I. Cf. Bertaux, loc. cit., p. 60 1 et suiv
qui, dans la première moitié du xiir siècle, furent exécutés à la cathédrale de Cefalù; oubien, s'ils bâtissent encore quelques monuments nouveaux, ce n'est plus, comme le cloître de Saint-Jean-des-Ermites ou celui de Cefalù,
Fig. lOy. — Façade de l'église San Francesco, à Palerme.
qu'une copie charmante encore, mais sans originalité, du cloître de Monreale. Et sans doute, pendant des siècles encore, les traditions de l'art de la mosaïque se perpétuèrent dans les ateliers palermitains. Mais il suffit de considérer les travaux exécutés, au xiv*^ siècle par exemple, à la Chapelle palatine, pour voir toute la différence qui les sépare des beaux ouvrages de l'époque normande.
Mais c'est surtout avec la mort de Frédéric II (1250) que commencèrent les malheurs de la Sicile. La courte domination des Angevins, à laquelle mit fin la tragédie des Vêpres Siciliennes (31 mars 1282), puis le gouvernement des princes de la dynastie aragonaise, furent marqués, presque jusqu'à la fin du xv^ siècle, par des guerres incessantes, des agitations continuelles, une anarchie féodale toujours croissante : Palerme acheva d'y perdre la prospérité que lui avait donnée la paix de l'époque normande. Sans doute on y construit encore, et l'achèvement de la cathédrale fut, on l'a vu, une des œuvres les plus importantes du xiv'' siècle ; mais la ville ne s'étend pas au delà des limites du xii'' siècle; et tandis que, sur le continent italien, l'art s'épanouit en une floraison merveilleuse, la Sicile, repliée sur elle-même, subit à peine l'influence des grands courants artistiques qui renouvellent le monde autour d'elle, et elle semble s'isoler dans la répétition traditionnelle des types que lui a légués le passé. Les façades, d'ailleurs élégantes, des églises de San Prancesco (1302) (fig. 105) et de San Agostino (xiv'' siècle), reproduisent presque absolument les formes de l'époque romane et montrent quelle médiocre influence exerçaient à cet égard en Sicile ces ordres mendiants, qui furent ailleurs les grands propagateurs de l'art gothique. Le même caractère conservateur apparaît dans les constructions civiles, dans les palais que les deux plus puissantes familles seigneuriales du xiv^ siècle, les Chiaramonte et les Sclafani, élevèrent comme des monuments de leur rivalité et de leur orgueil. « La disposition en est simple : une cour au centre d'un énorme massif de constructions ». La décoration s'inspire de celle des palais de l'époque normande : au palais Sclafani (1331), le mieux conservé des deux édifices, des arcades entrecroisées se développent sur une façade où un appareil de matériaux différents produit des jeux de couleur pittoresques; au palais Chiaramonte (1307), aujourd'hui le palais du tribunal, des effets semblables sont obtenus au moyen de dessins gravés et remplis de stuc noir, et à l'intérieur un superbe plafond peint montre que l'on conservait toujours à Palerme la tradition des travaux de boiseries sculptées et peintes, dont la Chapelle palatine avait offert un si bel exemple. Dans ces panneaux, qu'entre 1377 et 1380 Simone di Corleone et Cecco di Naro peignirent dans la grande salle du palais Chiaramonte, toute une série de figures héroïques ou bibliques, allégoriques ou historiques, Hercule et Salomon, Enée et les Argonautes, les patriar-
ches de l'Ecriture Sainte et les chevaliers des chansons de gestes, apparaissent, costumés à la mode du xiv° siècle, au milieu d'une décoration de style arabe. Une autre peinture, de date un peu postérieure, décore les arcades de la cour du palais Sclafani : c'est une fresque représentant le Triomphe de la Mort (milieu du xv*" siècle), où se reconnaît l'influence
Fig. 106. — Le Triomphe de la Mort. Fresque du palais Sclafani à Palerme.
des fresques célèbres du Campo-Santo de Pise, mais où certains détails d'architecture, de costumes, de types, semblent attester la main d'un artiste septentrional (fig. 106).
u La domination espagnole introduisit en Sicile un art gothique ronflant , tourmenté, surchargé de sculptures » ; et de même que les motifs romans avaient, en pleine période gothique, subsisté dans l'art sicilien, ainsi, par un effet du même esprit conservateur, le gothique persista au moment même où dans toute l'Italie s'épanouissait la Renaissance. C'est ainsi que
la façade de l'Archiconfraternité de l'Annunziata près de S. Giorgio, bâtie en 1501, que l'église de S. Maria di Porto salvo, construite au XVI" siècle, sont encore des édifices presque gothiques. D'autres monuments toutefois de cette période sont plus intéressants, en ce sens que le style flam-
Fig. 107. — Façade de Santa Maria délia Catena, à Païenne.
boyant de l'Espagne s'y tempère par certaines influences de la Renaissance italienne. Si le porche de la façade méridionale de la cathédrale (milieu du xv'' siècle) et la fenêtre à remplage du palais archiépiscopal sont encore plutôt gothiques, les porches élégants des églises de S. Maria Nuova et de la Catena (vers 1400), (fig. 107) les palais Abbatelli et Aiutamicristo (fin du xv^), peuvent compter parmi les meilleurs monuments de cet art composite et magnifique que la dynastie aragonaise fit fleurir en Sicile.
Mais bientôt l'influence espagnole substitua à ce style relativement sage tous les caprices, toutes les exagérations du « baroque ». A côté de quelques bons édifices où se maintient le beau style de la Renaissance, tels que la Porta Nuova (1535) (fig. 108) et la cour à arcades du palais royal (1600) (fig. 109), la fin du xvr siècle, le xvir et le xviir tout
La Porta Nuova à Palerme.
entiers furent le règne du rococo le plus effréné. Déjà la Porta Felice (i 582-1 637), avec ses deux pylônes décorés de colonnes, ses statues, ses fontaines, annonçait l'avènement du style nouveau : il apparaît dans toute sa plénitude dans la décoration magnifique et chargée dont le viceroi Villena para en 1609 les Quattro Canti, à l'intersection des deux grandes voies qui aujourd'hui encore traversent Palerme de part en part, la via Macqueda et la via Vittorio-Emanuele : il sévit plus furieusement encore dans la colossale basilique de Saint-Joseph des Théatins (com-
mencement xvii'' siècle) (fig. iio), dans l'église ovale de San Salvatore (1628), à San Domenico (1640), à la Pietà (1680), aux Jésuites (1683), au Carminé, dans les palais particuliers comme dans les fontaines publiques (fig. 45. 48) dont les sculpteurs du xvi^ et du xvii° siècle décorent les
Fig. 109. — Cour intérieure du Palais royal à Païenne.
places de la cité ; il transforme ainsi tout l'aspect de Palerme ; et pour mettre le comble à ses méfaits, il désholiore par de prétendus embellissements les chefs-d'œuvre de l'époque normande, mutilant lamentablement la Martorana et bouleversant la cathédrale de fond en comble.
Pourtant, sous le gouvernement des Espagnols, l'art avait retrouvé à Palerme comme un semblant de vie nouvelle. L'influence flamande, peut-
PALKRME APRKS L'ÉPOQUE NORMANDE 141
être venue par l'intermédiaire de l'Espagne, plus tard l'influence italienne font naître alors en Sicile une école locale de peinture, dont la renommée n'a guère dépassé sans doute les limites de son île natale, mais dont les œuvres remplissent les églises de Palerme et les vastes galeries du musée. Il n'est guère nécessaire sans doute d'insister longuement sur ces maî-
Fig. iio. — Intérieur de Téglise des Théatins, à Palerme.
très obscurs et peu originaux, Antonio Crescenzio (1467- 1542), mi-flamand, mi-italien, dont la cathédrale conserve une Sainte-Cécile* ( fig. m), Tommaso di Vigilia (mort après 1497), gracieux et peu personnel, dont un triptyque daté de i486 orne le palais du duc de Verdura. Faut-il nommer
I. Cette œuvre est d'ailleurs discutée. On incline à y voir aujourd'hui une sainte Barbe et à l'attribuer à Riccardo Quartarano, qui peignait entre 1485 et 1501.
ensuite Pietro Rozzolone, Antonello da Saliba qui s'efforça d'imiter le grand Antonello de Messine, Vincenzo di Pavia (mort après 1542), qui s'inspira de Raphaël, et enfin, au xvii® siècle, Pietro Novelli, surnommé il Monrealese (1603- 1647) qui a rempli les églises de Palerme et l'escalier
Fig. III. — Sainte Cécile. Tableau d'Antonio Crescenzio (Dôme de Palerme).
du couvent de Monreale de ses vastes tableaux d'une facture artificiellement dramatique, et qui nous apparaît comme un bon élève de l'école napolitaine. Il vaut mieux, pour se consoler de tant d'œuvres médiocres, aller voir, près de San Domenico, la Madone avec des saints, que Van Dyck, entre -1624 et 1628, peignit pour la confrérie du Rosaire, et où, aux pieds de la Vierge entourée d'anges, se tiennent, élégantes
et charmantes, les saintes qui protègent la Sicile et Palerme (fig. 112;.
En même temps que la peinture, l'expansion de la Renaissance italienne réveillait, vers la fin du xv' siècle, la sculpture en Sicile. A cette date, une famille de sculpteurs lombards, les Gagini, venait s'établir à
Fig. 112. — Van Dyck. Madone du Rosaire.
Palerme, et pendant tout le xvi'' siècle, ils ont peuplé de leurs statues et de leurs retables de marbre les églises et les chapelles^de la cité. Le plus illustre de cette dynastie d'artistes est Antonio Gagini (i 478-1 536) ; c'est lui qui, avec ses fils et ses neveux, exécuta entre 1507 et 1522 la légion de figures qui décora le chœur de la cathédrale, et que Fuga dispersa plus tard pour en couronner les murs extérieurs du monument. Parmi la foule de sculptures sorties de cet atelier, œuvres gracieuses et faciles.
mais peu originales et assez monotones en scmme, exécutées par de très bons praticiens, l'une des meilleures et des plus importantes est le grand autel de marbre de l'église de Santa Cita (fig. 113). C'est un bon travail d'une élégance un peu chargée, où de légers rehauts de bleu et d'or relê-
Fig. 113. — Autel en marbre, par Antonio Gagini (Eglise de Santa Cita à Palerme).
vent la blancheur du marbre. Il est inutile de dire qu'elle maintient à un rang modeste la gloire de ces honnêtes et féconds artisans, qui eurent l'ambition « de combler en un siècle la lacune laissée par la sculpture sicilienne du moyen âge ». Et ce ne sont point les stucs de style rococo dont Serpotta, leur continuateur (i 655-1 752) para, à l'imitation de Bernin, toute une série de monuments palermitains, qui, malgré la persistance de traditions qu'ils attestent, ajouteront rien à la réputation des Gagini.
Avant l'époque des rois normands, Palerme n'avait tenu nulle place dans l'histoire de l'art, ou du moins il n'y reste rien des magnifiques édifices que la domination musulmane y avait élevés. Après la fin de la dynastie normande, elle perdit de même, par une décadence rapide, toute importance dans l'histoire de Tart. Les architectes qui, au xvir siècle surtout, lui donnèrent sa physionomie actuelle, les peintres et les sculpteurs qui décorèrent ses églises et ses palais, vécurent des emprunts qu'ils firent à l'art de l'Italie continentale, et leur génie sans originalité ne dépassa jamais les limites d'une célébrité toute locale. Dans toute l'histoire de la vSicile, il n'y a qu'une période où vraiment Palerme compta dans le monde, par la grandeur de la prospérité matérielle, l'éclat des arts, la splendeur de la civilisation : c'est au xiT siècle, où elle fut gouvernée par les Roger et les Guillaume. Et sans doute cette splendeur fut courte, l'éclat de cet art officiel et royal fut passager; en dehors des monuments de la capitale, il produisit peu de chose; surtout il n'exerça nulle action durable et lointaine. Il suffit pourtant à assurer la gloire de Palerme, à faire vivre aujourd'hui encore, dans l'imagination populaire, le souvenir de ces conquérants normands qui donnèrent à la Sicile le plus beau siècle de son histoire, à mériter surtout à la capitale de l'île une place à part parmi les villes d'art, en y montrant réalisée, sur cette terre occidentale et latine, une combinaison, sans exemple ailleurs, d'éléments septentrionaux, arabes et byzantins.
Fig. 114. — Cour du Musée national à Paleime.