‹ PamphletsChapitre 41 sur 52 · VARIETE · texte numérisé non relu

VARIETE

Je croyais, moi, que le recensement était, à Nevers, en pleine prospérité; j'avais bien ouï dire qu'il s'était rencontré çà et là, dans les faubourgs, quelques portes instruites de leurs droits et de leurs devoirs, qui s'étaient fermées devant lui; que M. le Maire ayant lui-même frappé de sa main puissante à la porte de l'Hôtel de France, avait été opiniâtrement méconnu par cette porte, et que dans la rue du Rivage la brigade fiscale avait été accueillie par de belles et bonnes huées, auxquelles il n'avait manqué que le cornet à bouquin pour faire un véritable charivari. Mais l'Echo de la Nièvre m'avait rassuré sur tous ces points. Ses trois commères, surtout, provoquées par le Comité républicain, et dont l'une s'était écriée : « M'ontils trompée ces gueux-là, ra'ont-ils trompée ! » m'avaient inspiré une complète sécurité, et je me proposais d'aller, au premier jour, visiter M. M..., pour le féliciter sur le succès de sa campagne.

Mais hier, je rencontrai l'Écho de la Nièvre. Sa tête était baissée, son front pâle, son air abattu; deux grosses larmes ruisselaient sur ses joues amaigries, et tombaient comme une gouttière sur le pavé. Je crus qu'il avait perdu la clientèle de la préfecture, ou que, sans y faire attention, il lui était arrivé de dire la vérité, ce dont il avait des remords. Je me sentis ému de compassion et m'approchai de lui pour lui demander la cause de son chagrin.

« C'est un chagrin, me dit-il en s'essuyant les yeux avec un crêpe, auquel vous-même devez prendre part.

Quis diiri miles Ulyssei,

Teinperet a lacrymis

(1) Voir noie 1 du Pamphlet VII.

« Imaginez-vous que le recensement, qui avait commencé sous de si heureux auspices, va maintenant d'une manière déplorable. J'ai beau m'épuiser en démonstrations sur la légalité de M. Humann, et en bons avis à nos concitoyens, on ne m'écoute pas plus que si je parlais de ma bonne foi. Dans la rue du Commerce, à la place de la Revenderie et aux environs, toutes les maisons se ferment à notre approche; les femmes elles-mêmes partagent contre notre opération le ressentiment de leurs maris : c'est un véritable quatre-vingt-treize. M. M..., en est désespéré, et M. R..., en a le spleen.

« La première maison où entre M. R..., c'est un café de la place de la Revenderie. Il se présente avec cet air aimable qui n'appartient qu'à cette institution, et laisse son sbire, décoré d'une canne, à la porte. La maîtresse du logis s'avance vers lui d'un air aussi bien aimable, et lui demande ce qu'il faut lui servir. Diable, se dit à lui-même M. R..., jamais je n'ai encore été si bien accueilli. Voilà une place tout-à-fait hospitalière. C'est un plaisir d'être ici contrôleur; si cela continue, je dirai à ma cuisinière qu'elle cesse jusqu'à nouvel ordre de me préparer à dîner. Puis, s'adressant à la dame : J'accepterai, lui dit-il, une tasse de café, mais en attendant qu'elle refroidisse, permettez-moi. Madame, d'achever une petite opération que m'imposent mes fonctions de recenseur.

« Monsieur est recenseur, fit la dame avec une petite moue, en ce cas je dois vous dire que j'ai reçu l'ordre formel de mon mari de ne point vous recevoir.

— « Mais, Madame, fit M. R..., insistant comme cela lui est recommandé par M. Humann, le recensement n'est pas ce que vous pensez. C'est une opération par laquelle

— « Tout ce que vous voudrez, Monsieur; mais, j'ai reçu l'ordre formel de mon mari, au cas où vous ne vous retireriez au plus vite, de vous inviter à sortir. Vous comprenez. Monsieur, combien il me serait désagréable

— « Mais enfin. Madame, dit M. R... sans se décourager, écoutez-moi, le recensement est une opération par laquelle

— « Monsieur, fit la dame, je n'entends rien à ces questions, mais je vais vous mettre en présence d'un publiciste qui sera bien aise de discuter avec vous.

— « Volontiers, Madame; tant mieux. Madame; j'en suis enchanté. Madame; je prouverai facilement à ce Monsieur, que le recensement a pour but

— « Holà, Cerbère, fit la dame.

— « Or, Cerbère était un gros chien qui gardait la brasserie, et qui, un sbire du fisc lui ayant marché sur le pied

dans la rue de Nièvre, avait conçu contre le recensement une haine implacable. M. R..., qui ne sait ni aboyer ni mordre, le pauvre homme, voj'ant arriver ce publiciste qui grognait d'une manière déjà passablement menaçante, résolut de se soustraire, par la fuite, à une discussion peu digne de lui sous tous les rapports.

La maison suivante ne fut pas plus hospitalière à notre cher contrôleur. La maîtresse du logis était sur sa porte prête à mourir à son poste plutôt que de l'abandonner. Aussitôt qu'elle aperçut le digne homme, sa feuille d'une main, son crayon de l'autre, elle frappa du pied et s'écria : On n'entre pas Monsieur!

— « Et pourquoi cela. Madame? fit M. R... d'un air doux, ainsi que la circulaire Humann le lui prescrit.

— « Parce qu'on n'entre pas.

— « Mais, Madame, le recensement n'est pas ce que vous croyez; c'est une opération qui tend à

— « Qui tend à vous faire fermer la porte au nez. Et elle ferma, en effet, sa porte avec violence, laissant là le contrôleur si stupéfait, si pétrifié, que son craj'on lui en tomba des mains.

Je fus obligé, pour le faire revenir à lui, de lui adresser quelques paroles d'encouragement. Si j'avais eu un peu de rhum à ma disposition, je crois que cela eût mieux valu. Quoi qu'il en soit, nous nous présentâmes à une troisième porte.

« Désolée de ne pas pouvoir vous recevoir, fît une vieille femme de soixante-dix ans, avançant sa tête ridée hors de la porte ; mais mon mari n'est pas à la maison.

M. R^i. répondit avec une admirable présence d'esprit : Mais, Madame, nous n'avons pas besoin de votre mari pour vous recenser

— « Y pensez-vous, Monsieur? le voisinage en causerait, je ne veux pas me compromettre pour le fisc.

J'entendis M. R... murmurer entre ses dents : Vieille

Je ne saurais dire quelle épithète il ajouta, mais j'en conclus qu'il était sous l'étreinte d'une violente torture morale.

Nous passâmes à une autre maison : « Monsieur, je vous en supplie, ouvrez-moi la porte pour l'amour du roi; voyez, ma feuille est blanche encore, et vous aurez les prémices de mon crayon. Je serai indulgent pour vous, Monsieur, et si vous avez quelque tuile qui manque à votre toit, quelque lézarde à votre mur, je ne vous compterai pas cela pour une lucarne. — Monsieur, l'opération que vous exécutez est illé-

gale, et je ne puis me faire votre complice. — Illégale, Monsieur! et qui a pu vous faire concevoir du fisc une aussi mauvaise opinion? M. Humann, illégal! mais vous n'avez donc pas lu l'Echo de la Nièvre. — Je vous préviens, Monsieur, que si vous ne vous retirez, je vous en jette un numéro sur la tète. » Vous sentez combien je dus être choqué de cette impertinence; mais je la subis sans mot dire, de peur d'exaspérer encore ce factieux, qui me semblait homme à exécuter sa menace.

« Ici, je l'avoue, ma force d'âme accoutumée me manqua, et j'engageai M. R... à se retirer devant une réprobation aussi générale. Il me prit la main et la pressa contre son registre : « C'est à vous, mon ami, me dit-il, à vous retirer. Vous n'êtes pas obligé, vous, de subir ces humiliations, à moins toutefois que M. le Préfet ne vous ait ordonné le contraire. Allez à votre bureau, vous y préparerez un de ces magnifiques articles que vous savez si bien faire, dans lequel vous annoncerez que le recensement ne trouve à Nevers aucune opposition, qu'il est reçu partout avec la plus grande cordialité, et, qu'à l'heure qu'il est, on m'a fait boire plus de dix verres de limonade, et laissez-moi accomplir mon destin! » Ces paroles me touchèrent jusqu'aux larmes, et j'eus honte de jiia pusillanimité. « L'article dont vous me parlez, dis-je à M. R..., est fait depuis hier. Croyez-vous donc, mon cher ami, que j'ignore mes devoirs et que je mette dans leur accomplissement une aussi coupable négligence.

— Noble et généreux rédacteur! me dit M. R... avec âme, vous seriez digne de passer à la rédaction du Journal des Débats; je ne vous presse plus de vous éloigner. Je sais que, dussions-nous avoir ici à braver les protestations de tous les roquets du quartier, et laisser sur ce pavé une partie de nos mollets, vous resterez. — Vous m'avez bien apprécié, lui répondis-je, avec une émotion bien sentie; mais ne nous attendrissons plus l'un l'autre comme des femmes, et opérons comme des hommes. Depuis dix ans je maintiens l'ordre public dans ce département: je ne faillirai pas à ma mission.

Le premier auquel la fortune nous adressa était un jeune homme à moustaches, qui fumait son cigare sur le seuil de sa porte. M. R... l'aborda avec politesse et lui dit: Monsieur Germanicus, comment vous portez-vous? — Diable, je ne sais si je dois vous répondre; je trouve votre question quelque peu insidieuse. Si je m'avoue mieux portant et plus gras que l'année précédente, vous m'augmenterez ma cote personnelle,

tandis que si j'avais perdu une jambe, vous ne me feriez aucune déduction.

— « Oh! Monsieur Germanicus! qui vous a donné une pareille idée de nous? Mais, est-ce que vous lisez les journaux?

— « Jamais, Monsieur. Depuis que la presse est muselée, et qu'il n'j^ a que les feuilles ministérielles qui aient leur franc-parler, je ne les lis plus.

— « Voilà, mon cher Monsieur, d'où vient l'erreur; vous vous êtes laissé égarer par les déclamations des soi-disant patriotes. Si vous lisiez les journaux ministériels, surtout l'excellent Journal des Débats, vous sauriez que le recensement a pour but de diminuer les contributions.

— « Vraiment, Monsieur?

— « Demandez plutôt à monsieur l'Echo de la Nièvre que voilà.

Je baissai la tête en signe d'assentiment et M. R... continua :

— « Monsieur Germanicus, comment vous nommezvous?

— « Comment je me nomme? Vous venez de prononcer deux ou trois fois mon nom.

— « Pardon, mon bon ami, mais c'est votre prénom qu'il nous faut; j'espère bien que vous ne nous refuserez pas votre prénom?

— « Au lieu d'un, je vais vous en donner trois : Blaise- Jean-Pierre.

— « Magnifiques prénoms, mon ami, et que vous êtes bien digne de porter : Jean Racine, Pierre Corneille, Biaise Pascal. Mais vous avez là une superbe maison, M. Germanicus; oh! que je serais heureux que mes facultés particulières me permissent d'avoir un tel appartement. Combien cela peut-il valoir de loyer? Je parie que, sur l'apparence de cette maison, les répartiteurs communaux ont évalué beaucoup trop haut le chiffre de votre lo^'er; une déplorable erreur, mon ami, de la part de ces gens-là, c'est qu'ils veulent faire une besogne à laquelle ils n'entendent rien; demandez à mon ami VEclio de la Nièvre que voilà, s'ils ne lui avaient pas augmenté de trois cent cinquante le nombre des fenêtres de son hôtel.

— « De trois cent quarante- neuf, repris-je, mon cher contrôleur; il ne faut pas exagérer les choses, la bonne foi que j'ai toujours professée me fait un devoir de vous contredire, et vous seriez M. Humann lui-même, oui, M. Humann en costume, que je relèverais cette inexactitude.

— « Je parie, ajouta M. R..., que monsieur paie au moins dix fenêtres de trop ?

— « Vous vous trompez, reprit le jeune homme, il n'j' en a pas dix dans la maison. Mais, qu'est-ce que j'allais dire là? Pardon, Monsieur; j'ai rendez-vous à deux heures et il est une heure cinquante-cinq minutes. Là-dessus il tira la porte à lui et il s'éloigna.

« Ce dernier coup abattit tout-à-fait le courage de M. R... Mon ami, lui dis-je, ne vous désolez pas ainsi; soyez homme et contrôleur; la fortune est journalière: aujourd'hui les huées, demain les acclamations; aujourd'hui on vous dit : Vous n'entrerez pas, M. R...; demain on vous dira : M. R... donnez-vous la peine d'entrer. C'est ainsi qu'est fait ce misérable peuple; mais que voulez-vous? il faut bien prendre les événements tels que Dieu nous les envoie. Cependant, comme il faut que vous recensiez quelque chose, sans quoi votre fibre recensatrice s'émousserait, et vous ne pourriez plus distinguer les fenêtres des lucarnes, venez avec moi; je vous abandonne mon hôtel, vous le recenserez de la cave au grenier. Si mes abonnés qui languissent là-haut sur leur ficelle profitent de l'occasion pour s'échapper, je ne m'en plaindrai pas; j'accorderai même en l'honneur de votre visite, la liberté à quatre des plus débinés d'entre eux; ensuite nous irons recenser votre maison ; votre femme ne nous interdira sans doute pas l'entrée.

« Vous êtes un homme d'un bon conseil. Monsieur,

dit M. R.... et je m'étonne que si souvent on vous ait envoyé

Mais demain nous irons trouver M. le Maire; nous prierons cet excellent magistrat de nous venir en aide; il nous prêtera bien encore une fois un reflet de son écharpe.

« Nous mîmes cette idée à exécution, et M. le Maire consentit en efî'et à nous accompagner. Nous nous adressâmes d'abord, et pour cause, à l'entrepreneur de l'éclairage communal, citoyen pour lequel, avec un commissaire de bonne volonté, chaque bec d'éclairage peut devenir la cause d'un procès. M. le Maire, sans faire semblant de rien, étendit la main vers le réverbère qui se dandinait comme un benêt sur sa ficelle, sans se douter de son influence, et dit à l'éclaireur : Monsieur, j'espère que vous ne nous refuserez pas votre porte. Le monsieur ouvrit en effet, mais seulement à condition qu'on ne recenserait que ses portes et fenêtres.

« Ce succès nous sembla d'un bon augure, et nous crûmes à un retour de fortune ; mais, quelle humiliation ! l'autorité de M. le Maire fut partout méconnue, et une dame.

oui, j'en rougis pour le beau sexe nivernais, une dame alla jusqu'à dire à son premier magistrat: Vous feriez bien mieux de faire monter de l'eau dans la pompe. Un maire laisser M, R... dans l'embarras pour aller au secours d'une pompe dérangée! mais considérez donc. Madame, ce qu'est M. R..., et ce qu'est un tuyau de pompe. N'est-il pas bien plus urgent de préparer au fisc des matériaux pour élever le chiffre des contributions, que d'épancher de l'eau dans les rues? Apprenez qu'un maire, qui s'acquitte de ses fonctions d'une façon aussi paternelle, est digne de toute votre admiration! Voilà le récit que me fit en pleurant l'Echo de la Nièvre. Comme les faits que nous rapportons ne sont pas pris dans sa partie officielle, nos abonnés peuvent y ajouter toute confiance.

Nota bene. — Le fisc s'est présenté aujourd'hui chez notre imprimeur, il voulait compter l'ouverture de notre boîte comme une lucarne, sous prétexte que notre prote respirait par cet organe plus d'air qu'il ne lui en était dû par le Gouvernement. Nous avons protesté avec énergie contre cette exorbitante prétention. Notre impartialité nous fait un devoir de dire que nos observations ont été bien accueillies; seulement il a fallu nous engager à rétrécir l'ouverture de notre boîte. Il paraît que, d'après les instructions de M. Humann, l'ouverture de toute boîte ne doit avoir que juste la largeur nécessaire pour laisser passer un carré de papier. M. Humann se plaint que des abus graves se sont introduits dans la construction des boîtes; que par leur bouche toujours ouverte elles enlèvent frauduleusement au Gouvernement une portion considérable de son atmosphère. Les agents du fisc ont reçu des ordres formels pour faire exécuter rigoureusement le règlement à cet égard.

Pamphlet VIII

PHYSIOLOGIE DE L'ELECTEUR DE PETITE VILLE

NOTICE

Portrait satirique d'un caractère général et dans le genre de La Bruj'ère. Les préoccupations politiques du moment: réforme électorale, recensement, approche des élections législatives de 1842, peuvent en expliquer le sujet, mais le but de l'auteur nous échappe. Ce pamphlet ressemble plutôt à un délassement littéraire. Le titre de Physiologie en est la preuve. Tillier a voulu s'exercer dans un genre fort en vogue en 1840-1841. Pour ces deux années, on a relevé plus de 130 Physiologies sur les sujets les plus divers et les plus bizari-es : Physiologie du bourgeois, du buveur, du calembour, du célibataire, de la chanson, du député, de Vélecteur, du diable, de l'épicier, de la temme, du poète, du prêtre, etc., etc.). Ce fut une véritable épidémie, au point que l'on put chanter sur l'air de la Bonne Aventure :

Semblables aux champignons.

Après une pluie.

On vit de ces embryons

La ville remplie. Chose étrange à concevoù-.

Chaque homme voulut avoir

Sa physiologie O gué!

Sa physiologie.

Cf. Bibliographie parisienne : Tableaux de mœurs, par Paul Lacombe, parisien (Paris, Rouquette, 1887). — Tillier distingue l'électeur à 200 francs et quelque chose de l'électeur à 200 francs tout court. Ces électeurs de petite ville sont des agriculteurs et par conséquent des amis de M. Dupin. Là peut-être est l'intention du pamphlet.

TEXTE. — Association, 7 novembre 1841 ; — Edition des Œuvres (Nevers, Sionest, 1846, t. IV, p. 245).

PHYSIOLOGIE DE L'ELECTEUR DE PETITE VILLE

L'électeur est fait comme tout le monde, il est borgne, boiteux, manchot ou bien fait; c'est un sot ou c'est un homme d'esprit, selon que l'a voulu la natui-e. La dignité électorale ne change rien ni au physique ni à l'intelligence du titulaire. Vous êtes électeur, vous l'êtes depuis hier, et demain, avec l'aide du recensement, je serai peut-être électeur. Vos habitudes n'ont point changé avec votre patente et votre cote mobilière, et les miennes ne se modifieront pas sans doute avec mon bordereau. Cependant, il y a dans l'électeur, surtout dans l'électeur de petite ville qui paye deux cents francs et peu de chose au-delà de contributions, quelque chose siii generis, quelque chose qui, aux yeux de l'observateur qui a un peu de tact, le distingue de son voisin; entre deux fermiers, deux épiciers, deux petits propriétaires, dont l'un est électeur et l'autre ne l'est pas, les yeux fermés je mettrais la main sur l'électeur.

L'électeur de petite ville, l'électeur à deux cents francs et quelque chose, ne perd pas un centime de l'importance que lui donnent ses deux cents francs de contributions; il se carre dans son privilège, il parle à tout propos, et le plus souvent sans propos, de son député qui l'estime; quand il arrive que celui-ci lui fait visite, il le reconduit, le chapeau ou la casquette de loutre à la main, jusqu'au milieu de la rue, pour que personne n'en ignore. Lorsque son député lui envoie un discours, s'il n'est pas affranchi, il le refuse sans miséricorde ; s'il lui vient franco, il le reçoit des mains du facteur avec un respectueux empressement : il le prête à ses voisins lettrés, il va le lire à son compère, il le commente, il le discute, il croit que c'est pour lui un devoir de l'admirer, et il fait tout ce qu'il peut pour le trouver magnifique. Il finit ordinairement son analyse par ces mots : « Jamais le grand orateur, le grand homme ou le grand publiciste n'a jamais si bien parlé. » Lorsqu'il l'a lu, relu et cent fois relu, il le laisse traîner négligemment sur sa cheminée ou il l'intercale entre la glace et la muraille, mais toujours de façon que la suscription et le titre soient étalés aux yeux des allants et venants.

Le jour des élections est pour lui un jour solennel, un véritable jour de fête; à tous ceux qui l'approchent, il en parle quinze jours à l'avance. Il remplit avec une exactitude

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religieuse toutes les formalités prescrites par la loi ; il attend ce jour-là, le beau jour, le grand jour, pour faire retaper son castor, remonter ses bottes, ou pour se donner une redingote neuve dont il a longtemps délibéré la forme, la couleur et le chifiFre avec son épouse; il est prêt deux heures à l'avance, il traverse les rues d'un air affairé, il mettrait volontiers sa carte électorale sur son chapeau, il a toujours soin de se mêler au groupe où prédomine un homme d'importance; s'il peut au passage accrocher une poignée de main à son candidat, il est au comble de la joie.

L'électeur est le protecteur de toute sa famille, de ses amis, de ses connaissances. Ses neveux et cousins le regardent comme une Providence ; ils disent : « Mon oncle l'électeur, mon cousin l'électeur. » Avec sa protection, il n'est rien de si haut où ils ne puissent arriver. L'électeur apostille des pétitions; il adresse des lettres de recommandation à son mandataire; il le fait intervenir dans toutes ses affaires qui ont un peu d'importance.

Notre électeur a ordinairement trois ou quatre enfants du sexe masculin; ils sont tous au collège du chef-lieu d'arrondissement : il ne néglige aucun sacrifice pour faire leur éducation. Il est rare, du reste, que son député ne lui vienne point en aide et ne lui fasse obtenir pour l'un d'eux une demibourse dans quelque collège de département. Il dit à l'oreille de ses voisins que son député ne les laissera pas là; il bâtit sur leurs têtes les plus beaux châteaux en Espagne. Lorsqu'il est en famille, il dit de celui-ci, mon procureur du roi; de celui-là, mon receveur particulier; de cet autre, mon souspréfet; pour le quatrième, dit-il en se regorgeant, il sera comme son père; il sera cultivateur.

L'électeur à deux cents francs tout secs, a ordinairement la probité légale, la probité du Code ; son économie frise l'avarice et son habileté effleure la finesse. Il est aventureux ; il a confiance dans sa qualité d'électeur : il ne craint pas de s'embarquer dans une affaire épineuse; il compte sur l'influence de son député pour le tirer d'embarras. Il s'adresserait volontiers à l'honorable pour faire verdir ses prés et jaunir ses moissons.

Notre électeur accepte rarement une épaulette dans la Garde nationale. L'épaulette et les moustaches ne vont point à sa paisible allure; mais il est fabricien, membre du comité de vaccine, conseiller municipal, et le maire a quelquefois l'air de le consulter.

Lorsque l'électeur va à Paris vendre ses laines ou ses bestiaux, il ne manque jamais d'aller faire visite à son député;

il ferait plutôt le sacrifice d'une course en omnibus. Que saisje, moi? il perdrait plutôt ses arrhes au bureau des diligences. Lorsqu'il est de retour dans sa famille, il raconte complaisamment et aussitôt qu'il s'est débarrassé de sa houppelande de voyage, comme quoi son député, après lui avoir serré la main et lui avoir demandé comment il se portait, lui a dit : « Excusez, mon cher, je fais partie de telle commission et les travaux dont je suis chargé m'empêchent de vous entretenir plus longtemps.» Du reste, il n'a oublié aucun détail de cette mémorable visite. Le fauteuil du député était de telle couleur, la tapisserie était de telle façon; il y avait tel tableau accroché à la muraille. Il voudrait pouvoir montrer sur sa main l'étreinte effacée de l'honorable. Il n'oublie qu'une chose : c'est de faire le rapport de ce qu'il a vu dans l'antichambre; sa femme et ses enfants l'écoutent, l'œil fixé, la bouche entr'ouverte, et croient fermement que leur mari et père est un grand personnage.

L'électeur se ferait scrupule de quitter Paris sans avoir assisté à une séance de la Chambre.

Pour peu que son député ait reçu les honneurs de la lithographie, il a son portrait appendu à sa cheminée dans un cadre noir surmonté d'un porte-montre.

L'électeur à deux cents francs tout court n'est ordinairement d'aucun parti; il ne s'occupe point de politique; il ne lit pas les journaux; il sait qu'il y a eu en 1830 une révolution, que Louis-Philippe est maintenant sur le trône; mais, au-delà, il ne sait plus rien : il n'y a plus pour lui qu'ombre et ténèbres. Si vous lui demandez pourquoi il donne sa voix à M. tel, il vous répondra que c'est que M. tel fait du bien au pays.

J'allais oublier de dire que l'électeur à deux cents francs sacrifie magnifiquement sa pièce de cinq francs pour tous les banquets et les bals par souscription qui s'organisent sous la protection du sous-préfet de l'arrondissement.

Pamphlet IX

NOTICE

Ce pamphlet parut dans V Association le 24 février 1842. Dans le même numéro et en gros caractères on lisait cette annonce : Poésies de maître Adam Billaut, menuisier de Nevers, précédées d'une notice biographique et littéraire par M. Ferdinand Denis, conservateur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, et accompagnées de notes par M. Ferdinand Wagnien, avocat. Edition complète, ornée de 8 portraits. (Nevers, imp. J. Pinet, 1842).

Il y a un étroit rapport entre ces deux publications; l'édition d'Adam Billaut (1842) fut l'occasion du pamphlet. Le pamphlet est l'épilogue esthétique, l'édition le dénouement matériel d'une querelle littéraire suscitée en 1836, au sujet d'Adam Billaut, par le professeur de rhétorique du collège de Nevers, M. Morellet.

La querelle dura une année entière (fin 1835-fin 1836) et passionna les lettrés nivernais. Les adversaires du professeur le criblèrent d'épigrammes sous le titre de Morelléiades , Morellesiana, où sonnait comme un refrain le titre de professeur de rhétorique. De cette polémique se dégagea la ph3'sionomie originale de M. Morellet, désormais inséparable de son titre; il devint le type du professeur de rhétorique et c'est lui qui, sans être nommé, servit de modèle à Tillier. Voici l'origine et l'histoire de la querelle.

Le 20 décembre 1835 et le 14 janvier 1836, l'Echo de la Nièvre publia en feuilleton six pièces prétendues inédites du poète-menuisier de Nevers, Adam Billaut. Ces pièces avaient été envoyées de Paris par Abel Hugo, (1) frère aîné de Victor Hugo, à Ferdinand Wagnien,

(1) Le nom fut révélé par le rédacteur en chef de l'Echo de la Xiévre, le 1" décembre 1836. « M. Morellet, dit-il, publia dans VEcho de la Nièvre quelques petites pièces qui lui valurent une polémique assez plaisante avec le spirituel auteur de l'article sur Saint-CjT (cathédrale de Nevers).» Cet article ou plutôt cette lettre, du 6 mars 1836, signée A. H. (Abel Hugo), adressée de Nevers à V. Hugo et commençant par ces mots : « Mon cher poète », est une description archéologique de la cathédrale de Nevers, et que l'auteur devait reproduire dans l'ouvrage : France historique et inonuiaentale, par Abel Hugo (1836). L'année précédente, A. Hugo avait publié la France pittoresque. 11 avait écrit une histoire de Napoléon dont un fragment, Waterloo, parut aussi dans r£e/io de la Nièvre (2.5 juin 1836) et signé entièrement A. Hugo. On sait qu'Abel Hugo, né en 1798, mourut en 1835.

avocat et publiciste qui, depuis deux ans, préparait une édition nouvelle des poésies de Maître Adam. Wagnien prétendait même avoir remis en 1835, au rédacteur en ctief et imprimeur de l'Echo de la Nièvre, un prospectus indiquant son projet. Mais ce prospectus, « sous l'influence de préoccupations politiques qui eussent fait manquer la souscription », n'avait pas été publié, et de plus le futur éditeur comptait pouvoir décider Béranger à faire une notice sur le poète populaire. En attendant, il essaj'ait d'intéresser le public à la cause d'Adam Billaut en publiant des fragments inédits ou soi-disant tels, dans l'Echo de la Nièvre.

Cette publication avait rencontré dans M. Morellet, (1) depuis un an professeur de rhétorique au collège de Nevers, un juge très averti qui n'eut pas de peine à démontrer que les pièces publiées non seulement n'étaient pas inédites, mais qu'elles avaient subi des changements maladroits qui altéraient entièrement le caractère et la physionomie du poète. Il renvoj'a le public et le « mystificateur » aux Chevilles (édit. de Rouen, in-12, 1654) et au Vilebrequin (édit. de Paris, in-18, 1663 [Cf. Echo de la Nièvre, 11 fév. et 6 mars 1836]).

Mais l'auteur de la découverte (A. Hugo) lui fit (Echo de la Nièvre, 25 fév. 1836) une écrasante réponse de 500 lignes, signée : « Votre indigne adversaire, » où le malheureux professeur vit commenter, avec l'intarissable faconde des Hugo, les moindres particularités de sa lettre de protestation qu'il avait cru devoir signer de son titre de professeur de rhétorique au collège de Nevers. Ce nom de Morellet, déjà célèbre dans les lettres, fut, pour A. Hugo, l'occasion d'un parallèle désobligeant pour le petit-neveu de l'abbé Morellet. « Je redoutais de voir surgir devant moi l'ombre poudreuse de Morellet, le sévère académicien, l'inflexible aristarque qui frappa toujours sans pitié et devant lequel Atala, cette ravissante création de notre grand poète, M. de Chateaubriand, ne put pas même trouver grâce. A la place du redoutable critique qui m'épouvantait si fort, je trouve un jeune adversaire, de la famille il est vrai, mais courtois et plein de gracieuseté. Je redoutais encore dans vos mains les armes héréditaires.... Aussi, loin de revêtir l'arme lourde et pédante de votre oncle, vous avez choisi une lance rompue et des armes émoussées. » Et vingt fois, dans cette longue lettre qui ne réfute rien, réapparaissent des phrases de ce genre : « Vous avez voulu nous faire

(1) Il venait d'Albi, où il avait débuté au sortir de l'Ecole normale. Professeur de rhétorique au collège de Nevers de 1835 à 1842, puis professeur d'histoire dans le même établissement (1842-1846), et de 1846 à 1849, professeur d'iiistoire à Saint-Etienne; il reparaît à Nevers en la même qualité de 1850 à 1856. II entre alors dans l'adnùnistration, débute comme principal au collège de Clamecy (1856); il est ensuite nommé censeur au lycée de Bourg jusqu'en mai 1859, puis à Bourges (1859-mai 1863); il va de là à Montpellier et, enfin, à Colmar jusqu'en 1870. Il vécut comme censeur retraité à Paris, où il mourut. 11 a écrit plusieurs monographies historiques sur le Nivernais (Cf. Bulletin de la Société nivernaise). Son œuvre principale est VAlbum du Nivernais, en collaboration avec Barat et Bussièhe (Nevers, E. Bussière, 1840, 2 vol. in-4°). II était né à Gênes. (Sur son caractère, voir Notes du Pamphlet).

savoir que la délicieuse Etude poétique (i) que l'Echo nous a transmise était de M. J.-N. Morellet, professeur de rhétorique au collège de Nevers. Vous avez voulu signer votre œuvre de tous vos prénoms et qualités. Vous avez eu peur que l'on ne vous confondît avec un autre Morellet ou que l'on oubliât que vous êtes professeur de rhétorique. » Tous ces coups d'épingle n'empêchaient pas le professeur d'avoir raison. On se rabattait sur l'étalage qu'il faisait de son titre, sur les vers ou la prose qu'il avait publiés, mais en somme, dans la question d'Adam Billaut, la justesse de son goût et son savoir demeuraient inattaquables.

La querelle s'envenima tout à coup dans les derniers mois de 1836. M. Morellet, après M. Wagnien, avait conçu l'idée de rééditer Adam Billaut et il en parla au mois d'août à M. Norbert Duclos, rédacteur et imprimeur de l'Echo de la Nièvre. Celui-ci allégua des engagements antérieurs avec M. Wagnien et accepta cependant que M. Morellet, en qualité de collaborateur, fît la rédaction du prospectus pour l'édition que préparait Wagnien. Le prospectus déplut à l'imprimeur. « M. Morellet, dit-il, s'est mis un jour dans la tête que son nom était devenu une puissance, qu'il lui appartenait désormais de diriger seul notre entreprise, et il a prétendu nous imposer un prospectus de sa façon, avançant hardiment que personne avant lui n'avait eu cette lumineuse idée, et décorant pompeusement ledit prospectus de ses nom, prénoms et qualités : J.-N. Morellet, élève de l'Ecole normale, professeur de

rhétorique au collège de Nevers, correspondant historique, etc

En vain l'imprimeur, avec force circonlocutions oratoires, voulut-il faire comprendre à l'auteur que son prospectus, un peu faible, avait besoin d'être retouché, et que d'ailleurs son nom était tout au moins inutile, puisqu'aucun de ses collaborateurs n'avait la prétention d'y attacher le sien, M. Morellet soutint que son prospectus était excellent, et, quant à son nom qu'il cloue partout, qu'il crierait volontiers par dessus les toits, ce nom merveilleux, répondit-il à la fin avec une admirable naïveté, ferait précisément la fortune du livre et le succès en était assuré dès qu'on saurait que lui, Morellet, professeur de rhétorique, était à la tête de l'entreprise. » (Echo de la Nièvre, art. Adam Billaut et M. Morellet, l«r déc. 1836). M. Morellet ne goûta point ces raisons ; il alla porter son prospectus à un autre imprimeur et le lendemain ledit prospectus, imprimé aux frais de l'auteur,

(1) M. Morellet avait publié dans l'Echo de la ?\iévre (.31 janvier 1836) une poésie intitulée : Etude poétique sur Shakespeare. — Le Matin, dialogue entre Roméo et Juliette, signée J.-X. Morellet, professeur de rhétorique au collège de Nevers. Voici le début :

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