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LES VILLES GRECQUES DE SICILE

C'est dans la seconde moitié du vin" siècle avant Tère chrétienne que la Grèce envoya en Sicile ses premiers colons.

Bien longtemps cependant avant que les Hellènes vinssent s'établir à demeure dans la grande île méditerranéenne, un autre ban d'envahisseurs, les Sicèles, originaires probablement du continent italien, avaient

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occupé une partie considérable du pays, et refoulant devant eux vers l'ouest les populations autochtones des Sicanes, « ils s'étaient, dit Thucydide, rendus maîtres des terres les plus fertiles ». Fortement établis sur la côte septentrionale et orientale et dans tout le massif du centre, ils avaient, au cours des siècles, créé une civilisation véritable, dont les découvertes récentes nous ont révélé l'existence jusqu'ici inconnue. Le musée de Syracuse est plein des objets tirés des nécropoles sicèles, et l'on y peut suivre la longue histoire de ce peuple oublié, depuis la première moitié du deuxième millénaire avant notre ère jusqu'au temps où la fondation des colonies grecques mit fin à son autonomie. Il n'est point utile d'exposer ici en détail les résultats de ces curieuses trouvailles \ Mais un fait suffira à attester la grande place qu'eurent les Sicèles dans cette île qui a pris d'eux le nom qu'elle garde encore aujourd'hui : même après l'arrivée des Grecs, ils continuèrent à former la grande masse de la population du pays ; et si, au contact des nouveaux venus, assez vite ils s'hellénisèrent, pourtant à la fin du v*^ siècle encore, au temps où écrivait Thucydide, beaucoup de leurs tribus étaient demeurées indépendantes et « ils possédaient toujours sans conteste le centre et le nord de l'île ».

Après les Sicèles, les Phéniciens à leur tour étaient venus, vers le x'^ siècle, installer des stations de commerce dans ce pays admirablement placé au point de jonction des deux bassins que forme la Méditerranée. « Les Phéniciens, dit Thuc3^dide, fondèrent des établissements tout autour de la Sicile ; ils occupèrent les promontoires et les îlots situés près du rivage, en vue de commercer avec les Sicèles ». Toutefois, quand débarquèrent les bandes d'émigrants grecs, les Phéniciens paraissent avoir évacué sans grande résistance la plupart de ces petits postes, et ils se concentrèrent dans le nord-ouest de l'île, à Motya, à Solunte et à Panorme, dans cette partie de la Sicile qu'une courte traversée séparait de Carthage, et qui se trouvait ainsi protégée par le voisinage de la puissante cité tyrienne. Les Grecs, bon gré mal gré, respectèrent cette Phénicie sicilienne qui ne tarda pas au reste à tomber sous l'autorité directe de Carthage ; et en face des dieux hellènes, le temple du mont Eryx (Monte S. Giuliano), centre religieux de la région, abrita, parmi des vols de colombes, le culte et l'image de l'Ashtoret sémite.

Pourtant, dans cette Sicile, peuplée de tant de races diverses, c'est l'hellénisme qui marqua le plus fortement son empreinte. Proches parents

I. Voir G. PeiTot, Un peuple oublié. Les Sikèles (Revue des Deux Mondes, 1897, t. CXLI).

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des Hellènes, les Sicèles en efFet se laissèrent assimiler sans grande peine par les nouveaux venus. « Partout mêlés aux Grecs, dans les villes où ils s employaient comme ouvriers, dans les campagnes qu'ils cultivaient à titre de tenanciers, dans les armées où leurs services étaient très appréciés ' », promptement ils apprirent la langue et adoptèrent les mœurs de leurs vainqueurs. « Dès la fin du IV^ siècle, dit G. Perrot, il ne semble plus y avoir dans l'île que des Grecs, dont la culture est plus ou moins raffinée, selon qu'ils habitent Agrigente et Syracuse ou les villes de la montagne. Les religions grecques se sont répandues dans toute l'île, s'attachant de préférence, pour y localiser certains de leurs mythes, aux sites où les indigènes avaient eu leurs sanctuaires les plus vénérés » Ainsi la Grèce transforma vraiment la Sicile et lui donna le caractère qu'elle garde dans l'histoire. Par la civilisation qu'elle y apporta, elle fit d'elle, dans l'antiquité, comme une autre Hellade; par les grands monuments qu'elle y édifia

et dont les ruines attestent encore à nos yeux l'antique prospérité de ce pays, elle assura pour touj un intérêt presque égal à celui de la Grèce.

Fig. 3. — Décadrachmc d" Agrigente,

ours à la Sicile un rang archéologique et

C'est en l'année 735 avant J.-C. qu'une bande d emigrants hellènes, originaires de Chalcis en Eubée et de l'île de Naxos, vint, sous la conduite de l'Ionien Théoclès, fonder sur la côte orientale de Sicil'e la première colonie grecque. Ce fut Naxos. Bientôt, attirés par ce qu'on racontait de la richesse du pays, d'autres aventuriers suivirent ce premier ban d'envahisseurs : en moins d'un siècle et demi, toute la côte orientale et méridionale de la Sicile se couvrit d'établissements grecs. Dès 734, des Doriens

I G. Perrot, Ld Sicile dniis l\inliqnill\ dans /:'// Sicile. (i;-uide public par hi Revue générale des Sciences. Paris. 1901, p. 133). 2. Ihid., p. 134-135-

PALKRME ET SYRACUSE

de Corinthe fondaient dans l'île d'Ortygie la ville qu'ils nommèrent Syracuse, et qui devait en peu de temps devenir la cité la plus considérable du pays. Peu après, des Chalcidiens fondaient Léontinoi et Catane (728- 726) ; des Mégariens, Mégara Hyblaea ; des Rhodiens et des Crétois bâtissaient Géla (687), des gens de Cumes et de Chalcis s'installaient à Zancle ou 31essine. Rapidement ces fondations grandirent, assez pour donner à leur tour naissance à d'autres colonies. C'est ainsi que les Syracusains fondèrent Acrai (664), Casméné (644), Camarina (599) et que Géla créa Agrigente, la future rivale de Syracuse (582). D'autres furent plus audacieux encore. Sur la côte méridionale, les gens de Mégara Hyblaea allèrent, bien loin dans l'ouest^, établir Sélinonte (628); sur la côte septentrionale, des Chalcidiens et des Syracusains vinrent, plus tardivement encore, bâtir Himère tout auprès des villes phéniciennes de Solunte et de Panorme. Dans cette grande œuvre de colonisation, Ioniens et Doriens avaient mêlé leurs efforts. Pourtant l'élément dorien dominait dans les colonies grecques de vSicile.

Ce ne fut point toutefois sans quelque peine que ces établissements lointains, presque isolés de la mère-jDatrie, vécurent, prospérèrent et grandirent. Carthage, dont les ambitions visaient à dominer toute la Méditerranée occidentale, sentait toute l'importance qu'avait pour elle la possession de la Sicile. Dès le vi^ siècle, elle avait établi son autorité dans cette région du nord-ouest où prédominait l'élément phénicien et elle j avait renforcé son influence par la fondation de nouvelles colonies puniques, telles que Drépane et Lilybée. Au commencement du siècle, elle tenta davantage. Au moment où les Perses se jetaient sur la Grèce d'Europe, les Carth^iginois essayèrent de détruire l'hellénisme en Sicile. La tradition raconte que c'est le même jour de l'année 480 que furent livrées les deux batailles de Salamine et d'Himère, qui, en Orient et en Occident, décidèrent du sort de la double guerre. En tout cas, la victoire que remportèrent sur la formidable armée carthaginoise Gélon de Syracuse et Théron d'Agrigente fut dans l'histoire de la Sicile grecque un événement capital.

Déjà, sous le gouvernement habile et fort des tyrans qui les régissaient depuis la fin du vr siècle, les colonies hellènes, Syracuse et Agrigente en particulier, étaient parvenues à un haut degré de prospérité. La journée d'Himère, en leur donnant la sécurité et la gloire, fut pour elles le point de départ d'un nouvel et prodigieux essor. On verra plus loin ce que devint Syracuse sous le gouvernement de Gélon et d'Hiéron son frère. Comme elle, les autres villes grecques de Sicile connurent alors une

LES VILLES GKECQLM^S DI- SICILE 7 splendeur sans égale. C'est à ce moment qu'Ao-rig-ente, débordant les limites de son étroite acropole, édifia dans son enceinte élargie cette succession de temples magnifiques dont les ruines nous frappent encore d'admiration et s'égala presque à Syracuse en richesse et en puissance. C est cà ce moment que Sélinonte, colonie d'importance pourtant secondaire, construisit ces sanctuaires colossaux, dont les débris, si mutilés qu'ils soient, proclament encore l'antique prospérité de la cité. Le rayon-

Temple de la C^oiieoi de à Agiigente. l'açade orientale.

nement de cette gloire s'étendit jusqu'à la Grèce propre : dans tous les grands sanctuaires panhelléniques, les villes siciliennes tinrent à honneur d'apporter le tribut de leurs hommages et le témoignage de leur puissance. Syracuse, Géla, Sélinonte, élèvent dans la plaine d'Olympie des trésors destinés à recevoir les riches présents qu'elles consacrent à Zeus; en mémoire de la victoire d'Himère, Gélon dédie de magnifiques offrandes sur la vaste esplanade qui précède le sanctuaire de Delphes ; aux grands jeux de l'Hellade, les tyrans siciliens font courir et s'enorgueillissent de remporter les victoires olympiques ou delphiques ; c'est un frère de Gélon de Syracuse qui a consacré à Delphes, on le sait, en souvenir d'un triomphe de

cette sorte, cette admirable statue de bronze de X Atirige, un des chefsd'œuvre les plus authentiques de Tart grec du siècle. Et inversement, dans cette Grèce nouvelle de Sicile, accourent, attirés par la munificence des princes, les plus grands écrivains de l'Hellade, les wSimonide et les Bacchylide, les Pindare et les Eschyle, tous empressés à célébrer dans leurs vers la gloire des Théron, des Gélon, des Hiéron et de leur peuple. Malgré les révolutions intérieures qui ne tardèrent pas à renverser les t^^rans siciliens, malgré les dissensions intestines qui troublèrent trop souvent ces remuantes démocraties, cette splendide prospérité subsista durant tout le cours du siècle. L'historien Diodore a tracé un tableau prestigieux de ce qu'était, dans la seconde moitié du v® siècle, la richesse d'Agrigente. Le territoire était tout entier planté en vignes et en oliviers, dont les produits s'exportaient en Afrique. Enrichis par le commerce, les citoyens dépensaient sans compter leur fortune en constructions splendides, en fêtes luxueuses, en magnifiques prodigalités. Ils se plaisaient à l'éclat des costumes, à la splendeur des bijoux, à l'élégance des meubles d'ivoire et d'or, au luxe des caves bien fournies. Sous le gouvernement d'un homme supérieur, Empédocle, philosophe, savant, médecin, prophète, thaumaturge et législateur, la population d'Agrigente, sagement administrée, atteignait, pour la ville et le territoire avoisinant, un chiffre de près de 800.000 âmes. Quant à S3^racuse, plus puissante et plus magnifique encore, elle était, selon le mot de Thucydide, a une ville aussi grande qu'Athènes. »

C'est cette prospérité même qui devait causer la ruine des cités grecques de Sicile. Sans doute les grandes ambitions d'Athènes échouèrent sous les murs de Syracuse, et l'effort colossal qu'elle fit pour incorporer l'île à son empire maritime aboutit à un désastre lamentable (415-413). Mais ce danger était à peine écarté qu'un autre péril, plus prochain et plus redoutable, vint menacer les cités siciliennes. Reprenant leurs visées anciennes, en 409 les Carthaginois débarquaient à Lilybée ; en face d'eux, les Grecs ne surent point retrouver l'union qui leur avait jadis assuré la victoire d'Himère. Successivement les villes tombèrent aux mains du vainqueur punique ; en 409, Sélinonte, qui fut effroyablement saccagée, en 406, Agrigente, qui ne fut pas traitée moins cruellement, puis Géla et Camarina, et Messine, qui fut rasée jusqu'au sol. La Sicile semblait vouée à devenir punique tout entière, et sans doute le fût-elle devenue en effet, sans l'énergique effort du tyran de Syracuse, Denys l'Ancien (406-367). Assurément il ne put empêcher le recul de l'hellénisme : mais du moins il tint Carthage en échec et assura à Syracuse une nouvelle ère de splendeur.

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