DE CEFALU A MONREALE
Sur la côte septentrionale de Sicile, à 60 kilomètres à Test de Palerme, la cathédrale de Cefalù élève sa masse puissante au-dessus de la mer. La légende raconte qu'en 11 29, Roger II, revenant de Naples en Sicile, fut assailli par la tempête et fit vœu. s'il échappait à la mort, de bâtir une église à l'endroit où il toucherait terre. Encore qu'on ne retrouve nulle mention de cette tradition dans la charte royale de 1145 que Ton conserve aux archives du dôme, il y a tout lieu pourtant d'attribuer au premier roi normand la fondation de cet édifice, qu'il dota fort richement et où il avait même exprimé le désir d'être enterré. La cathédrale de Cefalù se rattache donc étroitement au grand mouvement d'art qui marqua le
règne de Roger II, et elle en est même, en un sens, un des monuments les plus curieux.
Tandis que, dans la plupart des édifices religieux de Palerme, les influences septentrionales ne se manifestent guère que de façon assez discrète, le dôme de Cefalù au contraire est, dans ses traits essentiels, une œuvre d'architecture purement normande (fig. 86). Les deux tours massives qui flanquent le porche (fig. 86), les collatéraux étroits et le haut transept qui précède les trois absides du sanctuaire, surtout les arcatures entrecroisées qui décorent sous la corniche l'extérieur du monument (%• 84)^ les grandes arcatures des absides, dont certains chapiteaux offrent des exemplaires du type dit « à godrons ». à l'intérieur enfin, dans les par-
on l'a fait, aux dernières années du xiT siècle la construction du chœur et du transept. Dans son plan comme dans ses détails principaux, la cathédrale de Cefalù, œuvre de Normands de Normandie, appartient au règne de Roger II.
C'est ce que prouve aussi bien la décoration en mosaïque qui orne l'intérieur de la grande abside, et qu'une inscription rapporte à l'année 1148. Assurément ici encore il faut observer que les chérubins et les séraphins qui planent à la voûte d'ogives du chœur doivent, comme cette voûte elle-même, être attribués au milieu du xiii^ siècle, et sans doute les figures de saints c|ui ornent les murailles latérales du chœur datent, elles aussi, dans les rangs supérieurs voisins de la voûte, de la même époque : l'inégalité du style et du travail y est en effet fort sensible. Mais, si l'on écarte ce qui provient
Plan du dôme de Cefalù
ties hautes du transept, la présence de cette galerie qu'on appelle en Angleterre cleristory : ce sont autant de caractères incontestablement normands, et dont certains se rencontrent aux extrémités opposées de l'Europe, sur la façade et le chevet des églises de Normandie, d'Angleterre et de Scandinavie, comme sur les murailles des basiliques de Sicile. Assurément, l'édifice a subi plus tard des remaniements assez considérables. Les voûtes d'ogives qui couvrent actuellement le chœur ne peuvent guère être antérieures au XIII'' siècle ; de même la nef paraît avoir été construite, s'il faut en croire deux inscriptions, dans le second cjuart du xiii" siècle, et dans des proportions d'ailleurs plus modestes que ne les comportait le plan primitif. Ce n'est point une raison toutefois pour attribuer, comme
de cette restauration postérieure, lessentiel de la décoration remonte au milieu du xir siècle, et elle mérite une place particulière entre tous les ouvrages en mosaïque que la Sicile nous a conservés. Les mosaïques de Cefalù, en effet, qui comptent parmi les plus anciennes de Tîle, en sont aussi les plus pures d'exécution et les moins restaurées.
Fifç. 80. — Dôme de Cefalù.
La disposition des sujets dans l'abside ressemble fort à celle que nous trouverons au fond du sanctuaire de Monreale. Le Christ en buste, colossal, occupe la conque de l'abside et d'un geste large et noble élève sa main bénissante (fig. 87). Au-dessous de lui, dans l'hémicycle, la Madone debout, en orante, est flanquée de quatre archanges ; plus bas, de chaque côté d'une grande fenêtre, les apôtres sont rangés en deux zones superposées. Sur les murs latéraux, des saints, évêques et guerriers, diacres et prophètes, s'alignent pareillement en quatre registres parallèles (fig. 88). Comme
Fig. 87. — Cathédrale de Cefalù. Mosaïques de l'abside.
figures ; comme les mosaïques de l'abside, ils sont assurément de la main des maîtres grecs qui travaillèrent pour Roger II, et ce n'est pas le moindre intérêt qu'offre la cathédrale de Cefalù, de nous montrer dans un monument d'art français, bâti par des ouvriers français, une œuvre vigoureuse
et forte de cet art byzantin qui donnait alors encore le ton à l'Europe.
Jadis toute une série de portraits en mosaïque représentaient sur les parois du dôme les images du roi Roger et des deux Guillaume, de l'impératrice Constance 'et de son fils Frédéric II. Ils ont disparu malheureusement aujourd'hui.
Les influences septentrionales qui, sous Roger II avaient fait du dôme de Cefalù un monument vraiment unique, s'exercèrent dans la seconde moitié du xir siècle plus puissamment sur l'art sicilien. Les moines de Cîteaux, pour qui le chancelier Matteo d'Ajello bâtissait en 1161 l'église de la Magione, l'archevêque de Palerme Walter of the Mill, anglais d'origine, qui fonda en 1173 Santo Spirito (fig. 89) et édifia entre 1 1 79 et 1 1 84 le dôme dePalerme, paraissent avoir été les artisans principaux de l'évolution qui se manifesta alors dans l'art siculo-normand.
Dans les trois édifices qui viennent d'être nommés, le plan est celui des basiliques latines, et la disposition des trois absides y rappelle l'ordonnance du sanctuaire de Cefalù. Pareillement, et comme à Cefalù, on trouve au chevet de la Magione, de Santo Spirito et du dôme de Palerme, ces arcatures entrecroisées si caractéristiques ; elles se compliquent même désormais, dans la cathédrale de Palerme en particulier, par un abus des jeux du compas, une multiplication des disques sculptés où s'inscrivent des étoiles, et par une préoccupation quelque peu excessive de la richesse dans la décoration.
Il ne faut point d'ailleurs se dissimuler que, de la magnifique cathédrale élevée par Walter of the Mill sur l'emplacement d'une ancienne
Fig.
Cathédrale de Cefalù. Mosaïques du chœur.
ii6 PALERME ET SYRACUSE
ég-lise du vi'' siècle, il ne reste actuellement que fort peu de chose. Tout ce que l'on peut attribuer à l'époque normande, c'est le chevet avec le décor de ses trois absides (fig. 90) et, sur la façade méridionale, le mur de la nef centrale avec la série des hautes fenêtres au-dessus des bas-côtés (fig. 91). On retrouve là, à la courbe des arcades et dans la large frise qui les surmonte, ces mosaïques décoratives que les Arabes avaient introduites dans
Fig. 89. — Église Je Santo Spirito, à Palerme.
l'art sicilien du xii*" siècle, et qui sont d'un fort heureux effet sous la rangée des créneaux qui couronne la muraille. Mais cela mis à part, l'essentiel de la construction date en son état actuel du xiv^ siècle. C'est à cette époque qu'appartient la façade occidentale tout entière, avec son triple portail aux lignes élégantes, aux détails un peu grêles et pauvres, et du même temps proviennent les quatre hautes tours carrées, à la décoration riche et compliquée, qui flanG|uent les quatre angles du monument. C'est le XIV'' siècle encore qui a donné au campanile son couronnement actuel (fig. 92) et qui a édifié les bâtiments qui s'étendent le long de la
Tig. e)0. — Cathédrale de Palerme. Abside.
Tig. 91. — Cathédrale de Palerme. Vue du Sud.
ii8 PALERME ET SYRACUSE
façade méridionale. Le grand porche de cette façade enfin ne date même que du xv^ siècle. Et ainsi, si dans son ensemble la silhouette extérieure de l'édifice n'est point sans grâce et sans beauté, elle nous apprend peu de chose en somme, on le voit, sur l'aspect primitif du monument.
L'intérieur a été remanié plus complètement encore. Au commencement du xvi^ siècle, les derniers restes des mosaïques qui décoraient l'abside disparurent, et à leur place les Gagini peuplèrent le sanctuaire d'une multitude de statues, que l'on retrouve aujourd'hui couronnant le haut des murs de la façade méridionale.
Mais ce fut surtout à la fin du xviii' siècle quel'architecteflorentin Ferdinand P'uga infligea à Tédifice la plus déplorable des restaurations.
Il creva les parois latérales pour construire quatorze chapelles ; il remplaça le plafond de bois par des voûtes blanchies à la chaux ; il décora toute l'église dans le goût lamentable de l'époque ; et enfin il coiffa le monument de ^. .^ - A ^ A -n , i sa lourdc ct disPTacieuse
rig. 92. — Cathédrale de ralerme. Campanile.
coupole, achevant ainsi
de défigurer la splendide cathédrale bâtie par Walter of the Mill.
En dehors des admirables tombeaux royaux qui y sont conservés, et dont nous avons parlé déjà, le dôme de Palerme n'offre donc aujourd'hui, à l'intérieur, rien qui mérite d'attirer l'attention. A l'extérieur, il est du xiv° siècle au moins autant que du xii°. Tel qu'il est, il laisse entrevoir pourtant quelle évolution s'accomplissait vers la fin du xii'^ siècle dans l'art sicilien. C'est ce que montre mieux encore la basilique royale de Monreale,
A quelques kilomètres de Palerme, dominant la plaine de la Coiica d Oro, s'élève une hauteur de trois à quatre cents mètres, où jadis les rois normands avaient un parc de chasse, et qui fut pour cette raison nommée le lAlont royal » (Monreale). La légende raconte que le roi
Pig. 93. — Monreale.
Guillaume II, s'y étant un jour endormi, vit en songe la Vierge lui apparaître, et que la Madone, après avoir exhorté le prince à travailler à la gloire de la religion, lui révéla un endroit où il trouverait un trésor jadis caché par son père, lui faisant promettre en échange de consacrer cet argent à une pieuse destination. On creusa au point indiqué, on y découvrit en effet un trésor considérable ; et le souverain l'employa à construire l'abbaye bénédictine et Téglise de Monreale. Quoi qu'il en soit de la légende, les travaux, commencés en 1174, étaient fort avancés en 1182 : à cette date, le roi dotait richement sa nouvelle fondation et obtenait du pape qu'un archevêché — qui existe encore — fut créé à Monreale (fig. 93). Le grand incendie de 181 1, qui détruisit une grande partie delà char-
pente et endommagea certaines mosaïques, a modifié d'assez sensible façon Taspect primitif du dôme de Monreale. Un fait toutefois ressort de l'examen, même superficiel, du monument : c'est la grande place qui y fut faite aux influences septentrionales et latines. Le plan, assez semblable à celui de la cathédrale de Palerme, est celui d'une basilique à trois nefs, couverte en charpente (fig. 94) ; et si le chœur, dans sa forme générale, rappelle encore le sanctuaire de la Chapelle palatine, du moins la coupole byzantine y a-t-elle complètement disparu. A l'extérieur, deux tours carrées, dont l'une est restée inachevée, flanquent.
comme à Cefalù, le porche ouvert sur la façade principale ; et par sa décoration, presque trop riche, d'arcatures entrecoisées et de disques sculptés, le chevet évoque, avec plus de magnificence seulement, le souvenir des absides qui terminent les dômes de Cefalù et de Palerme (fig. 95). Regardez de même les sculptures qui décorent le portail principal : malgré la présence dans une partie de l'ornementation d'incrustations en mosaïques potychromes . l'ensemble fait penser surtout à Tart roman du Nord. Et si l'on ajoute enfin que toute trace d'influence arabe a disparu, que l'influence byzantine, strictement limitée à la décoration intérieure de l'édifice, a dû ici même admettre la collaboration de maîtres indigènes^ il faut reconnaître que le clergé latin, plus puissant chaque jour et plus hostile aux étrangers, a exercé dans la
Plan du dôme de Monreale. construction du dôme de Monrcalc une influence
prépondérante.
Dès le seuil du monument on peut observer les divers éléments d'art qui s'y rencontrent, et l'effort que les écoles italiennes faisaient alors pour se dégager des enseignements de l'Orient. Le portail principal de Monreale et l'entrée latérale du nord ont des portes de bronze, pour lesquelles le roi Guillaume fit appel aux artistes les plus réputés de son temps : l'une, celle du grand portail, fut fondue par Bonannus de Pise, et elle est datée par une inscription de 11 86 ; l'autre est l'œuvre de Barisanus de Trani. Or c'est là déjà un fait digne d'attention. Longtemps l'art byzantin avait eu le monopole de ces ouvrages : c'est à Constantinople que furent exécutées au xi^ siècle les portes de bronze qui déco-
rent la cathédrale d'Amalfi et la basilique romaine de Saint-Paul-horsles-murs, le sanctuaire du mont Gargano, les églises d'Atrani et de Salerne. Sans doute, au début du xir siècle, des artistes locaux avaient tenté de rivaliser avec les Grecs : Roger d'Amalfi à Canosa, Oderisius de Bénévent à Troja avaient imité les images gravées et damasquinées des portes byzantines, et le premier avait même mêlé à ses figures tout un prestigieux décor d'ornements sarrasins. Mais c'était toujours la technique byzantine, où les contours, dessinés en creux, sont avivés par des fils d'argent ou soulignés au moyen d'émaux, technique de graveur et d'émailleur plutôt que de fondeur ou de sculpteur. Les maîtres qui travaillèrent pour Monreale tentèrent au contraire d'innover, en substituant aux silhouettes gravées de véritables bas-reliefs en métal. Déjà, avant de mettre son art au service du roi de Sicile, Barisanus avait appliqué ce procédé aux portes qu'il fondit pour Trani (vers 1 170) et pour Ravello (i 179), et Bonannus avait fait de même dans la porte qu'il exécuta en II 80 pour le dôme de Pise. On a donc bien affaire, dans la cathédr^ile sicilienne, à des productions d'un art vraiment italien, et qui s'applique à être original.
Pourtant les deux portes diffèrent profondément l'une de l'autre, malgré la ressemblance de leur technique. Barisanus de Trani, quoiqu'il n'ait pris pour modèle aucun ouvrage byzantin de bronze, n'est point pleinement dégagé des influences orientales (fig. 96) . Dans le riche décor qui encadre les vingt-huit compartiments de la porte, s'intercalent entre les rinceaux des médaillons à sujets profanes, d'un st^de tout b3^zantin, cen-
Abside du dôme de Monreale.
taures et sirènes, cavaliers et dragons enlacés ; et de même, dans deux des compartiments, on voit, se faisant face, un archer au costume oriental et un homme brandissant une massue. Parmi les figurines de saints qui occupent les autres compartiments, plusieurs sont des saints grecs ;
Fig. 96. — Fragment de la porte de bronze de Barisanus de Trani, au dôme de Monreale.
et enfin les deux scènes évangéliques qui sont représentées, la Déposition de croix et la Descente du Christ aux limbes, ont conservé avec la légende en caractères grecs tous les détails de l'iconographie orientale. Or, si Ton compare la porte de Monreale à celles de Trani et de Ravello, on voit que Barisanus a exécuté ses figures au moyen d'un certain nombre de moules dont il a d'ordinaire répété plusieurs fois les épreuves ; et si l'on se demande alors d'après quelles inspirations il a fabriqué ces moules, il semble évident qu'il a copié ou surmoulé des plaquettes
d'ivoire ou d'orfèvrerie d'origine byzantine. SHl n'a représenté que deux épisodes évangéliques, c'est qu'il avait sans doute en main un diptyque représentant ces deux scènes, et de même il a pris sur des coffrets d'ivoire les sujets profanes qu'il a traités. Son œuvre donc est savante et riche,
Fig. 97. — Grand portail du dôme de Monreale et porte de bronze de Bonannus de Pise.
et il y a même une singulière beauté dans les mufles de lions, au relief puissant, qui remplissent deux des compartiments : mais, malgré la nouveauté de la technique cette œuvre procède encore de Byzance, et le fondeur apulien n'a fait que recueillir l'héritage de l'art industriel de Constantinople.
La porte de Bonannus de Pise est tout autre (fig. 97). Dans les bordures, plus de rinceaux et de fleurons orientaux, mais des volutes d'acanthe
cVune exécution assez pauvre ; dans les quarante-deux compartiments où sont disposées, sur un battant, des scènes bibliques, depuis la création de l'homme jusqu'à l'histoire de Gédéon, sur l'autre, des épisodes évangéliques, depuis l'Annonciation jusqu'à la mort de la Vierge, les figurines
Fig. 98. — Fragment de la porte de bronze de Bonannus de Pise.
sont loin d'avoir la noblesse d'allures et la finesse d'exécution des figurines de Barisanus (fig. 98). Sans doute, dans la composition, il y a parfois des réminiscences de l'iconographie b5^zantine, mais la facture est rude, le relief rond et gros, les types vulgaires. Comme la porte de la cathédrale de Bénévent, qui remonte à la fin du xir siècle, et dont elle doit être rapprochée, la porte de Monreale ne procède point de l'inspiration d'où
L'ÉVOLUTION DE L'ART NORxMAND DE SICILE 125
sortit l'œuvre de Barisanus. On ne peut dire queLs modèles perdus servirent à Bonannus de Pise et au fondeur de Bénévent : mais en tout cas « l'impression d'ensemble est celle d'un art plus grossier et plus vivant, plus populaire, en un mot, que l'art byzantin ^ )>
Pénétrons maintenant dans l'intérieur de l'édifice (fig. 99). Au premier
Fig. 99. — Intérieur du dôme de Monreale,
regard, il produit un effet de prodigieuse splendeur et d'incomparable puissance. La vaste ampleur de la grande nef, qui à elle seule a trois fois la largeur des collatéraux, la montée hardie des arcades portées sur d'admirables colonnes de granit, la hauteur des voûtes du sanctuaire, les proportions énormes du monument, qui ne mesure pas moins de 102 mètres de long, tout cela donne l'impression d'une grandeur sans égale ; et d'autre
I. Bertaux, loc. cit., p. 42;. Cf. tout le chapitre, p. 403-429.
part le magnifique décor des marbres, encadrés de mosaïques décoratives, qui tapisse toutes les parois du dôme, la beauté des clôtures ajourées qui ferment le sanctuaire, la richesse du pavement aux incrustations de marbre, surtout les mosaïques innombrables qui couvrent, sur une surface de plus de 6.000 mètres carrés, les murailles et les voûtes, tout cela saisit et étonne par le déploiement d'un luxe prestigieux. Dans cet immense et lumineux vaisseau de Monreale, Toeil demeure ébloui d'abord, etTadmiration confondue . Mais regardez plus attentivement les choses : ce n'est plus ici le charme intime et un peu mystérieux de la Chapelle palatine ; et ce n'est point davantage, dans le détail, l'art savant des maîtres qui, à Cefalù ou au palais, avaient travaillé pour Roger II. Certes, dans l'ordonnance générale de la décoration, dans la composition des scènes, on sent toujours l'influence byzantine. Mais, comme dans les portes
de bronze, les modèles byzantins ont été copiés par des artistes indigènes, avec plus de maladresse dans le dessin et moins d'éclat dans le coloris ; et s'il est assurément intéressant de noter ici aussi cet effort pour s'affranchir en une certaine manière des enseignements de l'Orient grec, il faut avouer que la sécheresse de ce style, la froideur de cet art trahissent la décadence et déçoivent le visiteur que la Palatine a charmé. Il n'est donc point utile de décrire en détail toutes les parties de cette
du.
Christ
Sçinei de l'Ancien Testameat
du GKrist
Fig. 100. — Disposition des mosaïques au dôme de Monreale.
L'ÉVOLUTION DE L'ART NORMAND DE SICILE 127 vaste décoration, dont beaucoup de morceaux ont été au reste abondamment restaurés. Mais il importe du moins de marquer la conception géné-
Fig. loi. — Cathédrale de Monreale. Mosaïques de l'abside.
raie qui a inspiré l'ordonnance de cette œuvre colossale, et qui lui donne sa signification (fig. 100).
Dans l'abside principale, comme à Cefalù et à la Chapelle palatine, le Christ Pantocrator occupe le sommet de la conque, dominant toute l'église de son buste colossal (fig loi). Au-dessous de lui, la Vierge toute pure »
(t, T.'j.yv.y^TnrjC^,^ comme la désigne une inscription grecque, est assise sur son trône, tenant sur ses genoux l'enfant divin ; à ses côtés sont debout deux archanges et les douze apôtres dont la rangée se prolonge sur les parois voisines ; plus bas. quatorze figures de saints décorent la zone inférieure de Thémicycle. Comme à Cefalù, c'est TEglise triomphante, figurée d'ordinaire dans l'Orient b3^zantin au sommet des coupoles, que le mosaïste a voulu représenter ici dans sa magnifique hiérarchie ; et la même idée s'exprime à la voûte qui précède le sanctuaire, où le symbole de l'Hétimasie flotte entre les séraphins et les archanges inclinés, à la voûte des absidioles, où quatre séraphins entourent le médaillon du Christ. Sur le grand arc du transept enfin, comme à la Palatine, les deux archanges Michel et Gabriel s'inclinent, drapés à l'antique ; et sur les murs de la grande nef, la foule des anges s'aligne en une double frise de médaillons.
Dans les voûtes et sur les parois latérales du transept, l'Eglise terrestre se manifeste par la longue série des compositions qui constitue le C3^cle des fêtes chrétiennes. Comme à la Martorana, comme à la Palatine, l'Annonciation occupe une place à part, aux deux côtés de l'arc triomphal, à l'entrée de l'abside; au centre du transept, se développent les scènes de l'enfance du Christ, tandis que, dans les ailes du sud et du nord, se succèdent les épisodes delà Passion. Quant au cycle des miracles du Sauveur, nettement séparé de celui des fêtes, il remplit les bascôtés.
Dans les absides latérales, comme à la Palatine, les deux grands apôtres Pierre et Paul sont figurés, et une suite de compositions rappellent l'histoire de leur apostolat et de leur martyre. Enfin, par un souvenir de l'ancienne tradition chrétienne, la grande nef est, comme à la Palatine, décorée de scènes de l'Ancien Testament, disposées en deux zones parallèles, et qui vont depuis la Création jusqu'à la lutte de Jacob avec l'ange.
x\u-dessus des deux trônes adossés aux piliers orientaux du sanctuaire (fig. 102) deux compositions d'apparat, semblables à celles que nous avons rencontrées à la Martorana, montrent, à gauche, le Christ couronnant le roi Guillaume II, à droite le souverain offrant à la Vierge l'Eglise qu'il a fondée.
On voit aisément combien cette ordonnance rappelle celle qui, dans les autres églises de vSicile, a réglé la disposition des mosaïques : c'est qu'en effet toutes s'inspirent pareillement des principes de la liturgie byzantine. .Alais si, à Monreale, la conception dominante ne s'écarte guère
de celle qui a créé la décoration de Cefalù ou de la Palatine, l'exécution diffère étrangement. Comparez l'abside de Monreale — la plus belle partie assurément de ce vaste ensemble, et celle qui dut être traitée avec le plus de soin — à l'abside presque semblable de Cefalù : sans doute les
Chc
du dôme de Monreale.
inscriptions qui accompagnent les figures sont grecques, et à ce titre les mosaïques peuvent être considérées peut-être comme l'œuvre de maîtres byzantins ; pourtant elles ne ressemblent 'guère à celles du milieu du xii^ siècle ; elles ont quelque chose de plus raide et de plus sec, plus de froideur dans le coloris, moins d'élégance dans le dessin. Regardez maintenant les autres mosaïques, qui toutes sont accompagnées d'ins-
l'^à PALERME ET SYRACUSE
eriptions latines ; assurément les compositions évangéliques aussi bien que les épisodes de l'Ancien Testament se conforment, dans l'arrangement des scènes, aux règles de l'iconographie orientale ; mais la technique offre de- frappantes analogies avec les mosaïques des nefs de la Palatine ; comme elles, elles sont l'œuvre d'ouvriers indigènes, formés à l'école des maîtres grecs, mais infiniment moins habiles. Malgré l'effet grandiose que produit dans son ensemble la vaste décoration de Monreale, l'étude du détail trahit donc nettement la décadence.
On voit tout ce qu'apprennent sur l'art byzantin du xii*^ siècle les mosaïques des églises de Sicile. Au cours dux'' et du xi*^ siècle, cet art avait subi une grave évolution ; un style nouveau s'était créé, qui, par une observation plus attentive de la réalité, s'était efforcé de renouveler et de diversifier les types, qui s'était plu, dans les compositions, à rechercher des effets plus pittoresques, à animer, par les architectures, parles costumes, par les attitudes, le fond et l'arrangement de ses tableaux, qui avait enfin pris souci de répandre sur ses ouvrages un coloris plus chaud et plus riche. Faiblement marqué encore au commencement du xi*" siècle, dans les mosaïques de Saint-Luc et de Torcello, plus nettement accusé déjà dans celles de Kief, ce style s'était pleinement manifesté, dans le dernier quart du xi*" siècle, à Saint-Marc de Venise, à Néamoni de Chios, à Vatopédi, à Trieste, à Grottaferrata, et les mosaïques de Daphni en avaient été le chef-d'œuvre. C'est dans les mosaïques de Sicile que s'achève au xii^ siècle cette évolution. Le style nouveau y règne sans mélange dans les types comme dans les draperies^ dans le coloris comme dans toute la facture souple et légère ; mais déjà quelque monotonie s'y trahit, et quelque uniformité, inévitable conséquence d'une transformation maintenant achevée. Il n'en reste pas moins que les mosaïques siciliennes sont l'un des monuments les plus considérables que nous ait légués l'art byzantin, et qu'outre ce qu'elles nous laissent entrevoir de la peinture profane dans l'art oriental, elles nous offrent, dans l'ordre de la décoration religieuse, des œuvres souvent admirables d'ordonnance, d'attitudes, de couleur et de vie pittoresque.
A côté de la cathédrale, se trouve, à l'ombre de l'édifice, le beau cloître que Guillaume II fit construire pour les moines bénédictins de son abbaye (fig. 103). Deux cent seize colonnettes, accouplées par faisceaux de deux, et aux quatre angles du cloître, par faisceaux de quatre, soutiennent les arcades ogivales, à la courbe décorée d'incrustations en mosaïques, qui entourent la cour verdoyante et fleurie du vieux monastère. Chacune de
ces colonnettes est une merveille (fig. 104). Nulle ne ressemble à sa voisine. Ici d'élégants rinceaux, où se jouent des enfants et des oiseaux, s'enroulent sur la surface du marbre; là des mosaïques multicolores s'incrustent en zigzags et en spirales sur la blancheur des fûts. Et pareillement, sur les chapiteaux, se développe une floraison merveilleuse, où l'imagination des artistes qui les sculptèrent a résumé toute la religion,
Fig. 103. — Cloître Je Monreale.
toute la poésie, toute la fantaisie de l'époque. Ce sont tantôt des épisodes de l'Ancien Testament, Adam bêchant et Eve filant, et Abel tué par son frère, l'histoire de Joseph et l'histoire de Samson, et tantôt des scènes de la vie du Christ, celles de l'enfance en particulier, dont l'Adoration des mages est une des plus charmantes. Tantôt ce sont des images de saints, de prophètes, d'évangélistes, des figures allégoriques ou symboliques, et tantôt des représentations profanes, scènes de chasse et de guerre, monstres fantastiques, griffons ou sirènes, oiseaux et animaux de toute espèce, et tantôt enfin des sujets tout antiques, génies ven
dangeant ou luttant, tritons et dauphins, et jusqu'à une copie du Tireur d'épine et du sacrifice de Mithra. Sur l'un de ces chapiteaux, le roi Guillaume II est représenté offrant à la Vierge et au Christ l'église et l'abbaye, et au-dessus de la composition, une inscription est tracée :
Rex, qui cuncta régis, Siculi data stiscipe Régis.
(( O roi qui gouvernes toutes choses, reçois les dons du roi de Sicile. »
Certains détails de cette décoration rappellent, par le choix des motifs et la puissance du relief, les riches sculptures des cloîtres du midi de la France, de Saint-Trophime d'Arles et de Saint- Pierre de Moissac ; en son ensemble pourtant, elle est l'œuvre des mêmes sculpteurs qui ciselèrent le candélabre pascal de la Chapelle palatine ou les délicats chapiteaux du vestibule de la Zisa. Il ne faut pas attacher grande importance à l'inscription :
Bgo Romanus filius Constantinus Marmurarius, qui se lit sur le tailloir d'un des chapiteaux, et qui semble dater du XIII® siècle : entre la sculpture de ce personnage et les beaux morceaux de l'autre côté du cloître, il y a une différence profonde. C'est à la grande école palermitaine du xii^ siècle qu'appartient sans nul doute le cloître de Monreale : et si certains éléments étrangers ou antiques sont venus
Fig. 104. — Groupe de colonnettes au cloître de Monreale.
ici grossir le trésor complexe de cet art, cela prouve tout simplement, et une fois de plus, la transformation qui s'y accomplissait vers la fin du xii^ siècle.
On ne saurait dire assez l'élégance et le charme infini de ce monument, qui forme un ensemble de sculptures unique en Italie. Rome même, dans les cloîtres de Saint-Paul-hors-les-murs et de Saint-Jean-de-Latran — tous deux postérieurs de plus d'un siècle — n'offre rien qui soit comparable. vSous ces longues galeries tranquilles, où murmure doucement, dans sa vasque de marbre la fontaine qui, dans l'un des angles du cloître, évoque, avec sa cour à arcades, comme un souvenir de l'Alhambra; dans ce grand jardin monastique aux senteurs pénétrantes, dont nul bruit ne trouble le silence éternel, le visiteur goûte une impression exquise d'art parfait et de pure beauté. Et à cette impression s'ajoute quelque chose de la tristesse des choses qui finissent. La merveilleuse combinaison d'art que la Sicile avait réalisée au xii° siècle devait durer à peine une centaine d'années. Après la mort de Guillaume II, l'école de Palerme ne devait pas soutenir longtemps le glorieux prestige de ses premiers et magnifiques ouvrages.