II. A présent, un mot de notre égl , de notre basilique
voulais-je dire; car je ne veux pas indisposer le conseil de fabrique contre moi.
N'est-ce pas qu'elle devait être belle notre basilique, quand elle avait toutes ses dentelles, quand ses guirlandes de vigne sauvage et d'acanthe avaient toutes leurs feuilles, quand ses saints avaient tous leurs tètes, quand sa tour vomissait la pluie par les gueules béantes de ses monstres. N'est-ce pas que l'an passé elle était belle encore avec son portail mutilé, mais encore si élégant et si riche, (30) avec ses deux flèches de pierre qui s'élancent à droite et à gauche du portail, semblables à deux rochers capricieusement sculptés par la foudre; avec sa tour si svelte, si légère, si bien habillée, sa tour pareille à un ange qui, prêt à remonter vers le ciel, a encore un pied sur la terre. Hélas! après avoir passé par le marteau de nos terribles iconoclastes de 93, qui se souciaient aussi peu de guillotiner un saint qu'un traître, il ne lui manquait(3i) plus que d'être restaurée par M. R...
Voici comment cet accident est arrivé à notre basilique. La basilique de Clamecy, comme dit M. Dupin, a l'honneur de faire partie des monuments à conserver; elle a besoin d'être restaurée : M. Dupin et le Conseil municipal (^2) sont d'accord sur de point. On fait venir M. Uvé de Paris; (33) M. Uvé examine, il mesure, et il est de l'avis de ces Messieurs. La ville et le gouvernement se cotisent; on met trente mille francs à la disposition de M. Uvé, et M. Uvé retourne à Paris, et il envoie ses plans, et il charge M. R..., conducteur de la grande voirie, de les faire exécuter. Voyons donc comment M. Uvé a employé nos trente mille francs.
Voici d'abord, (34) dit jNI. R..., un magnifique jubé, un vrai chef-d'œuvre de pierre de taille, posé entre les jambes de votre nef (35) de peur qu'elle ne s'écartèle ; votre nef peut tomber, nous n'en répondons pas; mais si votre jubé tombe, c'est moi, R..., qui en réponds. D'ailleurs, vous pouvez le mettre a l'épreuve. Hissez dessus un couplet de l'épithalamiste R...,(3G) deux ou trois calembours de M. P. ..,(37) l'adresse de M. Dupin, et je réciterai, sous cette énorme pression, toutes les litanies des saints.
Homme audacieux! et s'il vous tombait sur la tête un calembour de M. P..., ou un paragraphe de M. Dupin? Mais dites-moi M. R..., vous êtes-vous aperçu que votre magnifique
jubé n'avait qu'une galerie? Si nous nousensommesaperçus
répond M. R.... Mais vous-même, architecte de pamphlets, ne vous apercevez-vous pas que notre jubé n'est fait que pour
être vu du côté des grandes portes? le regarder dans un autre sens, (38) ce serait manquer aux notions les plus simples de l'architecture, (39) ce serait manquer en même temps de respect à M, Uvé, qui est bien décidé à demander raison à qui le regarderait ainsi.
En tout cas, M. Uvé aurait bien dû faire son jubé de façon (40) qu'il ne fût point vu du tout.
Voilà encore, poursuit M. R..., un magnifique dallage inventé par M. Uvé et exécuté par moi. Voyez comme ces losanges que j'y ai fait tracer au ciseau, (4i) font bon effet! vous diriez la croûte d'un grand pain bénit. Et pour ce beau travail de consolidation vous en êtes quittes pour la bagatelle de quatre mille francs. C'était, du reste, une réparation indispensable. Ces vieilles pierres estropiées et bossues étaient des pierres d'achoppement pour plusieurs. M. P... l'autre jour,('i2) se rendant à la sacristie, a failli s'y estropier de sa canne, et sa pose en a été un instant dérangée. (43)
Certes, je serais fâché qu'il arrivât malheur soit à M. P..., soit à sa canne. Toutefois, M. R..,, votre magnifique dallage me semble un peu cher. Et que coûterait donc une église que vous construiriez tout entière? Vous ne seriez pas à deux mètres du sol, que la commune serait ruinée. Puis, s'il faut vous dire tout, ces vieilles dalles contemporaines de l'église et jaunes comme des feuilles de cuivre, ces vieilles dalles que nos ancêtres avaient usées, et qui gardaient encore quelques syllabes effacées de leurs noms et de leurs titres, je les trouvais, moi, plus poétiques que vos pierres neuves. Vous avez séparé d'un coup de pioche le passé du présent; vous avez rajeuni ce qui devait rester vieux. Il y avait entre les pierres de ce pavé, les pierres de ces colonnes et celles de ces arceaux, un air de famille que vous avez fait disparaître. Et que diriez-vous, M. R..., si, vous faisant restaurer par quelque charlatan, il vous rajeunissait la moitié d'une joue? Et cette pente, M. R..., que vous avez donnée à votre dallage, depuis le chœur jusqu'au portail, que signifie-t-elle? Est-ce une pente symbolique et mystérieuse, une figure, un hiéroglyphe, (44) un rébus, ou tout simplement une pente, comme celles que vous faites exécuter sur les grandes routes, et pratiquée pour l'écoulement de l'eau bénite et des fidèles?
Et nos portes! nos pauvres portes qui avaient une teinte dorée si bien d'accord avec le ton de l'édifice, (45) et semblaient toujours illuminées par les rayons du soleil, avec quelle rigueur vous les avez traitées?(46) Profane que vous êtes, vous les avez fait peindre en vert-bouteille comme des portes de
remise. Dites-moi, n'avez-vous pas quelquefois des remords d'avoir aussi barbouillé de suie les apôtres sculptés sur ces antiques panneaux? Vous êtes bien heureux que la loi sur le sacrilège soit abolie. Je suis sûr que si vous n'étiez allié(47) à la bourgeoisie par madame votre épouse, Dieu vous eût condamné à la peine du talion. Mais vous n'en êtes pas encore quitte : peut-être qu'il vous attend à la seconde couche. Et vous M. S...,('t8) vous le David de la peinture en bâtiment, comment avez- vous pu vous décider à vous faire l'instrument de ce nouveau martyr, l'exécuteur des hautes œuvres de M. R...? Comment, à l'aspect de ces vénérables effigies qu'il vous fallait barbouiller comme on fait des hommes ivres, n'avez-vous pas jeté votre pot de couleur et votre pinceau loin de vous, et n'avez-vous pas pris la fuite en vous écriant : non, je ne puis peindre en vert-bouteille les grandes portes de l'église Saint-Martin? Et vous, M. le Curé, comment ne vous êtes-vous pas rendu sous le portail de l'église avec votre clergé et votre conseil de fabrique, croix et bannière en tête, et n'avez-vous pas dit à M. S... : M. S..., avant d'arriver à ces portes, il faudra que vous nous mettiez en vert-bouteille moi et ces messieurs les chantres inclusivement! Et vous Saint Martin, infortuné patron de l'église restaurée, comment n'ètes-vous pas descendu du ciel, et avec votre terrible sabre, n'avez-vous pas fait une botte d'allumettes du pinceau de M. S...?
Hélas! notre pauvre portail n'a pas été restauré avec plus d'égard que nos portes; il ne prêtait pourtant (49) à la restauration que par une pierre ou deux effeuillées par la gelée. Mais la devise de M. R..., c'est: ce qui me tombe entre les mains je le restaure. Venez donc voir, M. Uvé, le bel effet que produit votre lourd emplâtre de pierre de taille sur cette surface si légèrement sculptée; vous diriez une pièce neuve à un vieil habit. Est-ce donc là ce que(50) nous devions attendre d'une restauration de trente mille francs? M. Dupin ferait bien de réserver sa protection pour la basilique de Gàcogne.(5i) On nous a imposés pour restaurer notre église, mais nous nous imposerions bien encore, et beaucoup plus volontiers, (52) pour qu'on nous la refît ce qu'elle était. Un homme, un célèbre comédien, je crois, aima mieux (53) mourir que de porter une jambe de bois. Si M. Dupin eût consulté notre église, elle eût été probablement de l'avis de cet homme de goût.
Mais admettons que cette couche de vert de gris, dont vous avez empâté nos portes, soit une consolidation. Admettons, si vous voulez, (54) que les sculptures que vous avez
abattues pour poser vos pierres de taille, lassent vivre notre église dix siècles de plus. Quel elFet attendiez-vous(55) donc de ces sept à huit mille francs de terre que vous avez fait enlever sur l'emplacement de l'ancien cimetière? Convenezen, vous avez fouillé ce sol (56) pour le plaisir de le fouiller. Peut-être parce qu'il vous restait encore quelque chose (57) de vos trente mille francs, et que vous vous croyiez obligés de les dépenser jusqu'au dernier liard, comme un paysan se croit obligé de vider son verre jusqu'à la dernière goutte.
C'était, dites-vous, pour assainir l'église. Grand merci du soin que vous prenez de notre santé; mais, dites-moi, depuis les sévices que vous avez exercés sur notre place, M. le Curé est-il plus blanc et plus rose? les béates ont-elles refleuri? M. Villiers(58) dit-il d'un poumon plus vigoureux : « pour la fabrique, s'il vous plaît»? Le Conseil municipal pleure sans doute ses sept mille francs. Pour moi, ce que je regrette, ce sont ces beaux marronniers qui répandaient (59) une ombre religieuse le long de l'église, et éparpillaient les rayons du soleil sur les dalles de la nef. M. Gobeau(60) aura beau faire des transparents, il n'en fera jamais qui vaille celui-là. Dire qu'il faut à Dieu trente ans pour faire pousser un bel arbre, et qu'il ne faut à un architecte que quelques coups de pioche pour le jeter bas.(6i)
Il y a un ignoble appentis attaché après coup au flanc de notre église, pour servir de sacristie, et qui sert en même temps de chapelle au collège. C'était cet appentis, M. Uvé, qu'il fallait faire disparaître au lieu de nos beaux marronniers. M. le Curé, qui est homme de goût, vous eût applaudi comme nous; et lui, M. Durand, (62) ce brave officier de l'université que nous voyons, les jours de fête, se frayer intrépidement à la pointe de son parapluie, un passage vers sa chapelle où il n'arrive, le pauvre homme, qu'après avoir mouillé son gilet de flanelle, que d'actions de grâces il vous eût rendues! Mais vous avez fait comme cet opérateur distrait qui vous laisse la dent cariée qui vous fait souffrir, et vous arrache une dent saine et blanche, l'honneur de votre mâchoire. Prions Dieu pour que M. Uvé soit une autre fois moins distrait. (63)