LE FLOTTEUR BRECHEDENT A SES ABONNES ET AUX GARDES NATIONAUX
I. — A vous d'abord, mes chers abonnés, je suis obligé de vous paj'er aujourd'hui en monnoieO), Connue vous le savez, le pamphlet vit d'abus ; pour vous faire un petit pamphlet, il me faut donc deux gros abus. Peut-être ai-je trop présumé de nos patriciens, peut-être aussi l'occasion seule leur a manqué. Que voulez-vous? Demandez à M. Paillet(2) lui-même s'il n'est pas des mois entiers sans trouver l'occasion de faire un calembour.
Mes amis, gens timorés, qui prennent pour un boa un petit ver qui se tord à leurs pieds, se sont étonnés que moi, chétif moucheron, j'allasse étourdiment bourdonner aux oreilles de la bourgeoisie. Arrêtez, pauvre petit, s'exclamaient-ils, vous allez vous faire écraser entre l'index de M. Métairie (3) et le pouce de M. Faulquier; les assemblées délibérantes du lieu vous feront sentir la pesanteur de leur cachet; M. Dupin va vous tuer raide d'un coup de boutoir (4).
Eh! mes amis, la bourgeoisie n'a pas peur de moi, pourquoi donc lui ferais-je l'honneur d'avoir peur d'elle? J'ai entendu dire aux enfants que le bœuf voyait le boucher gros comme une maison et que c'était pour cela qu'il se laissait docilement conduire de sa verte prairie à l'abattoir. Vous ressemblez un peu au bœuf, mes amis. Tous les gens qui vous dominent ne sont puissants que par la terreur qu'ils vous inspirent. Approchez-vous du géant et osez le regarder de près; vous vous apercevrez bien que sa terrible lance n'est qu'une épingle emmanchée dans une chènevotte. Croyez-moi, restons unis, et nous ferons bientôt tomber à nos pieds tout l'orgueil de ces supériorités factices. L'union, parmi les gens du peuple, c'est le commencement de l'égalité et de bien d'autres choses encore.
?iles ennemis, bonnes âmes pétries avec du sucre et de la Heur d'oranges, se sont écriés que j'étais un méchant homme, un fléau pour la localité, que j'écrivais avec de l'arsenic délayé dans du fiel. D'abord, Messieurs mes ennemis, je vous ferai observer que de l'arsenic délayé dans du fiel ferait de fort mauvaise encre; ensuite, il y a tant de gens vertueux qui
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laissent passer les abus sans rien dire et même qui les saluent, que ce n'est pas un mal qu'il se rencontre de temps en temps qu'un méchant homme comme moi les signale et les flétrisse.
Et d'ailleurs, qu'est-ce que la bourgeoisie peut avoir à me reprocher? Si vous aviez tous les pamphlets que ces nobles confrères, tant messieurs que dames, tant crillons(5) que cigales ont publiés doucettement contre moi dans leurs salons, il vous faudrait un mois pour les lire, et je vous ferais horreur. N'ont-ils pas dit que je n'avais attaqué la décision municipale relative au bal agricole que pour donner à M. Paillet sa migraine, et que, si celui-ci n'est pas mort de mon pamphlet, c'est seulement par esprit de contradiction? En vérité, toute la différence qu'il y a entre la bourgeoisie et moi, c'est que ses pamphlets sont chuchotes, tandis que les miens sont écrits et que je les signe.
Et M. Paillet, se sont exclamés une seconde fois mes amis. Eh bien ! M. Paillet est un gros homme qui va sur une canne à pomme d'or, qui a le port et la démarche d'un suisse de paroisse, qui s'avance comme un avant-garde de procession et qui fait des calembours; je ne vois rien en tout cela qui soit bien à craindre.
Et M. Dupin, malheureux ! Il ne s'agit pas ici d'un juge aux fines herbes(6), d'une tierce au neuf de la magistrature: il s'agit du roi de la Nièvre. Mon Dieu, mes amis, M. Dupin est asphyxié d'encens nivernais par ses flatteurs, il ne serait pas fâché sans doute que j'éteignisse quelques-uns de ces fastidieux encensoirs. Toute renommée, voyez-vous, a besoin de contradicteurs. La gloire est comme une salade ; pour qu'elle soit bonne, il y faut un peu de vinaigre. Qu'ai-je donc à craindre d'ailleurs de M. Dupin? Je suis bien sûr qu'il ne me fera pas avoir la croix d'honneur.
Pour vous prouver que je n'ai rien à craindre sous ce rapport, encore un mot de M. Dupin, s'il vous plaît. Etesvous abonné à l'Echo de la NièvreO), ce boueur de la presse qui ramasse tout ce qu'il rencontre? ou étiez-vous dans l'hémicycle décrit avec tant d'élégance par M. P. C... l'historiographe du Comice? enfin, avez-vous lu ou entendu le discours prononcé par M. Dupin à la louange du dit Comice? Tous ceux qui se trouvaient dans l'hémicycle de M. P. C... ont trouvé, selon leur coutume, que jamais le grand orateur n'avait si bien parlé. Si j'avais obtenu par M. Dupin une bonne et grasse sinécure, je serais probablement de l'avis de ces messieurs.
Voilà{8) cependant une phrase que, tout libre que je suis
de reconnaissance envers M. Dupin, je suis obligé d'admirer, et que ne désavouerait pas compère le renard du bon Lafontaine :
« Cette fête, dit M. Dupin, eût emprunté un nouvel éclat par la présence de M. Etex, jeune et célèbre sculpteur, au ciseau duquel nous devons la belle statue de Sainte-Geneviève qui décore la basilique de Clamecy.(9)))
Un bourgeois, j'entends un bourgeois qui n'eût rien obtenu de M. Dupin, dirait : « Que vient donc faire M. Etex dans le discours de M. Dupin? Quel éclat serait-il résulté pour le Comice d'un jabot et d'un habit noir de plus? M. Dupin eût rais en grosses lettres son jeune et célèbre sculpteur sur le programme que cela n'eût assurément pas fait venir un cheval ou un bœuf de plus à Clamecy. »
Jusqu'ici le bourgeois a raison.; mais n'admirez-vous pas, vous, mes chers abonnés, qui êtes des gens d'esprit, avec quelle adresse M. Dupin rappelle aux habitants de Clamecy que c'est à lui, à ses sollicitations, voulais-je dire, qu'ils doivent la belle statue de Sainte-Geneviève qui décore leur basilique? Est-ce que M. Dupin voudrait par hasard se faire nommer fabricien?
« Je le dis(io), s'écrie M. Dupin, pour combattre le stupide dédain et le froid égoïsme de ces hommes qui passent leur vie à dénigrer tout ce que les autres font ou entreprennent de bon et d'utile, incapables qu'ils sont eux-mêmes de rien conseiller d'utile à leurs concitoyens. »
En style parlementaire, voilà ce qui s'appelle un coup de boutoir. Pour moi, qui n'ait point de boutoir, je ferai simplement observer à M. Dupin qu'il vaut encore mieux ne rien conseiller à ses concitojens que de leur conseiller de dispendieuses niaiseries et de se faire nommer président de ces niaiseries(ii). Je ne suis pas un grand agriculteur comme M. Dupin, mais j'ai ouï dire à des citoyens très compétents sur la matière, quoiqu'ils ne fussent pas avocats, que le Comice agricole était et serait toujours impuissant à doter le pays d'un seul grain de blé, d'un seul bifteck de plus, qu'il n'était bon qu'à mettre en relief certaines gens sûrs d'être montrés par leurs créatures toutes les fois qu'il y a élection et adoptés par le vulgaire qui prend trop souvent un nom pour un homme; et, malgré le discours de M. Dupin et la relation de M. P. C... ces citoyens sont demeurés fermes dans leurs convictions.
On m'objectera peut-être que M. Bajou,(i2) le Déranger
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du Cassis et M. Delume, le premier tragédien de la rue de Pressure ont célébré les mérites du Comice en une chanson de 54 couplets, mais ce n'est pas là un argument; tout le monde sait que la poésie vit de métaphores et de fictions.
Après avoir dit que le Roi avait accordé la croix de la Légion d'honneur à M. Mathieu, célèbre engraisseur de bestiaux, « il y a donc de l'honneur, s'écrie M. Dupin, à cultiver la terre ! (13) »
On répondrait à un autre que M. Dupin, vous êtes un rhéteur hypocrite ou un niais; mais M. Dupin n'est pas un niais. Non, il n'j^ a pas d'honneur à cultiver la terre, à moins qu'on ait sept ovi huit mille francs de revenu et qu'on ne soit électeur influent. Sans cela, il n'y a que m.isère et abjection dans ce siècle d'égoïsme, véritable âge de fonte; il n'y a honneur que là où il y a profit. Ceux qui font claquer des phrases ampoulées en l'honneur des agriculteurs, feraient mieux de leur donner des droits politiques que des discours. Je le demande à M. Dupin lui-même, a-t-il jamais admis un pauvre paysan à sa table? lui a-t-il fait visite? a-t-il seulement daigné l'appeler monsieur? et si M. Mathieu n'eût été seigneur de Saint-Pierre-du-Mont, lui eût-il fait obtenir la croix d'honneur? Au reste, puisque M. ^Mathieu est si habile engraisseur, il ferait bien, par reconnaissance, d'engraisser M. Dupin.
Le discours prononcé cette année par M. Dupin, c'est celui qu'il a prononcé l'an passé à Tannay et auquel il a mis une pièce ou deux. Vous y trouverez toujours les mêmes compliments pour les autorités municipales du lieu et les commissaires du Comice, puis l'inévitable bouquet de rhétorique adressé aux dames (14) par M. Dupin avec cet air damoiseau que vous lui connaissez. En somme, M. Dupin n'est guère, dans son discours, que de la force de M. P. C... dans son petit morceau d'histoire ; et, si ces deux Messieurs jouaient ensemble une pièce de 5 francs en une quarantaine de phrases, ma foi! je ne sais trop pour lequel je parierais.
Cela n'empêche pas, direz-vous, que votre pamphlet ne soit mauvais. Sans doute, tous ceux qui ont trouvé le discours de M. Dupin excellent ont trouvé mon pamphlet détestable. Toutefois, je m'étais flatté un instant qu'il avait eu quelque efficacité. Des conseillers de chef-lieu de canton étaient venus m'affirmer que lorsque le Comice agricole arriverait dans leur localité, ils s'opposeraient de toutes leurs forces à ce qu'on leur donnât un bal. M. Paillet lui-même, depuis la publication de mon pamphlet, me semblait moins proéiuinent et moins raide. Folle illusion! il m'a démontré.
mon dit sieur Paillet, d'une manière péremptoire, que je n'étais qu'un phraseur sans résultat. L'autre jour, rencontrant M. Ladrée, l'adjoint que vous savez, revêtu de son écharpe neuve, il le salua par ces mots : « Eh bien ! Monsieur Ladrée, vous voilà donc sorti tout écharpé de la grosse caisse!... » Vous voyez qu'il est impossible d'empêcher à cet homme là d'avoir de l'esprit.
II. — Et maintenant, à vous, mes amis de la Garde nationale. Je ne sais si vous êtes comme moi; moi, le temps me durait de ne plus voir la Garde nationale, cette décoration obligée du dimanche, faire par la ville sa promenade hebdomadaire. J'aimais la place d'armes toute diaprée d'uniformes, toute étincelante de baïonnettes et parée de dames à tous les balcons; j'aimais, la veille des fêtes, la retraite qui grondait comme un tonnerre souterrain au fond de nos rues noires et bosselées; j'aimais jusqu'au qui vive lointain du fc/se/ (15) vigilant qui avait l'obligeance de garder la ville endormie. Dieu merci, à ce bruit d'armes qui s'élève de toutes les parties de la France, la Garde nationale de Clamecy elle-même a tressailli au fond de son sépulcre de carton; la voilà qui s'organise. Au moins, qu'il n'en soit pas de celle-ci comme de l'autre; car, vous le savez, l'autre, bien plus infortunée que ce pauvre M. de la Palisse, était morte deux ou trois ans avant que le Gouvernement ne l'eût tuée; l'ordonnance qui prononçait sa dissolution (16) n'était qu'un billet d'enterrement; elle avait pourtant, la grande dame qu'elle était, deux chirurgiens majors pour la soigner. Nous allons nous assembler deux ou trois mille électeurs; nous serions un objet de risée pour les adversaires de la souveraineté du peuple, si la montagne en travail n'enfantait encore qu'une fourmi.
Je vous dois la vérité à vous, mes amis, plus encore qu'à mes adversaires. Le Gouvernement nous a fait à nous aussi, pauvres prolétaires, l'honneur de nous laisser choisir nos officiers; il n'est point de droits sans devoirs. En acceptant ce droit du Gouvernement, nous avons contracté l'obligation de l'exercer avec conscience et probité. Or, je vous le demande, cette obligation l'avez-vous remplie dans toutes ses rigoureuses exigences? Avez-vous préféré toujours l'intérêt de la Garde nationale à vos intérêts particuliers? Vous êtes-vous toujours montrés français et citoyens avant tout?
Vous n'avez pas, il est vrai, vendu vos suffrages pour de l'argent; ces turpitudes ne se voient qu'en Angleterre, cette nation de marchands qui trafique de tout, même de la liberté
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du monde ; mais l'épicier troquait sa voix pour une commande de sucre, le tailleur, pour de la serge rouge et du drap bleu, le débitant de tabac, pour des cigares; celui qui ne savait que faire de son bulletin l'abandonnait pour une blanche poignée de mains ou pour un sourire de circonstance; nul principe ne guidait votre choix! on n'eût pu deviner aux noms qui sortaient du scrutin, si vous aviez voulu organiser une Garde nationale ou un Conseil de fabrique. Votre étatmajor était un épouvantable fouillis de toutes les opinions, de toutes les considérations particulières, un paquet mal ordonné de lambeaux de toutes les couleurs; le vieux militaire était commandé par un jeune avoué, le soldat d'Arcole par un héros de Quiberon. Parmi ceux auxquels vous avez livré la primeur de vos grades, celui-ci avait cru se rehausser dans l'opinion publique par une épaulette blanche et des plumes de coq; celui-là était spectateur de scrutin, qui avait compté sur son grade pour obtenir un emploi; l'un était un carliste (i') tricolorié de la veille, qui cherchait sous l'épaulette un abri contre les prétendues fureurs popvilaires, l'autre était tout simplement un dandy de place d'armes qui avait sollicité l'uniforme d'officier parce qu'il savait qu'il lui irait bien et que c'était la dernière mode. M. Dupin se fût présenté à vous, après avoir laissé pousser ses moustaches, que vous l'eussiez choisi sans examen pour commandant. M. C..., si tel eût été son caprice, eût été nommé par acclamation tambour-major. Pour comble de ridicule, vous aviez une Garde nationale pour la semaine, composée de bisets et une autre pour le dimanche, composée de citoyens habillés. — Qu'est-il résulté de tout cela? C'est que vous avez fait une caricature de votre Garde nationale, et qu'après en avoir ri, vous l'avez désertée.
Mais les circonstances sont changées. Ce qui n'était alors qu'une espièglerie peu délicate serait aujourd'hui une coupable trahison. La Garde nationale n'est plus une troupe de parade bonne tout au plus à escorter M. Dupin; ce n'est plus l'ordre public. Quand les rois unissent leurs sceptres en faisceaux pour nous écraser, les dissensions civiles sont impossibles parmi nous! Un duel, le jour d'une bataille, serait une lâcheté et une défection. Ce n'est plus la liberté; au jour du danger, le peuple et le roi c'est la même chose. Quelle majesté, fût-ce un pacha, fût-ce un sultan, fût-ce même un tsar, serait assez infâme pour s'emparer des libertés de son peuple en armes à la frontière? Si une telle majesté comparaissait devant la Nation assemblée, je l'attacherais comme à un pilori sur son
trône, je lui ferais traîner son diadème au pied comme à un forçat son boulet.
La Garde nationale, c'est l'armée de réserve de la France, c'est le dernier tronçon de sonépée, c'est la dernière cartouche de sp giberne. Nul ne peut prévoir l'issue de la lutte terrible qui se prépare. Le lugubre Waterloo peut avoir comme Austerlitz un compagnon dans notre histoire. Si un homme montait à la tribune et disait: la patrie est en danger! c'est sous les fortifications ébauchées de Paris que serait le rendezvous de la Garde nationale. N'est-ce pas que vous êtes de mon avis, vous tous gens du peuple, durs ouvriers français de vieille roche, dont la richesse n'a pas énervé le patriotisme? Vous ne voulez pas qu'un Russe fasse ses ordures sur les cendres de vos pères? Ou nous vaincrons ou nous mourrons ensemble entre les cadavres de nos enfants tombés au premier rang, et nos femmes abandonnées à la garde de la Providence. Rappelons-nous qui nous sommes et pe qu'est la France. Chaque parcelle de cette terre que nous foulons, c'est la cendre d'un soldat ou la rouille d'une baïonnette, et j'en vois parmi nous qui ont encore à leurs pieds de la poussière de toutes les capitales. Non, si la France doit tomber, elle ne peut tomber qu'au champ d'honneur. Cette guerre, on a beau le dire, n'est pas une guerre ordinaire, une querelle de cabinet à cabinet, c'est le choc depuis si longtemps prévu, et le dernier choc sans doute de l'absolutisme contre la liberté. Il ne s'agit pas ici d'un peu de grève lointaine à ôter à un pacha pour la rendre à un sultan ; ce n'est pas à l'Egypte qu'on en veut. L'Angleterre en veut à notre marine et à notre commerce, la Russie à notre civilisation, à l'ascendant de nos idées démocratiques, à notre terrible Marseillaise qui résonne à ses oreilles comme un cliquetis d'armes, et tous en veulent à notre intégrité territoriale ; mais la France, ce volcan des révolutions, qui a jeté de sa lave par tout le monde, ils ne réteindront pas en crachant dessus, il faudra bien des cadavres pour fermer son cratère !
Organisons donc la Garde nationale pour la guerre, pour une guerre acharnée, terrible, et qui, en cas de revers, ne finira que quand tout le sang français sera épuisé. Si des barbares doivent régner sur la France, qu'ils ne régnent cjue sur un vaste champ de bataille couvert de morts et de débris ! A l'homme qui voudra être olfiicier dans nos rangs, nous dirons : Vous sentez-vous le cœur assez ferme et la tète assez forte pour nous commander devant l'ennemi? S'il dit non, possédàt-il des propriétés vastes comme des communes, eùt-il
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vingt fermiers pour vassaux et vavassaux, qu'il soit soldat comme les autres! Durant la guerre, le fer doit avoir la prééminence sur l'or. S'il dit oui, fût-il le plus pauvre d'entre nous, proclamons-le notre chef. S'il n'a pas de quoi acheter un uniforme, qu'il se revête de son sarrau de travail; s'il n'a pas d'épée, qu'il s'arme de son croc; il prendra l'épée du premier officier russe qui tombera sous sa main. Qu'importe sur un champ de bataille le luxe d'un habit! Envoie-t-on à l'ennemi des boulets dorés? Que ceux qui veulent, pour marcher devant eux, un mannequin chargé d'oripeaux, élisent donc le suisse de la paroisse; nous, ce n'est pas un paquet de passementerie, c'est un homme que nous voulons à notre tète. Rappelons-nous que c'est avec des officiers sortis du peuple et des soldats en haillons que la France a remporté ses plus belles victoires, et, avant de passer outre, amis, arrêtons-nous pour donner une larme à ceux qui, les premiers, sont morts pour la liberté, et dont la tombe est la première pierre de ce grand édifice social que nos enfants achèveront.
Je sais bien que la Garde nationale d'une petite ville est peu de chose, que ce n'est qu'une goutte de sang dans les veines de la France; mais d'un seul bataillon et d'un seul homme ont dépendu quelquefois les destinées d'un grand peuple. Si en 1814 Soissons(is) eût été défendu par un caporal énergique, au lieu de l'être par un lâche général. Napoléon eût étouffé entre les murs de la ville et sa Garde impériale le corps d'armée de Blùker et la France eût été sauvée.
Et quand bien même tout cet appareil de guerre qu'étale la France ne serait qu'une fanfaronnade de M. Thiers, il faudrait encore organiser la Garde nationale comme si l'ennemi était à nos frontières. La guerre que nous prépare l'Europe monarchique est comme la mort: elle viendra infailliblement; mais nul ne sait ni quel jour, ni à quelle heure. Si elle éclatait tout à coup, comme un éclair dans un ciel serein, enverrions-nous les contrôles de la Garde nationale garder nos places fortes! Est-ce temps, quand on entend gronder l'orage, de songer à se faire un paratonnei're? Ou la Garde nationale ne doit pas exister, ou elle doit être fortement organisée. Qu'est-ce donc qu'une armée organisée pour ne pas faire la guerre? N'est-ce pas comme si on construisait un navire pour garder toujours le chantier?
Sans doute, ces mêmes hommes qui, il y a à peine un mois, vous excluaient de votre bal, oseront encore réclamer vos suffrages ; nous pourrions user envers eux de représailles, dent pour dent, œil pour oeil, exclusion pour exclusion, c'est
la loi de Dieu; mais je vous en supplie, amis, montrons-leur que, si nous avons la bourse moins grande, nous avons du moins le cœur aussi grand qu'eux. Faisons à la Patrie le sacrifice de nos rancunes, nommons-les caporaux; je suis sûr qu'une patrouille commandée par M. C... serait invincible. Nous caporaux!!! s'écrient les bourgeois reculant d'horreur. Pardon, Messieurs, j'oubliais que, pour rien au monde, vous ne voudriez être confondus avec nous. En effet, vous caporaux!!! ces dames ne voudraient plus accepter votre bras si, au-dessus de vos manchettes, elles se figuraient deux vilains tressons de caporal; cela seul, si vous êtes célibataires, pourrait vous faire manquer un bon mariage. Cependant nous ne pouvons, nous, quelque envie que nous en aj'ons, nous faire les complices de votre amour-propre. Rarement l'homme qui refuse l'honneur d'un petit grade est digne d'un grade plus élevé. Fi d'un patriotisme qui réside tout entier dans une épaulette! On se rirait de nous, si nous faisions nos supérieurs de ceux qui, en aucune circonstance, ne veulent être nos égaux. Ce serait avouer d'ailleurs que le dédain qu'ils professent pour nous est légitime. Si ces messieurs veulent des distinctions, qu'ils aillent en chei'cher dans l'antichambre du Ministère. Là, il ne faut que se mettre à genoux pour prendre; mais les distinctions que décerne le peuple, c'est autre chose; elles ne peuvent être, elles, que la récompense d'un patriotisme éprouvé et d'un dévouement sans réserve, comme sans condition, à ses intérêts. Pour exclure le peuple des collèges électoraux, ces Messieurs allèguent qu'il manque d'intelligence; justifions-nous de ce reproche en les excluant.
Il est une autre considération qui doit nous déterminer à n'élire que des hommes d'entre nous, c'est que le grade d'officier, dans la Garde nationale, confère des droits municipaux, et que bientôt, sans doute, il conférera des droits politiques (19). Ne sacrifions pas, bien entendu, les intérêts de la Garde nationale aux intérêts de la rétorme et à de légitimes antipathies; car c'est de la Garde nationale seule que nous nous occupons maintenant. Mais tâchons de concilier toutes les choses; ne disons pas : point de bourgeois, quand même, mais disons : point de bourgeois, s'il se peut.
Votre ami,
BRÈCHEDENT.
Pour copie conlorme :