs de l'ornementation arabe, l'influence de l'art byzantin. Les animaux affrontés entre des palmiers verts, les archers, les centaures s'enlevant sur les fonds d'or éclatants, les lions enfin et les griff"ons qui occupent les médaillons de la voûte procèdent de la même école qui décora si magnifiquement les murailles de la Chapelle palatine ; et ainsi l'on observe ici, comme dans tous les monuments de la Sicile normande, le mélange d'éléments divers qui fit l'originalité de cette civilisation.

Dans l'admirable et fertile plaine qui environne Palerme, d'autres habitations attestent les goûts raffinés des rois normands. Un chroniqueur raconte que Roger II « ordonna d'enclore d'un mur de pierre certaines montagnes et certains bois dans les environs de la ville, et y fit amé nager un parc délicieux, planté d'arbres divers, où on lâcha des daims, des cerfs, des sangliers; il fit aussi dans ce parc construire un palais, où il fit amener par des canaux souterrains l'eau d'une source toujours claire. » Ce parc immense s'étendait très loin, d'un côté jusqu'à Baïda et Monreale, de l'autre jusqu'à ce village de Parco, auquel il a donné son nom; de toutes parts, on y rencontrait d'élégantes maisons de plaisance, des kiosques, des fontaines, des lacs artificiels, que des architectes ingénieux et savants avaient créés pour Roger II et ses successeurs. « Les palais du roi, écrit Ibn-Djobaïr, sont disposés autour de la ville, comme un collier qui orne la belle gorge d'une jeune fille; en sorte que le roi, en traversant toujours des lieux d'amusement et de délice, passe à son gré de l'un

LES MONUMENTS DE L'EPOQUE NORMANDE 103 à l'autre, en venant des jardins et des terrasses de la ville. Combien de pavillons il y possède ! combien de kiosques, de vedettes et de belvédères ! » C'est au sud-est, au pied du mont Grifone, la Favara, dont les bâtiments se développaient autour d'une cour centrale bordée de portiques, et qu'environnait sur trois de ses côtés un vaste lac artificiel d'eau

Fig. 79. — La Cuba.

douce, auquel le palais dut d'être souvent appelé Castello dimare dolce. Plus loin, c'est la Cuba, bâtie par Guillaume II, et qui élevait également au milieu d'un lac artificiel la haute coupole à laquelle elle devait son nom (fig. 79). Plus à l'ouest, c'est la Zisa (El Aziz, la glorieuse), commencée par Guillaume I*"' (fig. 80), et, non loin de Baïda, le petit château de iMenâni. Au milieu des vastes jardins qui les entouraient, parmi les eaux courantes qui leur apportaient une continuelle fraîcheur, c'étaient autant de résidences somptueuses et charmantes. Ici encore, les poètes arabes de la cour normande s'accordent à en célébrer les délicieuses

beautés, et dans l'inscription coufique qui décore l'une des salles de la Zisa, on lit ceci : « C'est ici le paradis terrestre qui s'ouvre à tes yeux. Ici règne le mostais:^ (le roi qui aspire à la gloire) et ce château s'appelle El Aziz »

Fig. 80. — La Zisa.

Par tout cela on pressent déjà tout ce que ces édifices durent à l'art musulman. Le plan général en est tout arabe. A l'extérieur, ce sont des constructions rectangulaires, flanquées seulement, sur le milieu de leurs façades, de tours carrées, et décorées de ces hautes arcades aveugles qui sont l'un des traits caractéristiques de l'architecture normande en Sicile. A l'intérieur, tantôt, comme à la Favara, les appartements s'ouvrent sur une vaste cour, sans cesse rafraîchie par le jaillissement d'une fontaine ;

tantôt, comme à Menâni ou à la Zisa, le rez-de-chaussée est occupé par une salle centrale, couverte de voûtes en stalactites ou de curieuses voûtes côtelées, et où s'épanche dans un bassin de marbre une eau toujours courante. Ajoutez les immenses réservoirs qui environnent ou précèdent ces palais, et sur lesquels les appartements prennent jour par de larges arcades : tout dans ces dispositions rappelle les édifices de l'Orient

Fig. 81. — Grande salle de la Zisa.

musulman, et on les retrouve toutes semblables dans les palais du Caire. Il n est donc point douteux que pour ces constructions les rois normands n'aient fait appel aux architectes qui jadis travaillaient pour les émirs, et dont l'influence n'apparaît pas moins dans la décoration que dans le plan même de ces bâtiments.

La salle centrale de la Zisa est sans doute la merveille de l'art que créèrent ces maîtres musulmans (fig. 81). Sous la voûte en alvéoles, les murailles sont tapissées de marbres, qu'encadrent de leurs dessins géométriques des mosaïques aux couleurs éclatantes, où se mêlent les ors, le noir le vert de cuivre et l'azur. Au-dessus de la bouche d'où jadlissait

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PALERME Eï SYRACUSE

la fontaine, trois médaillons de mosaïque enferment des archers et des paons affrontés (fig. 82). Le style de ces ouvrages rappelle les mosaïques de la chambre de Roger; c'est le même mélange de modèles nettement byzantins et d'art décoratif purement arabe. Et de même, ce sont des musulmans qui ont à la Cuba sculpté les reliefs en stuc ajouré et qui ont fait courir les inscriptions coufiques au haut des murailles de la Zisa et de la Cuba.

Sans doute, aujourd'hui, ces résidences charmantes sont plus que délabrées. La Favara. qui était la plus vaste d'entre elles, est en ruines;

Pig. 82. — Mosaïques de la grande salle de la Zisa.

la Zisa, que Fra Leandro Alberti vit encore intacte au xvi'' siècle, a été fort modifiée par la suite des temps ; la Cuba a perdu la haute coupole qui la couronnait; les eaux courantes ont disparu, les grands lacs artificiels se sont desséchés; des jardins ombreux, il ne reste que le souvenir dans les vers des poètes, et des pavillons épars dans l'immense parc royal, il ne subsiste, dans une propriété particulière, que le joli petit kiosque qu'on nomme la Cubola ^fig. 83). Pourtant, de ces débris mêmes, une grâce exquise se dégage, et nulle part on ne comprend mieux l'élégance raffinée de ces souverains normands qui, dans ce pays merveilleux, parmi les splendeurs de l'architecture moresque, voulurent revivre la vie incomparable des Khalifes d'Orieni.

C'est à la même école d'art qu'il faut rattacher ces étoffes admirables, dont j'ai parlé déjà, et qui furent tissées et brodées pour les Roger II et les

Guillaume II dans l'atelier royal du palais de Palerme, et c'est à elle aussi qu'il faut faire honneur de ces magnifiques tombeaux de porphyre où reposent, dans la cathédrale de Palerme, le roi Roger II et sa fille l'impératrice Constance, et les derniers des Hohenstaufen, Henri VI et Frédéric II (fig. 50, 51). Tous ces sarcophages massifs, que soutiennent des figures d'hommes ou de lions accroupis, et que surmontent des baldaquins aux colonnettes incrustées de mosaïques, sont des ouvrages du même temps, et c'est le roi Roger qui aurait, dit-on, commandé les tombes où l'on ensevelit plus tard les deux empereurs allemands. Quoi qu'il en soit, ces monuments complètent bien l'image de cette grande école d'art que la domination normande fit naître et fleurir en Sicile, et dont il reste maintenant à définir brièvement les caractères essentiels.

Créé par la volonté des princes et pour leur usage, cet art fut essentiellement un art officiel. C'est pour les souverains, pour les grands personnages de la cour que travaillèrent ces architectes, ces sculpteurs, ces mosaïstes, groupés en un seul et même grand atelier, et soumis à une inspiration commune. Et ceci explique tout d'abord pourquoi cet art traduit si exactement l'esprit et les goûts dominants de cette cour luxueuse, éprise des arts de l'Orient grec ou musulman, et pourquoi il s'est efforcé de combiner les éléments divers que s'efforçait de concilier vers le même temps la politique des rois normands. Et ceci explique aussi pourquoi cet art a exercé son action dans des limites assez étroites, bornant presque tout son effort à embellir la capitale, et pourquoi, en dehors de Palerme, on ne trouve nulle part, si ce n'est à Cefalù, et sur le continent italien, à Salerne \ de monuments qui relèvent de cette inspiration. Et ceci explique enfin pourquoi cet art, né d'une volonté royale et d'une intention politique, ne put jamais devenir un art national, et pourquoi, malgré l'éclat incomparable qu'il jeta durant un siècle, en somme il dura peu et se transforma vite. Mais cela dit, et quelques réserves qu'on doive faire aussi sur l'originalité d'une école qui ne fit que fondre en une exquise et rare combinaison des matériaux artistiques pris ailleurs, il faut avouer

I. Sur les rapports entre Salerne et la cour normande de Palerme à la fin du xii'^ siècle, cf. Bertaux, V Art dans l'Italie méridionale, p. 496 et suiv. La chaire, Tambon et le cierge pascal exécutés vers 11 75 par ordre de l'archevêque Romuald rappellent fort exactement le mobilier de la Chapelle palatine.

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que, toute voulue qu'elle soit, l'œuvre de cette grande école a un charme infini et séduisant, que surtout elle offre une réelle unité et une incomparable harmonie.

« C'est bien au même ciseau, comme on l'a justement remarqué, que nous devons le candélabre pascal de la Chapelle palatine, les délicats chapiteaux du vestibule de la Zisa et ceux du plus beau cloître du monde, le cloître de Monreale. C'est le même principe de décoration, oiseaux affrontés, qu'ils soient paons ou faisans, qui dicte le thème de ces chapiteaux et celui des médaillons de mosaïque de la Zisa et de la chambre dite du roi Roger, au Palais royal. Colonnes antiques, tableaux et pavements byzantins, boiseries et plafonds, éclatantes mosaïques d'étoiles semées sur les lambris ou s'enroulant au fût des colonnettes, tout cela ne forme qu'un tout, une harmonie et l'art propre d'une école. Les monuments peuvent être nés de pensées différentes ; il est certain qu'ils ont été exécutés parles mêmes mains. Nous groupons sans peine et dans un seul souvenir les châteaux des rois normands, les admirables ambons que fit élever à Salerne l'archevêque Romuald, hôte habituel de la cour de Palerme, la cathédrale de Monreale, les églises de la Martorana et de SanCataldo, le Palais royal et la Chapelle palatine, les merveilleux tombeaux des rois où les artistes palermitains ont voulu comme réunir ce que leur art avait de plus éclatant, de plus séduisant et de plus précieux ' ».

Pourtant, dès la fin du xii"" siècle, cette grande école se transformait, et déjà elle touchait à la décadence.

Le règne de Roger II avait marqué, avec l'apogée de l'art, l'apogée aussi de cette politique éclectique et tolérante dont cet art était l'une des plus brillantes manifestations. Après lui, cette politique perdit chaque jour du terrain dans les conseils de ses successeurs. La main ferme du premier roi de Sicile avait maintenu l'harmonie entre des éléments discordants et hostiles ; lui mort, toutes les rivalités, toutes les rancunes se réveillèrent. Les barons français étaient jaloux de l'influence des favoris de cour ; l'église latine n'avait que défiance et haine pour les dissidents ; le peuple chrétien convoitait ardemment les richesses des musulmans. La persécution se déchaîna donc vite contre les Grecs aussi bien que contre les Arabes ; et le parti catholique et féodal, sans cesse grossi de forces nouvelles, fit à ses adversaires une guerre sans merci. Sans doute le règne de Guillaume II connut encore des restes de l'ancienne tolérance, et le

I. O. Join-Lambert. Notice sur Palerme, loc. cit., p. 437-438.

]^KS MONUMENTS DE L'ÉPOQUE NORMANDE 109 prince lui-même se plaisait à dire : a Que chacun prie le Dieu qu'il adore! celui qui a foi en son Dieu sentira la paix dans son cœur. » La situation des dissidents devenait chaque jour plus difficile. Lorsque, en 1 189, le dernier roi normand descendit dans la tombe, la politique de concilia-

La Cubola.

tion qui avait fait au Xli'' siècle la grandeur de la Sicile disparut sans retour avec lui.

L'art subit les mêmes influences. Sans doute, la Zisa et la Cuba, monuments de l'architecture profane, s'inspirèrent encore des monuments de l'art arabe; mais de plus en plus l'église latine exclut des édifices religieux toute trace d'influence musulmane. San Cataldo, bâti en 1161, est le dernier monument où se reconnaisse la main des architectes arabes.

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Pareillement les formes b3^zantines disparurent de plus en plus dans les constructions de ce temps. L'influence de l'architecture septentrionale, qui se manifestait, dès le temps de Roger II, dans la cathédrale purement normande de Cefalù, apparaît toute puissante maintenant, grâce aux moines de l'ordre de Cîteaux, dans toute une série d'édifices, à la Magione (1161), à Santo Spirito (1173), aux dômes de Palerme (1184) et de Monreale (1174-1182). Et de même, dans la décoration, Tart tendit à s'affranchir de ces éléments exotiques qui d'abord avaient fait son charme et sa grandeur. Sous les mains des mosaïstes indigènes formés à l'école des maîtres byzantins, les grandes compositions décoratives qui couvrent les parois des églises prennent une froideur et une sécheresse de style qui déconcertent ; et de même, dans les portes de bronze qui ornent la cathédrale de Monreale, se révèle l'effort pour innover et se soustraire aux enseignements de l'Orient grec. Et sans doute cette recherche de l'originalité a son mérite, et peut-être ces tendances nouvelles, si elles avaient eu le temps de se développer pleinement, eussent-elles produit un art proprement sicilien. Mais la décadence vint trop vite pour que ces germes pussent mûrir : c'est ce que montrera l'étude plus détaillée des monuments de la fin du xir siècle, où se marque clairement l'évolution dont nous venons d'indiquer les traits essentiels.

Fig. 84. — Transept et abside du dôme de Cefalù.

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