XVIII INTRODUCTION
de pensée qui n'admet point l'infaillibilité des maîtres. Le maître l'a dit est la plus sotte parole qui puisse sortir de la bouche d'un homme. Allez! celui qui ne sait que ce qu'on lui a appris est un pauvre hère. »
Au vol de la phrase il saisissait une idée accessoire, un mot même banal, en dégageait la substance, puis la passait au crible de sa raison pour en mettre à nu le ridicule ou la fausseté. Sa sensibilité riche et profonde le rendait extrêmement susceptible ; il avait l'imagination du détail, en soulignait l'importance et là-dessus bâtissait une théorie, un système, reconstituait un caractère, dévoilait un sentiment, se livrait à une sorte d'escrime sur toute idée pour en tâter la faiblesse ou la force, et, quand il l'honorait d'une discussion en règle, il employait les moyens les plus divers, raisonnement, apostrophe, apologue, lyrisme, dialogue, maximes ou récit, ingénieux dans son attaque, fertile en surprises d'expression, usant tour à tour du rire, de l'indignation, de l'ironie, traitant l'idée comme un adversaire jusqu'à ce que l'auditeur ou le lecteur criât merci. Jouteur émérite, aussi irrespectueux des idées reçues que des hommes en place, il voulut n'être dupe de rien ni de personne. Toute sa philosophie consista à garder sa pensée libre, à narguer l'opinion commune, à dominer la destinée absurde et mauvaise, persuadé que la sottise et la vanité mènent le monde et que tout est factice hors la logique et la raison.
Cette tendance à voir l'envers de toute chose, ce sens de la réalité sur laquelle s'exerçait un esprit critique et railleur, cette quête de la remarque inattendue, drolatique ou poétique, enfin cette ardeur de philosopher qui dénote une rare souplesse intellectuelle, contrastaient étrangement en Claude Tillier avec son caractère entier, tout d'une pièce, régi par un tempérament actif et fougueux.