II
' Voy. ci-dessas, page 176.
L'UNIVERS
A cette époque la tril)u de Dan , qui n'avait pu prendre possession de ses villes de la côte et que les Cananéens avaient refoulée sur la montagne, se vit obligée d'envoyer des colonies sur d'antres points. Cinq hommes furent expédiés pour aller explorer le pays au nord de la Palestine. Leur chemin les conduisit par la montagne d'Éphraïm et ils passèrent une nuit dans la maison de Michah. Ayant vu le jeune lévite et ayant appris de lui quelles étaient ses fonctions dans cette maison, ils le prièrent d'interroger l'oracle pour savoir si leur entreprise devait réussir. Le lévite leur fit une réponse favorable et les cinq hommes continuèrent leur voyage vers le nord. Ils arrivèrent à la ville de Laïsch habitée par des Phéniciens, qui y vivaient dans une paix profonde, et sans aucune crainte; car Laïsch était située hors des limites du pays des Hébreux. Aussi la ville était-elle sans défense, et les explorateurs crurent y trouver une occasion pour faire facilement une bonne conquête. Laïsch était trop loin de Sidon pour pouvoir en attendre un prompt secours; une attaque à l'improviste ne pouvait donc manquer de réussir. Les cinq hommes retournèrent immédiatement auprès de leur tribu , qui expédia aussitôt six cents hommes armés pour s'emparer de Laïsch.
Cette bande , en passant devant l'habitation de Michah, fut avertie par les cinq explorateurs qu'il s'y trouvait une idole et un oracle. Les Danites , croyant sans doute que la présence de ces objets sacrés ne pouvait manquer de faire prospérer leur entreprise, emportèrent tout l'appareil du temple et enlevèrent le prêtre. Michah les poursuivit avec ses gens; mais voyant qu'il était trop faible pour lutter contre la bande , il se retira. Les Danites s'en allèrent à Laïsch , et tombèrent sur cette ville , qu'ils dévastèrent par le feu et le glaive. L'ayant restaurée ensuite sous le nom de Dan, ils y établirent l'idole faite par Michah, et lui consacrèrent un culte en rivalité avec le temple de Siloh; le lévite
qu'on avait emmené y fonda un sacerdoce héréditaire'.
On voit par ce récit que la loi de Moïse conservée dans le sanctuaire de Siloh restait sans influence sur le peuple qui méconnaissait entièrement son esprit, et qu'il n'y avait pas de pouvoir central assez fort pour empêcher le désordre et les abus.
Une action atroce commise à Gabaa, dans le canton de Benjamin, et que les autorités locales, si toutefois il en existait , avaient laissée impunie, devint la cause d'une guerre civile , qui se termina par la destruction presque totale de la tribu de Benjamin.
Un lévite demeurant sur les confins de la montagne d'Éphraïm avait pris pour concubine une femme de Bethléhem. Cette femme l'ayant quitté et étant retournée chez son père à Bethiéhem, le lévite la suivit quelque temps après , pour l'engager à revenir chez lui. Il fut bien accueilli par le père de la jeune femme, et celle-ci consentit à retourner avec lui. Cédant aux instances du père , le lévite avait passé quatre jours auprès de lui ; le cinquième jour il voulut partir dès le matin , mais le père parvint encore à le retenir jusque dans l'après-midi.
Le lévite, pour ne pas éprouver de nouveau retard, voulut partir, malgré l'heure avancée, se proposant de passer la nuit dans l'une des villes voisines, et il se mit en route avec sa femme et un serviteur qui l'avait accompagné à Rethléhem. Lorsqu'ils passèrent prèsde Jébus, ou Jérusalem, le serviteur proposa d'y passer la nuit ; mais le lévite refusa d'entrer dans cette ville, qui était encore au pouvoir des Cananéens, et il voulut aller à Gabaa , ou à Rama ». On poussa ^,usqu'à Gabaa ; le soleil était couché^ et personne ne voulant recevoir les voyageurs. ''" -'-'"i-i-—»"*
ils s'établirent
' Le texte (Juges, 18, 30) appelle ce lévite Jonathan, lils de (;erson , lils de Manassé. Au, lieu de Manassé, une variante porte Moselle (Moïse); de même la Vulgale. En effet, une ancienne tradition, sans fondement historique, présente le lévite de Michah comme le pclit-lils du grand législateur.
' Voy. notre Topographie, p. 43.
avec leurs deux ânes sur la place publique. Un bon vieillard d'Éphraïin , établi à Gabaa, revint de son travail des champs; ayant vu les étrangers, il leur offrit une généreuse hospitalité. Un repas joyeux réunissait la famille du vieillard et les voyageurs, lorsque des gens de la populace, imitant la conduite des habitants de Sodom , frappèrent à la porte, demandant à grands cris qu'on leur livrât le lévite. Toutes les représentations de l'hospitalier vieillard furent inutiles; enfin le lévite ayant conduit sa femme à la porte, ces gens s'emparèrent d'elle et l'outragèrent pendant toute la nuit. A l'aube du jour, ils la renvoyèrent ; la malheureuse femme se tniîna jusqu'à la porte du vieillard , et tomba morte sur le seuil. Le matin le lévite ayant trouvé à la porte le cadavre de sa femme , le chargea sur son àne et partit pour la montagne d'Éphraïm. Arrivé dans sa demeure, il découpa le cadavre en douze morceaux qu'il envoya aux douze tribus des Hébreux , afin de les exciter à venger le crime des Benjamites. Cette action inouïe révolta tous les esprits , et en peu de temps quatre cent mille hommes furent prêts à prendre les armes contre la tribu de Benjamin. Une diète fut convoquée à Mispah , où le lévite outragé se présenta pour exposer sa plainte. On envoya d'abord des députés auprès des Benjamites , pour leur ordonner l'extradition des coupables; mais les Benjamites ayant refusé d'obéir, on décida de leur faire la guerre. Chaque tribu envoya son contingent, et la tribu de Juda ouvrit la marche contre Gabaa, oii les Benjamites s'étaient assemblés de toutes leurs villes. Pendant deux jours de suite les Benjamites sortis de Gabaa repoussent l'armée nombreuse des assaillants avec une grande perte. Déjà les tribus se retirent à Béthel , où se trouvait momentanément l'arche sainte ; là on célèbre un jeûne public, on offre des sacrifices, et hésitant sur le parti qu'on devait prendre, on consulte de nouveau l'oracle sacré. Le grand prêtre Pinehas,
animé comme autrefois dune sainte jalousie, encourage le peuple , au nom de Jehova , à marcher de nouveau contre Gabaa. Cette fois l'attaque est entourée de plus de précautions ; un stratagème , semblable à celui qui avait été employé dans l'attaque contre Aï, réussit complètement. L'armée des tribus , feignant de fuir, attire les Benjamites loin de la ville ; en même temps dix mille hommes, placés en embuscade près de Gabaa, fondent sur cette ville et y mettent le feu.
Les Benjamites, voyant monter les flammes, sont stupéfaits, perdent courage, et s'enfuient en désordre.
Mais ils se trouvent enveloppés de tous les côtés ; alors il s'en fait un massacre tel que six cents hommes seulement parviennent à se réfugier dans le désert, où ils restent cachés pendant quatre mois, dans une grotte appelée Séla-Rimmôn (rocher de Rimmôn ou du grenadier). L'armée des Hébreux dévasta et brûla toutes les villes de Benjamin et massacra tous les habitants.
Après cette vengeance terrible , les esprits s'étant calmés , on regretta d'avoir anéanti une tribu entière, et un deuil public fut célébré à Béthel.
Par malheur tous les Hébreux avaient fait un serment solennel de ne point donner leurs filles en mariage aux Benjamites ; de sorte que le désastre paraissait irréparable. Pour éviter la perte totale de la tribu de Benjamin, on ne sut imaginer rien de mieux que de tomber sur la ville de Jabès-Galaad ' , dont les habitants n'avaient point envoyé de contingent pour l'attaque de Gabaa. On extermine les habitants de Jabès, à l'exception de quatre'■ents vierges, qu'on réserve à la tribu de Benjamin. Ensuite on offre la paix aux six cents Benjamites retranchés à Séla-Rimmon , et on leur livre les quatre cents filles de Jabès. Quant aux deux cents Benjamites restés sans femmes, on leur conseille de se rendre à la fête nationale qu'on célébrait tous les ans à Silob, et où les
' Voy. ci-dessus , page 72 .
L'UNIVERS
jeunes filles ;illaieiit danser, et on leur permet de surprendre les danseuses et d'en enlever une chacun , afin de la prendre pour femme. De cette manière les parents pouvaient consentir, sans violer leur serment.
Ce plan est mis à exécution et les Benjamites se trouvent rétablis.
Les détails de cet événement nous Dffrent un triste tableau des mœurs barbares de l'époque : la conduite infâme des habitants de Gabaa, le cadavre dépecé de la femme du lévite servant de provocation à la guerre, le carnage qu'on fait des Benjamites, et où se trouvent confondus les innocents et les coupables , enfin l'expédition contre Jabes et l'enlèvement des tilles de Siloh, sont autant d'actes indignes d'un peuple policé et vivant sous un gouvernement régulier et sous des lois civilisatrices. Aussi, l'auteur du livre des .luges, en rapportant ces faits, ajoute-t-il, qu'en ce temps-là il n'y avait pas de roi en Israël et que chacun faisait ce qui lui semblait bon.