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Une intention aussi nettement expressive se révèle dans la terminaison du Credo. Après que les cinq voix se sont arrêtées presque simultanément sur la syllabe finale de la phrase où s'exprime l'attente de la résurrection : « et expecto resurre-^tionem mortuorum », elles prennent, pour y ajouter l'affirmation de la foi en la vie future : <( et vitam venturi sseciili », une allure soudainement grave et solennelle, qui laisse les dessins mélodiques s'étaler en longues valeurs, se fondre en paisibles accords, dans un profond sentiment de repos, de sécurité et de durée.
AVANT PALESTRINA -i^
Il faut enfin prendre garde au mélange de paroles qu'amène l'introduction, au premier ténor, du thème liturgique : « Ave Maria, gratia plena » en notes longues, dans l'instant que les quatre autres voix chantent : « et ex Pâtre natum ante omnia secula », puis de nouveau, réduit à ses premières notes et à ses deux premiers mots, lorsque le chœur arrive au passage : « et resurrexit tertia die, secundum Scripturas ». Par ce retour abrégé de la « Salutation angélique », au moment où le texte du symbole rappelle les mystères de la naissance du Fils de Dieu et de sa résurrection, Pierre de La Rue entendait rendre un pieux hommage à la Vierge-Mère. C'était bien en ce sens mystique, et non pour la recherche d'un effet musical, que les maîtres franco-flamands recouraient à ce procédé de mélange, dont nous trouverons l'emploi dans l'une des premières messes de Palestrina.
De semblables exemples de poésie et d'expression abondent parmi les œuvres de ces vieux artistes qu'on s'est plu longtemps à peindre comme uniquement absorbés dans le froid calcul des combinaisons techniques : et ce n'est pas seulement dans l'art d'associer les voix en contrepoints ingénieux, mais bien en même temps dans celui de traduire par des sons les affections de l'âme, que Palestrina a été leur disciple.
Si l'on jette un regard au delà de l'horizon musical, à l'heure de la naissance de Palestrina, on assiste en Italie, et à Rome principalement, dans le domaine de tous les arts, au déploiement d'une activité prodigieuse. Savants, artistes, artisans, se pressent dans la Ville Eternelle, dont les fléaux redoublés de la guerre, des épidémies, des inondations, n'arrêtent pas l'extension continue, formidable. La construction de Saint- Pierre est commencée. Eglises et palais s'élèvent de toutes parts. Autour de Jules II ou de Léon X, les cardinaux jouent à l'envi le rôle de Mécène, et s'entourent de courtisans, de « clients » à la façon antique, et d'artistes qu'ils emploient à embellir soit l'église dont ils portent le titre cardinalice, soit le palais où ils font leur résidence. Plusieurs, portant leur sollicitude sur les fouilles entreprises dans les débris de l'ancienne Rome, rassemblent en leur demeure les statues et les médailles ; d'autres collectionnent les manuscrits, patronnent les humanistes et reçoivent les dédicaces des livres nouvellement imprimés; quelques-uns emploient leurs richesses à donner des fêtes splendides et toutes profanes, des festins et des spectacles. Un siècle auparavant, les Florentins se moquaient de la pauvreté des Romains, de leur barbarie, de leur costume, à peine meilleur que celui des ber-
^ers : maintenant leur luxe est distancé par celui non seulement de la cour pontificale, mais de la bourgeoisie de Rome. Partout, dans l'opulente et vaste cité, les habitations s'embellissent, s'élargissent en portiques, en galeries, en balcons, en salles décorées de statues et de peintures ; l'argenterie charge les tables ; chacun se pare d'étoffes précieuses, d'armes, de chaînes, d'agrafes ciselées, et l'habillement des femmes méprise les lois somptuaires *.
Le c( Sac de Rome » au mois de mai 1527 fut le soudain cataclysme qui parut anéantir toute cette floraison démesurée du luxe et des arts. Huit jours durant, la ville fut pillée. Beaucoup d'œuvres d'art périrent dans les palais saccagés. Des bandits mêlés à une soldatesque sans chef fouillèrent jusqu'aux tombeaux : au fond du cercueil de Jules II, ils allèrent arracher l'or des vêtements funèbres. Le pape Clément VII avait fui, laissant d'ailleurs le trésor pontifical épuisé par les fastueuses prodigalités de Léon X. Prêtres, nobles, artistes, savants, erraient à travers la campagne, presque aussi ravagée que la ville. Ceux qui étaient restés dans Rome souffraient toutes les misères : on vit mendier le
I. Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom, t. VIII, p. 280 et suiv. — Reumont. Geschichte der Stadt Rom, t. III. 2" partie, p. 372, 445 et suiv., 358. — Muntz, ouvr. cité, t. II, p. ig5, t, III, p. 229 et suiv.
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poète Casanova, et mourir de faim le professeur Valdus. Jamais guerre, peste, famine, n'avaient causé ruines si complètes. 11 semblait que Rome ne dût jamais se relever. Cependant « la richesse inouïe, l'indomptable élasticité du génie italien « survivaient à toutes les catastrophes. Le 6 octobre 1628, Clément VII rentra dans Rome appauvrie, déserte, à demi morte, mais qui ne demandait qu*à renaître. Dès ï53i, l'activité ancienne avait reparu; les colonies d'étrangei's, Toscans, Génois, Florentins, Allemands, Espagnols, repeuplaient les quartiers abandonnés ; et quoique Ton manquât encore de vivres, et que le désordre fût tel que des meurtres se commettaient chaque jour en pleine rue, fêtes, spectacles, musique, jeux populaires, avaient recommencé; le carnaval de cette année fut l'un des plus joyeux qui se virent, et au mois de mai eurent lieu les très magnifiques noces de Giuliano Cesarini et de Giulia Golonna, pendant lesquelles, entre autres singuliers et coûteux plaisirs, le monde élégant de la ville pontificale goûta le spectacle licencieux d'une comédie de Plante*. Ce fut sous ce pontificat troublé de Clément VII que Palestrina vit le jour.
I. Gregorovius; t. YFll, p. 53i, 593. — Reumont, t. III, a« p.,
p. 446, 459, 4G5 et suiv.
Si jamais ville s'illustra par la gloire d'un de ses enfants, ce fut bien la petite cité de Palestrina, dont le nom, d'abord ajouté, puis substitué à celui de Pierluigi, désigne Tun des plus grands et des plus purs génies de Fart musical. Située sur un rovers de l'Apennin, à 36 kilomètres de Rome, dans la partie occidentale et montagneuse de l'ancien Latium, Palestrina, — l'ancienne Praeneste, — devait, selon Virgile, sa fondation à Gaeculus, fils de Vulcain. Aux temps antiques, elle avait été ornée d'un vaste temple de la Fortune : mais un tel souvenir ne pouvait guère sembler qu'une dérision, pendant les siècles funestes du moyen âge, où la ville fut par trois fois dévastée, pillée, incendiée, ou systématiquement rasée. Reconstruite au milieu du xv° siècle après une destruction totale, elle appartenait à la puissante famille des Golonna,
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qui avait fourni à l'Église un pape, Martin V, mais dont les querelles incessantes avec le Sainl- Siège devaient précisément avoir plusieurs fois pour enjeu la ville de Palestrina.
Vendue en i63o par les Golonna aux Barberini, Palestrina est aujourd'hui une bourgade du district de Rome, et le siège d'un évêché. Elle compte environ 6.000 habitants, et se montre très fière du plus célèbre de ses fils, dont elle a donné le nom, — le nom véritable, — à Tune de ses rues, le « corso Pierluigi », et décoré la maison d'une plaque commémorative : « Dans le bâtiment du fond de cette maison est né et a demeuré Giovanni Pierluigi, prince de la musique. »
Aucune date n'accompagne cette inscription : car, si le lieu de la naissance du maître est parfaitement connu, l'on ne possède aucun acte authentique qui en établisse l'époque. En invoquant tour à tour plusieurs documents assez vagues, les biographes de Palestrina ont proposé des chiffres différents, et dont les extrêmes ne sont pas distants de moins de quinze ans l'un de l'autre. Adami de Bolsena disait 1529; Baini, i524 ; M. Bâumker, i5i4; M. Haberl, après s'être rallié à cette dernière hypothèse, a été amené, par la rencontre imprévue d'un texte inédit, à lui substituer la date de iSaG. Sans entrer dans
LA VIE 3i
le détail d'une discussion qui, sauf le cas de découvertes nouvelles, semble close, nous devons indiquer cependant sur quelles bases elle a été développée.
Pour fixer à 1624 la naissance de Giovanni Pierluigi, Baini s'appuyait ^r un passage de Tépître dédioatoire placée par Igino Pierluigi, l'un des fils du musicien, en tète du septième livre (posthume) des messes de son père : « Giovanni Pierluigi, mon père, a employé près de soixante et dix ans de sa vie à chanter les louanges de Dieu \ »
Le chiffre 70, soustrait du millésime de la mort du compositeur, 1594, donnait exactement 1624 . mais Baini négligeait de tenir compte du mot fere (près, environ) qui laissait au texte un caractère vague. Pour reculer jusqu'à i5i4 la naissance de Palestrina, M. Bâumker invoquait l'inscription tracée sur l'encadrement d'un portrait conservé aux archives de la chapelle pontificale : « Il mourut le 4 ^^s ides de février i594; il vécut presque octogénaire^ » On accordait ce texte avec celui d'Igino Pierluigi, en expliquant que ce dernier n'avait pas fait allusion à la durée de la vie de son père, mais au nombre
I. Joannes Petraloysius, pater meus, septuaginta fere vitae sute annos in Dei laudibus componendi...
a. Ûbiit lY. idus februarii MDXGIV. VixiL prope ocLogenarius.
3a PALESTRINA
d'années pendant lesquelles il s'était livré eîTectivement à la composition, — dont en ce cas il se serait occupé depuis l'âge de dix ans.
M. Bâumker, et après lui M. Haberl jusqu'à 1886, s'efforcèrent de concilier la date de i5i4 avec toutes celles de la biographie de Palestrina, et notamment avec la grande activité qu'il déploya entre i584 et iSgo, époque de la composition et de la publication d'un grand nombre de ses ouvrages les plus considérables. Un document découvert par M. Haberl vint contredire toute cette argumentation. Sur le dernier feuillet de la partie de ténor d'un recueil factice contenant trois messes imprimées d'auteurs français, conservé à la chapelle pontificale, un contemporain de Palestrina, témoin de ses funérailles, avait inscrit une sorte d'éloge mortuaire, dont les derniers mots, — précédés d'une rature, mais tracés de la même main, étaient : « Il vécut soixante-huit ans '. » Comparés à la date de la mort, 1 février 1594, ils donnaient donc 1626 pour date de la naissance. Soumis à un nouvel examen, les textes auparavant invoqués pour appuyer d'autres chiffres se trouvèrent soit annulés par ce document, soit propres à le con-
I. Voyez la préface du tome V des Œuvres complètes de Palestrina ; — le Kircheninusikalisclies Jahrbuch fur 1886, p. 42, — et Haberl, Bibliogr. und themat. Musikhatalog des pàpstl. Kapetlarchives, p. 58.
firmer. On écarta rinscription du portrait, qui fut déclarée de beaucoup postérieure à la peinture elle-même, et par conséquent dénuée de toute autorité véritable. On remarqua la parfaite concordance des paroles d'Igino, — « près de soixante et dix ans », — avec les mots : « il vécut soixante-huit ans » . La composition des œuvres de i584-i59o parut entièrement vraisemblable de la part d'un homme de soixante ans, alors qu'elle surprenait chez un septuagénaire. Restait encore une phrase d'une dédicace de Palestrina, où il se disait, en iSôg, « déjà dans l'âge mûr et au déclin de la vie » : on ne s'y serait point arrêté si au lieu d'interpréter les mots ad senium vergenti aetaie selon les traditions du latin classique, on avait eu égard davantage au sens que leur donnaient les hommes de la Renaissance. Erasme, à quarante-six ans, composait des vers sur « les incommodités de la vieillesse », et disait : « Maintenant les cheveux plus rares répandus sur mes tempes, mon menton qui commence à blanchir, et les années de mon printemps déjà passé, me font souvenir que ma vie qui s'écoule approche de l'hiver et de la froide vieillesse ^ »
Il faut donc, jusqu'à nouvel ordre, accepter
I. Erasmi Carmen... de senectulis incommodis. — Cf. G. Feu* gère, Erasme, p. 34.
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hypothétiqiiement, pour la naissance de Pierliiigi de Palestrina, la date de i526, qui peut, ainsi que nous le verrons, s'accorder avec les événements de sa vie.
Nous sommes renseignés d'une manière un peu plus certaine sur la famille du grand musicien. Le testament de son aïeule en ligne paternelle, a été récemment publié par M Gametti \ Cette pièce, qu'à son lit de mort « Jacobella, veuve de Petrus Aloisius de Palestrina », dicta, le 22 octobre 1627, à un notaire romain, énumère les enfants de la testatrice, deux fils, Francesco et Santé, deux filles, Nobilia et Lucrezia ; — une bru, Palma, sans doute veuve d'un troisième fils ; — deux sœurs, Perna et Geronima, dont l'une était religieuse ; — et quelques autres personnes, entre lesquelles un certain « Jo », Joannes ou Giovanni, qualifié « nepoti suo », pouvait être soit le futur musicien, petitfils de Jacobella, soit plus vraisemblablement un autre de ses descendants ou neveux, car le legs de « un matelas et dix pièces de vaisselle d'étain » serait un peu prématuré, s'appliquant à un enfant d'un an. Les biens dont disposait Jacobella consistaient premièrement en une maibOii sise à Palestrina, qu'elle léguait indivisé-