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INTRODUCTIO.V

mais l'ensemble des i)cnsées et des procédés, de^ manières de sentir, de concevoir et d'exprimer, qui constituent en art un langage complet. C'est [jourquoi le rôle d'un biographe doit, moins encore pour Palestrina que pour d'autres artistes ou poètes, se borner à narrer la vie d'un seul homme : dans cette vie et dans celte œuvre, une des plus grandes époques de l'histoire de la musique se trouve condensée. Hier, cette page d'histoire était un assemblage d'erreurs et de fables : demain, des découvertes nouvelles pourront renverser, avant son achèvement, une partie du travail patiemment commencé par l'érudition moderne. Sous prétexte que l'avenir, selon M. Jusserand, se moquera de notre insuffisance et de notre naïveté, nous ne devons pas renoncer à poser des jalons sur la route inachevée.

Le nom de Palestrina, — et ce n'est pas là une preuve insignifiante de la vitalité de son génie et de sa renommée, — a été mêlé de nos jours aux violentes discussions soulevées par la réédition du graduel médicéen. A nous, qui sommes resté de ces querelles un témoin impartial, il ne sera, nous l'espérons, pas impossible d'en faire abstraction et d'atteindre la simple vérité.

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Le 17 janvier 1377, Grégoire XI fit son entrée solennelle à Rome, et le Saint-Slè^e, après soixante-douze ans d'exil, se trouva ramené dans la Ville Eternelle. En môme temps, le grand schisme commençait, qui devait mainlenir en face les uns des autres deux papes, deux hiérarchies, deux juridictions, deux cours, jusqu'à ce qu'en 1417» en la personne de Martin V, l'unité fût rétablie.

Du séjour des papes et des antipapes en Provence, résultèrent dans tous les ordres de faits, et notamment dans les destinées de la musique, qui seule ici nous occupe, d'immenses conséquences. Ce fut à Avignon que les chanteurs pontificaux firent connaissance avec Tart nouveau et tout septentrional des « déchanteurs » venus de France, qui s'ingéniaient, en échafaudant des lambeaux de chants diflerents au-dessus les uns des autres, à produire des agrégations

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simultanées de mélodies. Dans le creuset où ils faisaient bouillonner les premières coulées du métal harmoni'jue, les musiciens du moyen âge, pareils à des alchimistes, jetaient presque au hasard des substances diverses, et ils épiaient avec une anxieuse curiosité le résultat du mélange. A l'Eglise ils empruntaient les cantilè nés grégoriennes, au répertoire des trouvères et des jongleurs les thèmes des chansons amoureuses et des chansons à danser. De cet amalgame étrange allait naître la musique polyphonique. Dès le début, les compositeurs s'appli- ([uaient h discerner et à édictcr les lois de ceassociations de sons, et ils y surajoutaient des l'ormules rudimentaires d'ornement : premiers et barbares essais d'imitation ol de variation. « hoquets », syncopes, — rcpctitio vocis, colo/\ hoclictus, syncopatio.

La célèbre décrétale sur les abus de l;i musique figurée, (|ue le paj)e Jean XXII avail datée d'Avignon, en i^.'.u, ne laisse pas dr doute sur l'emploi de tous ces procédés de r« art nouveau» dans l'église', et le traité de Jean de Orocheo, rédigé à Paris vers la fin du xiT siècle, contient déjà toute une classification

I. Le t«xle de ce document n été en dernier lieu reproduit, nvec uno traduction nouvelle, pur M, Gastouc, dnns la Uiviita musicale ilaliana, 1904, t. ,\l, p. 370,

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des formes de la eoniposilion musicale : la ronde, ou rolmideUns, est « un chant qui revient toujours sur lui-même, à la manière d'un cercle » ; la rota, le caiitus gesliialis^ le canins coronatiis, la dnctia, Veslanipida, se plient à la construction poétique, mais peuvent se détacher du texte pour être exécutés sur la vielle ou sur d'autres instruments ; le motetus et Vorganiim sont spécialement des formes harmoniques. Le motetus, composé de deux, trois ou quatre voix réunies, et qui doivent consonne? ensemble deux par deux, a dans chaque partie un texte différent ; par sa « subtilité », il n'est « pas approprié à des auditoires vulgaires, mais convient seulement à des gens cultivés, çt qui recherchent la délicatesse dans l'art ». \Jorganum est de deux sortes : la première, destinée à l'usage de l'église, s'établit sur un chant sacré ; la seconde, qui s'emploie dans « les banquets et les fêtes des personnes distinguées et riches », s'appelle conductus et comporte une mélodie composée tout exprès pour ses paroles. Qu'il soit d'ailleurs de l'une ou .de l'autre espèce, Vorganum s'éloigne du motetus en ce que toutes ses voix se chantent sur le même texte. A la vérité, Jean de Grocheo, dans les paragraphes où il énumère ensuite les parties chantées de la messe et des oUices, ne mentionne plus les

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rù^los de la comjjositioii haniionicjiie : mais la (lislinction môme qu'il a établie entre les deux j^cnres i\U}rfai:uni |)rouve, avec les autres témoignages du même temps, (|u'à la iiii du séjour des papes dans le Comtat-Vcnaissin, la musique harmonique était cultivée à la fois dans le monde et dans l'église'.

Les phases de son développement nous apparaissent par épisodes disjoints, comme se montrent, aux yeux d'un voyageur arrêté sur le sommet de quelque montagne, de lointains et vastes paysages, à demi cachés par les brumes ; un nuage qui se déchire, un rais de lumière (jui brille plus vivement, lui permettent par instants d'en saisir un détail nouveau : de grands espaces restent impénétrables à sa vue, et imposent à sa conception géographique des contrées (ju'il domine, des lacunes pleines de mystère. C'est ainsi seulement (|ue nous connaissons riiistoire de la composition musicale, depuis le xiv" siècle jusqu'à rentrée du xvi'. Lentement, à très petits pas, les déchanteurs progressent. Comme des enfants qui cassent leur jouet, ils s'avisent un jour de diviser les j)hrases niiisicab'^ on petits Iragments qu'ils répèlent,

I. Le trnito de J. de Grocheo a élé public cl commenté par M. Joli. Woir, dnns lo Itecueil Irimextriel de la Socii^é inlernationnle de nitmiffite, t. I, iH()()-iç)00, p. (>> cl suiv.

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qu'ils prôtent à une autre partie : le morcellcmont des thèmes est trouvé, qui conduit à l'imitation au canon ; ces naïfs jardiniers ont appris à « mettre à fruit » les arbres du jardin enchanté de la musique. Timides encore, ils retiennent pendant trois siècles des gauches superpositions du motetus l'usage de construire toutes leurs compositions sur un fragment d'antienne ou de chanson, au lieu d'en inventer eux-mêmes le sujet ; ainsi, celle de toutes les facultés musicales à laquelle aujourd'hui l'opinion commune attribue le plus de prix, la création des mélodies, resta secondaire dans l'esprit des musiciens, tant qu'ils furent occupés de l'organisation de leur art, tant qu'ils travaillèrent à l'outillage de leur métier. Un instinct sûr les conduisait sur le chemin d'une vérité générale : « Qui des deux est le poète, celui qui « invente » ou celui qui « achève », celui qui « crée » ou celiri qui « fait vivre » ? Et quel est le créateur, celui qui « trouve la matière » ou celui qui « lui donne une forme » ?... En littérature comme en art, l'invention proprement dite, la découverte" ou la « trouvaille » du sujet n'est rien, ou assez peu de (those; et tout dépend de l'usage que l'artiste ou le poète en sait faire ^ »

I, Brunelière. Corneille et le Iheùtre espagnol.

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L..i>tjin' s'achève le xv'"siètle, tout I aii j'olyplionic|iie se trouve constitué. Les continpuMtistes, liériticrs des déc hanlcurs, sont j)aiv('nns à étiilier des j)i('C(»s à deux, trois, (|iialre voix et davantage, (jui ont tous les caractères de Tceuvre d'ail : invention, sinon dans la matière première, du moins dans sa préparation et son emploi ; conformité à dos lois eslhéli(pies fpie les maîtres formulent en nu-me lemj)s (pi ils les découvrent, tant sont encore nouvelles les assises de l'harmonie ; beauté, car sous leur rudesse apparente, ces (euvres révèlent déjà le souci de choisir, d'approprier, tlallincr. de varier les termes du lan<^age musical; expression même, piiisfjiie <léjà se dresseiil comiiie les statues de trois sœurs jumelles, (pii se ressemblent de visa^^e, mais dont l'attitude, le regard, le sourire tlillerent, les trois formes de la messe, du motet et de la chanson. Tel Kijrie d'Ockei,diem est pareil à une lij^iire dange agiMioiiilIc d;ms un rclahle peint sur fond tl'or ; teUe chanson de Loyset Compère a l'apparence d'une robuste et rieuse paysanne des Flandres.

Av(M' la génération suivante, (jiii est celle de Jos(piin Deprés, toutes ces nuances se subtilisent. Les musiciens « font ce (|u'ils veulent des notes h. A la façon du cavalier (|ui |)Iie à sa volonté l(;s mouvements d'un animal jdciii d'ar-

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(leur, ils se j)laiseiil aux difficultés, ils font des exercices de « haute école », ils rivalisent d'adresse et d'audace, et se proposent l'un à l'autre des gageures étranges : problèmes compliqués de notation, canons énigmatiques, rétrogrades, renversablcs, jeux bizarres d'artistes livrés à la joie de leur triomphe sur les éléments sonores, et qu'il n'y a pas lieu de tant railler ou réprouver qu'on l'a fait, puisque ces singularités se compensent par des trésors de pure poésie. De fantastisques silhouettes aux angles des tours n'empêchent pas que la cathédrale soit belle : et pourquoi n'avouerait-on pas que ces « artifices de Néerlandais », loin d'attarder l'avancement de l'art parmi des sentiers épineux, ont pu le hâter vers des découvertes fécondes ? Lorsque, ayant choisi un thème, les maîtres s'évertuaient à le soumettre successivement au joug de toutes sortes de signes de mesure, qui en transformaient le rythme en renversant les proportions réciproques de durée de chacune de ses notes, savaient-ils toujours où les mèneraient ces modifications imprévues, et quels progrès elles leur feraient faire dans l'art de démembrer et de renouveler une phrase mélodique ?

Pendant le xiv" et le xv* siècle, les chapelles des papes et des antipapes furent presque exclu-

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sivemonl formées do inusiiMcns IVançais. Le* listes (lu personnel de ces (;hnj)elles c|ui ont été retrouvées font .-Diiivre la plupart des noms de l'indication du diocèse d'où proviennent les (li.iMleurs : ce sont entre autres Amiens, Arras, (liinihrai, Laon. Théiouanne, Reims, Noyon, Beauvais, Tournai, Anvers, Liège, Rouen, Le Mans, Limoges, Toul, Besançon, Avignon. La cour pontificale conserva pendant tout le xv* siècle un aspect international'. Rome él.iit peuplt'c d'étrangers, (ju'ameiiaicnl incessamment de nombreux pèlerinages, et (jui se constituaient dans la capitale du monde chrétien en confréries religieuses et en corporations ouvrières. A elle seule, l'association des cordonniers allemands comptait près de douze cents membres : le même fait, flagrant dans l'histoire dos métiers, se révélait avec autant de force dans rexercice de professions plus élevées ; presque tous les humanistes et les artistes appelés à Rome par Nicolas V étaient des transalpins, des étrangers, des hoiiinics (le l'Orient, et, en niusi<jue, du Nord surtout, des Français, des Flamands, des Allemands. «On n'a pas, disait Eugène Miintz, tenu assez de compte des infiltrations flaman<les dans 1 histoire du développement des diverses écoles

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