A UN AGENT DU FISC
Monsieur l'Agent du fisc, je ne sais pourquoi vous vous êtes permis de ne pas me recenser. Cette omission indique, de votre part, pour mon mobilier et ma personne, un mépris que, quant à ma personne du moins, rien ne justifie. Auraisje été desservi auprès de vous par quelque ennemi secret, ou bien ra'auriez-vous pris pour un autre? Je sais qu'il y a des contribuables mal élevés qui ferment leur porte au fisc sous prétexte que ses opérations sont illégales, et lui disent par la fenêtre qu'ils ne sont pas à la maison. Ce sont eux qui, en politesse du moins, commettent une illégalité. Apprenez, Monsieur l'Agent, que je ne suis pas de ces puristes de constitutionnalité qui s'imaginent que les lois sont faites pour tout le monde, pour les gouvernants comme pour les gouvernés. Quoi! lorsque les ministres font les majorités et que les majorités font les lois, pourquoi les ministres, pour s'épargner la confection d'une majorité, ce qui ne laisse pas d'être dispendieux, ne feraient-ils pas les lois sans aucune opération préliminaire?
Vous prétendez que les choses n'étaient pas ainsi quand nous avions un roi qui régnait par la grâce de Dieu. Fi! Monsieur l'Agent, la peur que vous avez de me recenser vous fait dire des inconstitutionnalités; vous êtes en arrière de vingt cabinets. Depuis que nous avons un prince oint de la poussière sanglante de la rue et qui règne par la grâce du peuple, les choses sont bien changées. Croyez-vous que nous ayons fait une révolution pour nous amuser, pour nous donner de l'exercice? A quoi nous eût servi de renvoyer la Restauration, si nous avions gardé son système?
Quoi qu'il en soit, je vous déclare que je veux profiter du bénéfice de l'illégalité, je veux être recensé, entendezvous! recensé autant qu'on peut l'être, recensé depuis mon tire-botte jusqu'au dernier bouton de mon paletot.
Je ne serais même pas fâché de payer une petite patente comme rédacteur de l'Association. Mes confrères feront ce qu'ils voudront, mais je ne veux pas, moi, que le Gouvernement soit la dupe de sa générosité. Ce qu'il daigne ne pas
nous prendre, moi, je le lui abandonne de bon gré. Voyezvous, nous vivons sous un Gouvernement paternel : quand nous n'aurons plus rien, le percepteur nous fera mettre en prison et nous serons nourris aux frais de l'Etat. Cela ne se trouve pas dans les circulaires, mais c'est une raison de plus pour que ce soit authentique.
Comment peut-on, en effet, lésiner avec un Gouvernement qui fait si bon usage de notre argent? Ce qu'il nous fournit, hommes et choses, est un peu cher, mais aussi c'est de première qualité. Voyez d'abord quelle magnifique armée nous avons. Notre armée, dites-vous, qu'en fait donc M. Guizot? Comment, ce qu'en fait M. Guizot? et la victoire de Toulouse ! et la victoire de Vizille ! et la victoire de Mûcon ! (-) et la victoire de Clermont ! Sur quel peuple encore les a-t-il remportées? sur le peuple le plus brave de l'Europe, celui qui a porté le plus loin la gloire de ses exploits militaires, le seul que Napoléon n'ait pas vaincu. Le grand capitaine a-t-il une campagne mieux remplie? Battre des Russes et des Prussiens, forcer des rois et des empereurs de venir à son bivouac implorer la paix, les tenir effacés et confondus au milieu de ses courtisans, distribuer des trônes à ses généraux, changer un nom d'aubergiste ou de petit marchand en Majesté, faire sortir un sceptre de la giberne d'un soldat, cela vaut-il la peine de tirer l'épée?
Notre vieille armée, dites-vous, nous conquérait des capitales. Fi! Monsieur l'Agent, vous ne songez pas à ce que vous dites, vous parlez comme la mauvaise presse. A quoi cela nous servirait-il, des capitales? est-ce que nous n'en avons pas une, et une belle encore, une capitale armée jusqu'aux dents et qui porte je ne sais combien de canons à sa ceinture?
Vous regrettez, dites-vous, que cette tapisserie de drapeaux conquis sur l'étranger commence à se faire un peu râpée; mais prenez-vous donc M. Guizot pour le tapissier des Invalides? A quoi servent ces vieux lambeaux de taffetas qui traînent le long des murs comme des toiles d'araignées? un tableau tout neuf, dans un cadre d'or, représentant les ducs d'Orléans et de Nemours au camp de Compiègne, ou la marche triomphale du duc d'Aumale au milieu des autorités constituées du paj's, et déposant aux pieds de son auguste père les discours qu'il a affrontés dans sa route, ne vaudraient-ils pas mieux que toutes ces vénérables guenilles?
Vous parlez de gloire. Monsieur l'Agent ; mais ne savez-vous pas qu'il y a déficit dans le trésor ? c'est d'argent qu'il faut parler. Si M. Humann l'osait, il ferait fondre en décimes l'étui de bronze de la colonne Vendôme. Quoi! dites-vous, ces glo-
rieuses bandelettes qui déroulent si longtemps et si haut nos victoires? Si longtemps et si haut! tant mieux, il y en aura plus à fondre. Nous n'avons plus besoin de souvenirs de gloire, alors que la gloire nous a délaissés; et d'ailleurs, qu'est-ce donc que la gloire? Un nom sur des feuilles de papier, un petit murmure dans la bouche des hommes, un tombeau de marbre sur le sol ras d'un cimetière. Croyez-moi, les compliments de lord Robert Peel dans le Times, (3) ont quelque chose de bien plus positif que tout cela. Je ne sais pas l'histoire, mais comment puis-je croire que notre Gouvernement ne soit point belliqueux, quand j'ai sous les yeux de jeunes princes qui sont généraux, colonels, capitaines de vaisseau à l'âge où Napoléon n'était encore que sous-lieutenant? Si depuis la Révolution de Juillet nous n'avions pas eu de champ de bataille, où ces petits jeunes gens auraient-ils pris leurs épaulettes? Notre époque nous coûte un peu cher; mais, croyez-moi, nous avons une belle époque.
L'Empire, dites-vous, l'Empire! oh oui! c'était une grande chose ; l'Empire rayonnait comme une comète à l'horizon de l'Europe, j'avais alors douze ans et je sentais déjà qu'il était beau d'être Français; et je porte encore au fond de mon cœur le deuil de toute cette gloire. Je crois voir encore resplendir Napoléon entouré de ses lieutenants, tous grands hommes, tous célèbres par des triomphes, tous rebaptisés par une victoire ; de rois plus fiers de leur épée que de leur sceptre ; de ces rudes soldats basanés par tous les soleils, hommes de fer et de cuivre, qu'il semblait avoir fondus tous dans le même moule.
Quand il revenait de ses victoires, un immense applaudissement éclatait sur son passage ; il rayonnait de cet homme, je ne sais quoi qui troublait l'âme et enivrait la raison; il fallait battre des mains à son aspect; il y avait du nous dans cette existence; nous croyions avoir remporté ses victoires; nous étions enthousiastes de lui, comme s'il eût été de notre famille. Tout Français, si l'empereur avait eu besoin de son sang, eût été fier et content de le répandre à ses pieds.
Pendant qu'il faisait ses grandes guerres, tout le peuple se rassemblait palpitant autour de ses bulletins; jamais je n'ai rien vu de pareil. Le lecteur était monté sur un banc ou sur une chaise; la feuille se déployait lentement entre ses mains, comme si elle eût contenu pour tous un arrêt. Hommes et enfants, car là il y avait aussi des enfants, tous écoutaient jusqu'à la fin dans un religieux silence; puis, quand on était bien sûr que la victoire nous
appartenait, un cri auquel nulle autre acclamation n'a jamais ressemblé et ne ressemblera jamais, un cri de Vive l'empereur ! faisait explosion comme un coup de tonnerre qui roule d'éclats en éclats d'un bout de l'horizon à l'autre, et se perd lentement dans les profondeurs du ciel. Tous ces pères de famille auxquels cette guerre sans fin, qui n'apportait que des victoires, avait dévoré leurs enfants, poussaient le cri sacré avec le même enthousiasme que nous, nous que bientôt peutêtre elle allait dévorer aussi. Les mères elles-mêmes étaient presque consolées quand leurs fils reposaient sur un champ de bataille illustre. C'est que, pour un peuple, être grand entre tous les peuples, savoir que son nom est prononcé avec admiration par toute la terre et qu'il le sera de même tant qu'il y aura des hommes, c'est plus encore que d'être heureux.
Mais qu'est-ce que tout cela? Du bruit, de l'éclat, un tourbillon de fumée qui s'élève d'un champ de bataille. Heureusement le régime constitutionnel voit les choses en philosophe, il aime mieux être gros et gras que d'être immortel: il préfère à une couronne de lauriers un bonnet de coton qui Initient chaudes les oreilles; il ne voudrait pas au prix d'un rhume de la plus belle campagne de Napoléon. Peu lui importe que les frontières soient ouvertes à l'ennemi, pourvu que ses parcs soient bien clos et que ses lapins soient à l'abri de toute invasion. Les cris de la Pologne assassinée ne troublent point sa quiétude; pourvu qu'il griffonne, qu'il pérore et qu'il encaisse, il est plus que content.
L'ordre, la simplicité, la modestie, voilà ses vertus à lui. Qu'a-t-il à faire dans les salons de ces grands seigneurs de champ de bataille, tout balafrés et tout hérissés de moustaches, de ces noms sinistres qui resplendissent comme le reflet d'un glaive, et éclatent dans la bouche de l'huissier de service comme une fanfare? Ces gloires modestes d'épicier, de drapier, de mercier, sorties incognito d'une arrière-boutique, qui clignotent au lustre du château et déjettent sur le manteau royal leur duvet de peau de lapin, sont assez bonnes pour lui ; il trouve le grand sabre que traîne M. LiadièresW sur le grand escalier des Tuileries, suffisant pour faire peur à l'Europe; il aime mieux causer chicane avec M. Dupin, son honorable ami, que conquêtes et plans de campagne avec des généraux.
Je parie, Monsieur l'Agent, que vous êtes comme ces fanfarons de la presse, qui trouvent que l'Angleterre se souvient trop de la victoire de hasard qu'elle a trouvée dans les champs de Waterloo, qu'elle prend avec nous des airs et un ton qui conviendraient à peine avec une de ces principiculités d'Alle-
magne qu'on n'aperçoit sur la carte qu'à l'aide d'un microscope? Sous un certain rapport, vous avez raison, Monsieur l'Agent; mais au lieu d'ensanglanter l'Océan pour si peu de chose, ne vaut-il pas mieux prendre ces rodomontades de mauvais ton et qui n'ont que l'inconvénient de nous déconsidérer aux yeux des nations, comme des plaisanteries sans conséquence? Qu'attendre, en fait de procédés, d'un gros matelot plein de goudron, d'une cruche de bière forte qui jette son écume, d'un fromage de Chester qu'on flaire de Calais, d'un épais assommeur de taverne qui a toujours une contusion sur l'un ou l'autre de ses yeux, d'un fanatique contrebandier d'opium qui croit que c'est pour son île enfumée seulement et son ciel plein de suie que Dieu a fait le soleil, et pour son plus grand bénéfice qu'il a créé tous les hommes? Parce que ce quartier d'éléphant, ce bloc qui semble tiré d'une carrière de chair humaine, a fait peser un de ses larges orteils sur votre botte vernissée, irez-vous mettre habit bas pour vous vautrer avec lui dans la boue de son ruisseau? Je vous le demande, cela serait-il d'un homme de bon sens et d'un philosophe? La jeune France, qui s'est placée à la tête de la civilisation par l'élégance de ses moustaches, par le luisant de ses gants jaunes et le génie de ses tailleurs, peutelle descendre à de telles luttes?
Et qu'importe que l'Angleterre nous outrage, si ces humiliations ne portent aucun préjudice à nos intérêts, si les draps se vendent bien et si les fers sont en hausse.
Honneur, dignité, qu'est-ce que tout cela veut dire? Ces grands mots n'ont de sens que pour ces imbéciles qu'on appelle hommes généreux, que pour ces niais qui courent à la mort pour leur patrie? M. Guizot a trop d'esprit pour cqmprendre ce pathos. Il nous a délivrés du despotisme des belles phrases, et il a bien fait. Tout cet orgueil qui jette tant de trouble et de discorde parmi les hommes, ce n'est qu'une plume qui, après s'être élevée quelque temps dans l'atmosphère, retombe sans bruit sur le couvercle d'un cercueil.
Croyez-moi, Monsieur l'Agent, rira bien qui rira le dernier. M. Guizot sait bien ce qu'il fait quand il nous abaisse. Lord Robert Peel s'amuse aux bagatelles de la terre; mais lui, M. Guizot, c'est pour le ciel qu'il travaille. Ce lourdaud d'Anglais a choisi la gloire de verre et a laissé à M. Guizot la gloire de diamant. Il est écrit dans l'Evangile : « Quiconque s'élève sera abaissé, quiconque s'abaisse sera élevé.» Grâce aux fanfaronnades de son ministère, l'Angleterre se trouvera reléguée au bas du Paradis avec la racaille des bienheureux.
La France, au contraire, sera assise, elle, à côté de la principauté de Monaco, sur un trône plus resplendissant de lumière que le grand lustre de l'Opéra.
M. Dupin aîné, M, Dupin Charles, M. Dumont, qui boit les eaux du Lot, et M. Martin , (5) qui vient des pays glacés du septentrion et dont l'éloquence boréale donne des engelures à la Chambre, seront aux quatre coins du trône; ils seront appuyés sur la hanche, et auront un grand sabre au côté.
Le Journal des Débats, sur une grande paire d'ailes omnicolores, planera au-dessus du trône; il chantera, sur un grand violon, les louanges de la dj^nastie, et, de temps en temps, il indiquera, du bout de son archet, aux assistants, les membres de la famille royale et les personnages les plus remarquables de la cour citoyenne.
« Celui-ci, dira-t-il en donnant un coup d'archet sur le grand cordon de l'illustre député de Clamecj', c'est M. Dupin aîné, etc., etc., etc., etc.; nul n'a mieux mérité le poste d'honneur qu'il occupe au pied de ce trône; pendant sa longue carrière politique, il a pratiqué tous les genres d'humilité : c'est lui qui a rédigé la fameuse adresse de 1840. (6) Il a signé sa lettre sur la Communauté des Jault, et il appelait son illustre ami un personnage dont la bienséance m'empêche de dire le nom.
« Celui-là, c'est M. Charles Dupin, que nous n'avons pas le temps de désigner par tous ses emplois; il n'a pas observé l'humilité chrétienne avec moins de fidélité que son digne frère. Il a accepté la grand-croix de la Légion d'honneur; il a consenti à être pair de France; pendant les loisirs que lui laissaient ses neuf emplois, il a composé à grand renfort de chiffres vingt-cinq kilogrammes de discours, et il n'a pas eu la consolation de trouver un adepte, un ami, un parent pour les lire; il les a tristement déposés sur un rayon de la bibliothèque de Clamecy, et il a écrit au bas : Ci-gisent les discours de M. Dupin, Charles.
(Ici le Journal des Débats s'enrouera, et un chérubin lui apportera un verre d'eau sucrée et un morceau de pain bénit).
Au pied du trône sera M. Guizot, ployé à angle droit comme une équerre; il portera sur ses épaules l'arche immense du budget, et, de sa voix creuse comme une eau souterraine, il entonnera à Dieu cet éternel cantique :
« Mon Dieu, je te remercie de m'avoir fait naître avec des instincts pacifiques. Tu voulais faire de moi l'humble pasteur de quelque troupeau protestant; mais la majorité s'est déclarée contre tes desseins secrets, et j'ai fait de moi un
ministre d'Etat. Tu sais que dans un paj's constitutionnel la volonté de la majorité, quelle qu'elle soit, et n'importe comment elle ait été faite, est absolue; cela est trop parlementaire pour que tu t'en fâches, et d'ailleurs si tu t'en fâchais, je te tiendrais pour un factieux et je prierais M. Hébert (') de t'envelopper dans le premier complot qu'il déférera à la Chambre des pairs.
« Ne hausse pas les épaules en signe d'incrédulité, tu ne connais pas l'éloquent procureur général : avec deux ou trois de tes commandements il fera de toi un égalitaire ou un communiste.
« Toutefois, j'ai conservé au ministère, les inclinations pacifiques que tu m'avais accordées. Mon prédécesseur était un petit homme vain et fanfaron, auquel la garde de son sabre venait à l'épaule, et dont les moustaches traînaient jusqu'à terre; il m'avait laissé sur les bras une armée nombreuse et pleine d'ardeur, qui chantait la Marseillaise à faire trembler l'Europe; mais cette armée je l'ai toujours gardée à mon côté comme une épée dans le fourreau, et je n'ai pas même osé toucher à la poignée.
« On me criait de tous côtés : Guizot, l'Angleterre nous insulte! Guizot, la rougeur commence à nous monter au front! Guizot, fais trois pas en avant et réponds-leur comme un grand peuple doit répondre. Mais je ne me suis pas ému de leurs impertinences; j'ai fais trois pas en arrière, et j'ai répondu comme un grand ministre doit répondre : La paix toujours, la paix pai-tout !
« Il est vrai que j'ai eu grand peur quand M. Dupin aîné, qui est là haut, est venu, le boutoir au côté, déclarer à la tribune, avec cette ardeur juvénile qu'il déployait le lendemain de la Révolution de Juillet, que ce serait un cas de guerre si l'étranger attaquait nos frontières ; mais heureusement le cas ne s'est pas présenté.
« Je me suis encore rappelé que vous aviez dit : « heureux « les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur « appartient. » Je savais bien que je n'étais pas un pauvre d'esprit, je m'apercevais bien que je raisonnais autrement que mon collègue Martin (du Nord); mais j'ai fait tout ce que j'ai pu pour dissimuler ma richesse intellectuelle, et, durant tout mon ministère, je suis allé de sottise en sottise, si bien que M. Fulchiron(8) lui-même n'eût pas fait mieux.
« A présent, Sire, c'est-à-dire, ô mon Dieu! si j'ai pu obtenir grâce devant vous par la pratique assidue des préceptes de votre saint évangile, je vous prie d'ordonner à mon
honorable ami M. Montalivet, qu'il me décharge de quelques sacs de sa liste civile que, par précaution, il a fait apporter ici, car je sue jusqu'à l'extrémité de mon jabot. Je ne fais pas de serment afin que vous ne doutiez pas de ce que j'ai l'honneur de vous dire. »
Telle est la gloire que M. Guizot prépare à la France. Quand je songe à l'humilité si habilement calculée qu'il a observée dans les affaires d'Orient, au noble désintéressement avec lequel il a abandonné le pacha d'Egjpte, à la résignation pleine d'à-propos avec laquelle il a demandé excuse à l'Europe des préparatifs de guerre de M. Thiers, je me passionne d'admiration pour ce grand ministre. Je veux être recensé. Monsieur l'Agent, pour que M. Guizot ait toujours de quoi s'acheter une belle majorité et qu'il reste toujours au pouvoir.
Il est vrai que si les majorités ne renchérissent pas, notre budget, tel qu'il est, pourrait à la rigueur suffire à cette dépense. Notre budget. Monsieur l'Agent, quel bel édifice de rouleaux d'or! que j'aime ces grands seigneurs auxquels il sert d'hôtellerie !
Cette dame que vous voyez dans ce beau salon, debout derrière le fauteuil de sir Robert Peel, et regardant par-dessus son épaule, c'est la Diplomatie.
Cette autre qui fait de la tapisserie, assise sur un canon encloué, c'est la Guerre.
Ce gros monsieur décoré qui fait ses paquets pour Bruxelles, c'est le Commerce.
Voici la Marine qui fait manœuvrer, avec l'assentiment de l'Europe, une coquille de noix dans une cuvette.
Près d'elle, sont les Travaux publics assis, les bras croisés, sur vingt projets de chemins de fer.
Plus loin, c'est la Régie qui fume du tabac de contrebande.
Un peu plus loin encore, c'est le Clergé qui lit le journal.
Ici, ce sont les Sinécures, mollement étendues sur un lit de repos.
Là, c'est le Génie militaire, entouré de petits forts détachés en terre cuite, et s'ingéniant à faire partir un canon par la culasse.
Cette vieille qui grignote du pain dur, c'est la Liste civile.
A sa droite, sur un fauteuil, c'est M. Montalivet, (9) les manchettes retroussées, épluchant des haricots sur une assiette d'argent.
Dans cette vaste salle, vous voyez l'Instruction universitaire, transvasant des mots dans une oreille avec un cornet de papier, tandis que, dans le cabinet à côté, l'instruction du peuple épèle dans un alphabet déchiré.
Vous voyez ici la Justice qui attache aux feuillets de son Code les circulaires de M. Martin, et faufile une cocarde à son bonnet carré.
Voilà le Parquet, son voisin, qui s'avance, en chemise, un flambeau d'une main et un pistolet de l'autre, contre un rat communiste qui ronge la boiserie.
Plus loin, c'est la Police qui se promène en plein midi avec une lanterne, cherchant un attentat.
Puis, c'est la Subvention qui, au lieu de vous dire bonjour, vous crie : Vive le roi !
Là-bas, est un groupe d'Inspecteurs auxquels on tire la langue par derrière, tandis qu'ils regardent à leurs pieds.
Là-haut, c'est M. Dupin Charles (lO), qui jette par la fenêtre des poignées de chiffres aux ouvriers qui demandent du travail.
Puis, voyez aux lucarnes ces faces maigres, ruisselantes de sueur, froncées par la misère, mal rasées et très peu débarbouillées; elles appartiennent à cette foule de fonctionnaires subalternes, manœuvres de l'administration, bras métallisés par le travail, qui agissent du matin au soir, tandis que la tête mange ou sommeille.
Mais ce bel édifice a un grand défaut, c'est qu'il est trop éphémère. C'est un grand nougat sur une table d'orgie; à peine a-t-il paru que les convives se ruent, se poussent, se foulent aux pieds, pour en avoir une plus grosse part.
Je veux être recensé. Monsieur l'Agent, pour qu'on nous fasse un budget par trimestre. Rien ne sied mieux qu'un grand budget à un grand peuple.
On dit, il est vrai : à gras budget, peuple maigre; mais en compensation de cette misère de bas étage que fait un budget exagéré, misère dont les larmes coulent silencieusement sur un grabat et dont les cris s'étouffent entre les murs d'un galetas, voyez que de gens il brode en or et en argent, auxquels il fournit un hôtel à la ville, un carrosse, des laquais et deux ou trois châteaux à la campagne.
Cette misère ici, et là cette opulence, sont les meilleurs auxiliaires de notre système constitutionnel. Le peuple ne reconnaît qu'une prééminence, celle de l'argent; il estime les hommes, non par ce qu'ils valent, mais par ce qu'ils possèdent; il a plus de considération pour un marchand de porcs
enrichi, que pour un gentilhomme ruiné. Il se méprise luimême parce qu'il est pauvre. A côté de ces géants dont le manteau cache les échasses, il se trouve si chétif qu'il n'ose se comparer à eux; il ne lui vient pas à l'idée qu'il pourrait bien être leur égal; il ne fait pas attention que toute leur supériorité n'est qu'une illusion d'optique, qu'une apparence; qu'il ne paraît si petit lui-même que parce qu'il se tient prosterné; qu'il ressemble au serpent qui jette à peine une ombre sur la terre où il rampe, mais qui a six pieds quand, sifflant et gonflé de colère, il se dresse sur le bout de sa queue.
Ces hommes sont plus haut que lui sur l'échelle sociale, il trouve juste et naturel qu'ils le soient au même degré sur l'échelle politique; il ne se rend pas compte de la préférence qu'il leur donne. Il les élit comme il les salue, sans savoir pourquoi, parce que c'est l'usage, parce que cela se fait toujours ainsi, parce que ce sont les plus gros de la cité. C'est un idiot qui, ayant à choisir une paire de sabots, prend, non ceux qui lui vont le mieux, mais les plus grands qu'il peut trouver. De là, le maintien de cet ordre de choses qui nous semble si provisoire et si caduc.
L'égalité politique dans une nation est toujours en raison inverse de l'inégalité des fortunes : tant vaut le coffre-fort, tant vaut l'homme; il n'y a pas de constitution qui puisse prévaloir contre cet axiome.
Puis, les gros budgets ont un autre avantage, c'est qu'ils créent des fortunes et des importances nouvelles qui sont tout à la dévotion du Gouvernement. Nos fonctionnaires, grands seigneurs, vivent de peu, ils savent allier l'apparence du luxe à l'économie la plus sévère : avec trente sous de boue ils éclaboussent cent prolétaires; ce sont des fourmis qui, au milieu d'un grenier, font encore des magasins; ils entassent leurs émoluments trimestre par trimestre, ils s'en font des propriétés qui grandissent comme un germe dans la terre, qui, glands aujourd'hui, dans vingt ans seront chênes. C'est une noblesse qui pousse au milieu de nous sans que nous y fassions attention, et qu'on trouvera toute faite quand on voudra lui donner des privilèges et des titres. Avec cet élément, quelque Napoléon bourgeois pourra reconstruire l'ancien régime et faire un cadre à sa dynastie.
Je me suis quelquefois demandé pourquoi il y avait tant de disproportion entre les gros traitements et les petits, lorsque tout fonctionnaire, gros comme petit, n'avait que vingt-quatre heures par jour à donner à la nation. Vous êtes plus capable que moi, soit. Mais la capacité, est-ce une valeur
qui se pèse au trébuchet, et prend-on la hauteur d'un homme avec un rouleau d'or? Chez les Romains, les gros emplois n'étaient pas rétribués, les petits seuls l'étaient. Ce moj-en était excellent pour détourner le peuple de cette admiration servile qu'il accorde si volontiers à la richesse; mais chez nous cette superstition est nécessaire; dans cette pénurie de gloire où nous sommes, il faut bien que le peuple admire quelque chose : quand on n'a pas de marbre pour faire ses idoles, il faut bien qu'on les fasse avec du plâtre.
J'avais cru du moins qu'on pourrait ôter des gros traitements pour ajouter aux petits; mais c'était encore une utopie; sans traitements supérieurs, comment le Gouvernement feraitil ses majorités? Allez donc présenter à un député un traitement de quinze cents francs? il vous tournera le dos comme un paysan à qui on donne de sa paire de poulets la moitié de ce qu'ils valent.
Ainsi donc, encore une fois, honneur au recensement qui a pour but de grossir le budget!
Et la liste civile. Monsieur l'Agent, comme c'est exigu pour un grand peuple! quinze cent mille francs par mois, à une royauté chargée d'une si nombreuse famille et qui est déjà grand'mère! c'est à jeter le manteau de velours aux orties. Contribuables de fer et de granit, quoi! lorsque vous voyez ces pauvres princes et princesses venir, l'escarcelle au cou, demander aux Chambres l'aumône d'un petit million pour leur dot, vous n'êtes pas touchés jusqu'aux larmes de cette royale misère !
Vous dites :
Que vous avez des billets à échoir: eh bien! vous paierez vos créanciers à vingt-cinq pour cent : à ce taux on est encore honnête homme.
Que vous avez reçu un commandement du percepteur: qu'est-ce qu'un commandement? est-ce qu'un homme libre se laisse commander par un percepteur?
Que vous ne pouvez doter vos filles: bon! vous en ferez, selon leur vocation, ou des prostituées ou des sœurs grises : l'important pour l'Etat c'est que la fille de notre roi ait un Cobourg. (11) Mais vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un Cobourg? C'est une rareté, c'est un objet de la plus grande valeur; il n'y en a pas pour toutes les filles de rois. Peuple imbécile qui s'imagine qu'un Cobourg de pure race et non falsifié, porteur d'un acte de naissance irréprochable, un Cobourg qui a un toupet blond, des favoris rouges, des bottes à l'écuyère sur un pantalon de Casimir blanc, un habit bleu
de roi à revers galonnés d'or, un véritable Cobourg enfin, sans défaut ni vice rédhibitoire, ne vaut pas un million de notre monnaie! Va! l'Espagne, en échange de ton Cobourg, te donnerait volontiers une demi-douzaine de ses duchesses.
Il est vrai, Monsieur l'Agent, que dix-huit millions par an, font par j our quarante-neuf mille trois cent quinze francs six centimes. Ce traitement représente celui de soixante mille gardeschampêtres, de soixante-douze mille instituteurs, de cent soixante-treize mille fantassins, de dix-sept mille professeurs de collège et de douze mille présidents de tribunaux de première instance. Si la France restait un siècle sans liste civile, elle aurait au bout de ce temps dans ses coffres un milliard huit cent millions. Avec cette masse d'argent, elle pourrait reprendre ses anciennes frontières, braver derrière le Rhin les menaces des puissances du Nord, faire gronder du haut des Alpes la Marseillaise sur toute l'Italie, ranimer avec ce terrible refrain la cendre du peuple-roi que vingt siècles n'ont pas encore glacée, et faire tressaillir Rome sous sa croix. Mais aussi, pas de liste civile, pas de royauté. La royauté vaut bien quelques départements et un peu de sécurité de plus.
Et cette liste civile. Monsieur du fisc, quelle est-elle? Elle fournit à peine à la royauté le morceau qui l'empêche de mourir de faim. Quarante-neuf mille francs par jour pour se nourrir, se vêtir, se chauffer, s'éclairer, se blanchir, se raccommoder! avec un autre que M. Montalivet il n'y aurait pas de quoi mettre les deux bouts l'un vers l'autre. Heureusement encore qu'elle ne voit que des gens sobres et bien rangés qui se couchent à dix heures précises.
Pour moi, quand je vois passer cette pauvre liste civile, fanée, crottée, pannée, au bras de M. Montalivet, pour aller au tribunal conclure à des dommages-intérêts contre un pauvre homme qui a ramassé du bois mort sous ses arbres, ou qui lui a fait tort d'un lapin ;
Quand je la vois sucrant son café avec de la cassonnade;
Raccommodant son bouilli ;
Mangeant de la soupe réchauffée ;
Usant sa chandelle jusqu'au dernier bout;
Chauffant son couveau(i2) avec des mottes;
Faisant payer à sa sers^ante la poterie qu'elle lui casse;
Rapetassant ses bardes;
Rentant (13) ses chausses ;
Faisant servir une allumette par les deux bouts;
Laissant souffrir de la soif son pied de basilic parce que la voie d'eau est chère ;
Se faisant rendre trois liards quand elle donne un sou à un pauvre ;
Se tenant debout à l'église plutôt que de louer une chaise;
Nourrissant de pain dur son vieux perroquet qui lui siffle tous les matins : Bonjour belle maîtresse;
Régalant de cidre, le jour de sa fête, deux ou trois épiciers qui viennent lui chanter leurs couplets;
Chassant de sa voix acide les marchands qui se présentent à sa porte ;
Toujours criant misère;
Disant, à tout propos, qu'on veut la ruiner;
Craignant de mourir à l'hôpital;
Et pouvant à peine économiser par an cinq à six petits millions qu'elle cache dans les crevasses de son grenier;
Quand je vois cela, dis-je, je m'indigne d'être contribuable français et je sens tout mon cœur qui se fond en larmes, comme si on avait appliqué dessus une compresse du Journal des Débats,
Aucuns disent qu'une liste civile qui dépense peu et reçoit beaucoup est un ver solitaire aux entrailles du corps social; qu'à mesure que la liste civile mange, le corps social s'amaigrit; que c'est un bœuf qui dévore une montagne de foin et ne fait pas un kilogramme d'engrais à son maître, une créature enfin dont le but est manqué. A tout prendre, cela pourrait bien être vrai; mais aussi, quelle satisfaction pour un contribuable de donner son argent à qui le ménage si bien! Quand, par hasard, un oncle d'Amérique a un neveu économe et rangé, les quartiers de sa pension courent les uns après les autres.
Je veux donc être recensé pour que la liste civile soit mieux rétribuée.
Faites-moi encore le plaisir, Monsieur l'Agent, de me recenser, parce que les fonds secrets ne sont pas assez considérables.
Vous le voyez, le Gouvernement est entouré d'ennemis qui rentrent dans l'ombre comme un poignard dans son fourreau, aussitôt qu'ils ont attenté. Il y a sous le trône une traînée de poudre; on entend des chevrotines siffler dans l'atmosphère; la liste civile en est encore à son premier manteau dynastique, et, déjà, ce manteau porte à ses pans six déplorables reprises. Le poste du danger, en France, est autour de la personne du roi; l'attentat est devenu si vulgaire, qu'il n'y a plus que des conspirateurs de mauvais ton qui se le permettent. Comment la royauté pourrait-elle
échapper aux embûches des sociétés secrètes, si la police ne veillait autour d'elle?
Vous m'objecterez que la police n'est instruite, comme vous et moi, de l'attentat, qu'après qu'il a fait explosion; que souvent, c'est par le Journal des Débats qu'elle en reçoit la première nouvelle; mais, quand cela serait! toujours est-il que la police veille sur la royauté comme ces mannequins de jardinier, auxquels on met un râteau entre les mains, veillent sur les fruits d'un jardin; que si la police est une fiction, c'est du moins une fiction menaçante; la royauté est censée défendue et gardée; sans cette présomption salutaire, comment vivrait le commerce, comment subsisterait l'industrie, et comment les fonds publics se soutiendraient-ils?
Mais il est surtout deux avantages bien précieux que la police procure à ses administrés; vos aff'aires vous appellentelles dans un quartier évacué par l'émeute, vous courez la chance d'être assommé préventivement et pour le compte d'un tapageur évadé. Le cas échéant, vous ne vous fâchez point, parce que vous savez qu'avant de vous administrer, votre assommeur n'a pas le temps de vous demander votre passeport: homme pour homme, cela lui importe aussi peu qu'à un chasseur lièvre pour lièvre.
Cependant vous pouvez aller porter vos doléances chez M. le Préfet de police; si on a le droit de vous assommer, vous avez celui de vous plaindre; vous avez le bonheur de vivre dans un pays libre où tous les droits sont respectés. Si donc vous vous plaignez, vous avez la satisfaction de faire obtenir à votre assommeur, par la protection de vos contusions, la croix d'honneur ou quelque chose d'équi-resplendissant, ce qui vous donne une haute idée de votre influence et chatouille agréablement votre amour-propre d'assommé.
En second lieu, vous avez eu une relation quelconque, la veille de l'attentat, avec le maçon ou le cocher régicide. Le lendemain vous recevez la visite de M. le Commissaire de police, un homme sec, vêtu de noir, qui, en deux ou trois phrases, vous fait votre portrait de façon à ce que tous ses agents vous reconnaissent. Cette petite opération terminée, vos tiroirs sont mis au pillage, tous vos papiers passent par les besicles du chef de l'expédition, tous vos chiff"ons sont déployés, toutes vos boîtes, ne fût-ce qu'une bonbonnière, sont ouvertes; tout tube ou piston surpris chez vous est soupçonné d'avoir fait partie d'une machine infernale; on examine si votre couteau à papier n'est pas un poignard, s'il n'y a pas du sang sur votre jabot.
Avez-vous de reste, de votre dernière partie de chasse, quelque poudre ou quelques balles que vous n'ayez pas trouvé l'occasion de placer; ou, dans votre bibliothèque, le Bon sens infernal du curé Meslier ? <^14) Vous étiez du complot, vous ne pouvez plus vous en défendre ; on vous confisque, vous, vos balles, et votre malencontreux curé. Les balles et le curé vont ensemble au greffe, et vous allez tout seul en prison; on vous met au secret; un, deux, trois mois se passent, et vous y êtes encore. Vous oublieriez qu'il y a des humains semblables à vous par leur paletot et leur pantalon à souspieds, s'il ne vous en restait à peu près un échantillon dans la personne du geôlier et dans celle du juge d'instruction qui daigne, de temps en temps, vous faire jouir de son entretien; vous souffrez tout cela avec une indicible joie, songeant que c'est dans l'intérêt de la royauté que vous souffrez, et, qu'après tout, si on vous guillotine, votre nom deviendra historique. Mais au bout de deux ou trois autres mois, il vous arrive un petit désagrément sur lequel vous commenciez à ne plus compter : on vous annonce que vous n'aurez pas l'honneur d'être guillotiné à l'occasion de l'attentat et que vous pouvez retourner à votre famille et à vos affaires.
— Mais, mon curé Meslier ?
— Sur le raj'on d'un commis, au greffe.
— Et ma poudre ?
— Retirez-vous bien vite, si vous ne voulez pas qu'on vous resoupçonne.
Allons, Monsieur l'Agent, prosternons-nous, et rendons grâces à Dieu de nous avoir fait naître dans cette partie du monde où il y a une police secrète ; après, vous me recenserez au bénéfice des fonds secrets.
Je veux encore être recensé, parce qu'il n'y a pas assez de journaux subventionnés; le journal subventionné est le factotum du Gouvernement constitutionnel.
C'est le journal subventionné qui donne connaissance des réceptions et des fêtes officielles; qui transmet la dépêche télégraphique; qui dit à quelle heure la roj'auté est rentrée et sortie, combien de prises de tabac elle a introduites dans son auguste nez, combien de fois elle a éternué et qui lui a répondu : Dieu bénisse Votre Majesté; qui rédige à la liste civile ses réclames; qui dresse l'inventaire des objets d'art qu'elle a daigné marchander; qui préconise ses actes secrets de bienfaisance ; qui compte goutte par goutte les aumônes qu'elle laisse filtrer de sa main, et appelle sur sa caisse les bénédictions du ciel; qui fait la toilette de baptême des petits
princes; qui sonne des fanfares quand ils reviennent vieux guerriers du camp de Compiègne ; qui détache leur épée sous laquelle il feint de ployer, et l'accroche à un clou doré du trône, pour que la France se repose à son ombre.
Quand le Gouvernement perd physiquement quelqu'un de ses honorables amis, c'est le journal subventionné qui brode sur son linceul de grosses larmes reconnaissantes, des flambeaux qui s'éteignent, des piliers cassés par le milieu, et qui jette la dernière période sur sa tombe.
Si le Gouvernement a besoin d'une loi d'exception et qu'il veuille essayer l'opinion publique, c'est encore le journal subventionné qui fait la corvée.
Le journal subventionné, c'est un molosse qui garde la cour du château, qui accompagne, jusqu'à la rue, le ministère qui s'en va, et, après lui avoir donné la patte avec effusion, s'en revient avec le ministère qui lui succède.
N'est-il pas rassurant pour un ministère qui entre tout effaré au pouvoir, de trouver un ami de fondation qui l'éclairé et le défende?
Je veux encore que vous me recensiez. Monsieur l'Agent, parce que le bureau de l'esprit public est mal dirigé par M. Duchàtel, (15) parce qu'il n'a pas assez de rédacteurs, et que ces rédacteurs ne sont pas assez habiles pour faire passer pour de bon argent la fausse monnaie des sophismes ministériels. N'est-ce pas une honte pour tout logicien français de voir la prose départementale du Gouvernement battue toujours et partout par la prose de l'opposition, saint Michel enfin, terrassé par le diable?
Depuis bientôt onze ans que les journaux de préfecture maintiennent l'Ordre public, la Charte et la Royauté, contre les attaques de leurs confrères du peuple, ils sont à bout d'accusations et de mensonges. Ils ont beau prier le ministère de faire une nouvelle émission de calomnies, ce bon ministère, il ne sait plus, hélas! que leur répondre. Ses poignards, aiguisés par la presse démocratique, n'ont plus que le manche; ses échafauds de 93 ne sauraient supporter le transport, et son partage des propriétés est un Croquemitaine éreinté auquel les maires et les adjoints de village rient au nez.
Le Journal des Débats est, lui-même, sur les dents. Ses colonnes, jadis si pleines de sang, sont flasques et vides comme de vieux bas de soie qui gigotent au vent sur une ficelle; il ne vivote plus que de réminiscences ; c'est un pauvre affamé, réduit à manger ses excréments.
Allons, qu'on me recense pour quatre-vingt-six rédac-
teurs attachés au bureau de l'esprit public, afin que chaque département ait le sien.
Je veux aussi être recensé, parce que les forts détachés ne s'élèvent pas assez vite et que, d'un moment à l'autre, M. Guizot peut en avoir besoin.
N'est-ce pas, Monsieur l'Agent, que vous voudriez les voir sortir de terre et grandir comme une touffe d'herbes dans l'espace d'un été? n'est-ce pas que vous dormiriez plus tranquille s'ils étaient hors des mains des ingénieurs, déjà pleins de soldats et tout hérissés de canons?
Que nous font, à nous, les révolutions? nous n'y gagnons rien et nous y perdons toujours quelque chose. Les cachots du Mont-Saint-Michel (16) sont aussi profonds que ceux de la Bastille; les mandats préventifs sont d'aussi rudes empoigneurs que les lettres de cachet; et les lois de septembre sont pires encore que la censure.
Vous avez peur de la Monarchie! Et que nous fait la Monarchie à nous autres, prolétaires? que nous importe de crier vive le roi au lieu de vive la constitution? c'est quatre syllabes de moins dont nous bénéficions : qui vous a dit que le régime monarchique ne valait pas bien le régime constitutionnel? Ces Allemands, que vous appelez des têtes carrées, ont un gouvernement monarchique; pourtant ils sont gras et frais, leur pipe ne s'éteint pas, leur pot de bière n'est jamais vide, leur poêle est toujours chaud; ils ont des tas de choucroute sur leur table, du lard à leur plancher et des jambons à leur cheminée; parmi les Français, au contraire, qui ont l'avantage d'être libres, il y a deux ou trois millions de familles qui n'ont pas le pain quotidien.
N'admirez -vous pas, du reste, avec quelle subtilité M. Guizot a fait faire volte-face aux bastions et aux contreescarpes de son prédécesseur. M. Thiers avait mis ces pierres l'une sur l'autre pour nous servir de rempart contre l'étranger; M. Guizot lui a dit : « Petit homme, vous vous trompez d'adversaires : mes ennemis, à moi, ne sont pas au dehors, ils sont au dedans; et mes amis ce sont les étrangers qui me glorifient.
« Vos faubourgs sont très aimables, — un auguste personnage l'a dit et il ne m'appartient pas de le contredire — mais ils sont remuants, batailleurs, toujours prêts à dresser des barricades; la Charte s'est mise sous leur protection; si, au lieu de la froisser comme je fais de temps en temps, je voulais la déchirer, ils sont là quatre-vingt mille qui verseraient tout leur sang pour la défendre; mais quand
je les tiendrai un jour avec mes forts détachés, il faudra bien qu'ils restent en repos, et je ferai de leur Charte des papillottes pour Mme de Liéven. (i")
« Tu n'es que Thiers, et moi je suis Guizot : ton génie humilié doit se tenir chapeau bas devant le mien. Tu as fait poser à grands frais à l'entrée de ta maison une porte lourde et solide pour te défendre des voleurs, et moi je me sers de cette porte pour te tenir caserne dedans, et encore c'est toi qui portes la responsabilité de cette dépense. A ce grand cri d'opposition qu'on jette contre le recensement, je fais répondre par le Journal des Débats : C'est l'œuvre de M. Thiers : il a fait un trou profond au milieu du Trésor, il faut bien que je jette dedans millions sur millions pour le combler. » Enfin je veux être recensé :
Parce que le Gouvernement, vu la modicité de son budget, ne peut faire à Alger assez de dépenses inutiles; que la Chambre des députés ne se dégoûte pas assez vite de cette dispendieuse conquête; que personne n'a encore osé dire qu'il fallait abandonner cette province de sable qui n'est bonne que pour des Bédouins et des lions, et que les Anglais commencent à douter de la sincérité de nos promesses;
Parce que le ministère n'a pas entre ses mains assez de mojens de corruption, et qu'il reste encore quelques électeurs indépendants;
Que les sinécures ne sont pas en assez grand nombre;
Qu'il n'y a encore dans aucune administration plus d'inspecteurs que d'inspectés;
Que le ministère ne peut faire des cadeaux assez magnifiques aux arrondissements qui élisent bien;
Qu'il n'est pas alloué aux députés fonctionnaires en sus de leurs traitements une indemnité convenable durant tout le temps de la session;
Parce qu'on ne stipendie pas, quand un attentat a eu lieu, des crieurs publics pour ameuter le peuple contre la presse radicale;
Parce qu'on n'off're pas à lord Palmerston une férule d'or massif en reconnaissance de la leçon d'humilité qu'il a donnée à notre diplomatie;
Qu'on se contente de désarmer nos vaisseaux et de désorganiser notre armée, et que le ministère, pour accomplir son œuvre nationale, ne peut, faute d'argent, combler nos ports et démolir nos places fortes.