JULIETTE
Veux-tu déjà partir? A l'Orient encor
Du jour ne brille pas la chevelure d'or.
C'était le rossignol et non pas l'alouette.
Dont la voix a frappé ton oreille inquiète. On y relève les métaphores classiques : le roi de la lumière, les flambeaux de la nuit, la plaine éthérée, les blancs rayons du bel astre des nuits, etc., etc. Voir encore dans la Revue de la \icure' (1842) deux poésies de Morellet, extraites des Feuilles perdues, recueil annoncé comme devant former un beau volume format Charpentier, prix : 3 fr. 50; on ne trouve pas trace de cet ouvrage, qui devait être édité par souscriptions.
circulait dans la ville, annonçant un premier volume des poésies de maître Adam Billaut, à l'usage de la jeunesse, et un volume supplémentaire qui contiendrait le reste pour les souscripteurs dtsirant les œuvres complètes. Puis, dans une réplique à M. Duclos (avec ordre d'insertion), il se justifiait ainsi d'étaler son titre : « Pour le titre de professeur de rhétorique, je n'ai qu'une seule chose à dire : Ayez-le, si vous pouvez. » Ce trait malencontreux de vanité blessée lui valut maintes épigrammes, comme celles-ci : « Depuis que M. Morellet est professeur de rhétorique, personne n'a plus envie de le devenir. » — « M. J.-N. Morellet dit que le talent ne manque pas à maître Adam, c'est la différence qui existe entre lui et le professeur de rhétorique. »
L'Echo de la Nièvre (15 déc. 1836) publia encore, sous le titre de Morellesiana, dix épigrammes signées F. W. (Ferdinand Wagnien). Finalement, M. Morellet, soit insuccès de son prospectus, soit lassitude, renonça à publier son édition d'Adam Billaut. Le rédacteur en chef de VEcho (15 déc. 1836) déclara que le combat finissait faute de combattants, que « la malencontreuse édition, cause délo3'ale de tant d'encre versée, était morte pour toujours. »
Ferdinand Wagnien put donc travailler à loisir à celle qu'il préparait. 11 y consacra les cinq années suivantes, laissant à M. Ferdinand Denis, conservateur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, le soin d'écrire une notice biographique et littéraire. L'édition fut d'abord publiée en vingt livraisons à la fin de 1841, puis annoncée pour la première fois en volume dans l'Association, le 13 janvier 1842.
Or, Ferdinand Wagnien éciivait à ce moment des chroniques théâtrales dans le journal dont Tillier était le rédacteur en chef. Il mit certainement celui-ci au courant de la querelle littéraire et lui suggéra peut-être l'idée, les passions étant calmées, de tracer un portrait général du professeur de rhétorique, dont il avait sous les yeux un vivant original. D'autre part, Tillier avait eu l'occasion de juger son modèle. Au mois d'août 1841 (les 8, 9, 26, 29) avaient paru dans l'Association sous l'initiale Z..., des articles de critique littéraire sur un volume de poésies « Une voix du Morvand », par Antony Duvivier, instituteur communal à Nevers. Le critique Z... corrigeait les vers du poète comme un professeur un devoir d'élève. Tillier fit des remarques critiques sur celles du critique lui-même, qui invoquait sans cesse les noms de Bacine et de Fénelon. « Il me fait l'effet, disait-il en parlant de Z..., d'un régent bien d'aplomb dans sa chaire, qui corrige
les devoirs de ses écoliers L'auteur de cette revue ne comprend-il
que le latin et le grec? » Et, pour répondre à l'admirateur de Racine, Tillier montra le ridicule de certains vers du récit de Théraméne, comme plus tard dans son pamphlet. Or, l'auteur des articles sur les poésies de Duvivier est à n'en pas douter un universitaire d) et très
(1) Le critique se dévoile dans celte phrase : « L'auteur (M. Duvivier) est professeur et j'ai la certitude qu'il sentira aiixxi bien que moi la justesse de mes remarques. » Observons que Z... donne à l'instituteur communal le titre de professeur en le rapprochant de lui. 11 n'est pas surprenant que M. Morellet ait gardé l'anonjme, en raison des reproches qu'on lui avait pre cédemment adressés sur l'étalage de ses titres. De plus, il n'écrivait plus dans VEcho de la \iévre, qui l'avait maltraité, et il ne se souciait sans doute pas de s'afficher dans un journal de l'opposition.
vraisemblablement M. Morellet. Un lecteur instruit ne saurait se méprendre sur ces remarques de critique détaillée qui dénotent des pratiques d'enseignement littéraire très appropriées à une classe de rhétorique. Tillier, on le sent à ses propres critiques, ne s'y trompa point et dans sa Physiologie du Professeur de rhétorique, on lit des remarques analogues à celles qu'il avait déjà exprimées sur les articles signés Z... Au reste, le critique de Duvivier dut être froissé du procédé de Tillier, caria fin de son étude ne parut pas dansV Association. Tillier a noté dans son pamphlet l'effet produit sur le professeur de rhétorique par les critiques qu'il avait faites du stj-le de Racine.
Ainsi donc, l'édition des œuvres d'Adam Billaut, réveillant le souvenir d'une querelle littéraire dont le professeur de rhétorique fut la victime, les rapports de Ferdinand Wagnien, l'ancien adversaire de Morellet, avec V Association et Claude Tillier, les critiques de Tillier lui-même contre le puriste Z..., aisément reconnaissable, toutes ces circonstances contribuèrent à dégager la phj sionomie du professeur de rhétorique. Le type était prêt pour une physiologie. L'allusion véritable à l'original fut marquée dans le journal l'ylssoc/a/ion (24 février 1842) par la publication simultanée du pamphlet et de l'annonce des Poésies de maître Adam Billaut, etc...., accompagnées de notes par M. Ferdinand Wagnien, avocat. Il y a dans la Physiologie du Professeur de rhétorique des traits particuliers et des traits généraux. Mais Tillier avait sous les yeux un original qu'il n'a pas pu ne point observer, et cet original lui a fourni bien des traits que, seule, une étude historique permet de discerner aujourd'hui.
TEXTE. — Association (24 fév. 1842). — Edition des Œuvres (Nevers, Sionest, 1846, t. IV, p. 251). Ce pamphlet a été reproduit avec des coupures dans l'édition de Mon Oncle Benjamin (Bruxelles et Leipzig, Kiessling, Schnée et C'% édit., 1854, 2 vol. in-32). On a supprimé : 1° depuis « Or pour faire des vers » jusqu'à « Vous croyez que pour faire des vers; » 2° depuis « Je demandais un jour » jusqu'à « Toutes les facultés intellectuelles » ; 3" depuis « Je connais un professeur )/ jusqu'à « Par compensation, il déteste cordialement Victor Hugo. »
SOURCES. — Echo de la Nièvre de décembre 1835 à décembre 1836. — Association, 8, 9, 26, 29 août 1841.
Le professeur de rhétorique est un type non moins saillant dans la société que le maître de danse et le coiffeur. Le digne homme est non seulement professeur, mais il est encore professeur de rhétorique : entre lui et le professeur ordinaire, il y a la même différence qu'entre la tulipe simple et la tulipe panachée, entre le canard vulgaire et le canard de Barbarie, entre le chat de l'espèce commune et le chat angora; le professeur de rhétorique est une variété d'élite, et la variété la plus remarquable de l'espèce enseignante; son épouse elle-même a quelque chose siii generis, qui indique à quelle profession elle est alliée.
Je ne vous dirai pas que le professeur de rhétorique est pédant. Autant vaudrait vous dire que le teinturier a les mains noires et le ramoneur la figure barbouillée de suie.
Le professeur de rhétorique a un soin tout particulier de son extérieur (i); il y a pour ainsi dire du style dans sa toilette. Il n'est pas sédentaire comme la plupart de ses collègues; ce n'est pas un de ces hommes moitié fauteuil, moitié bureau, qui collent chaque fleur de leur vie à un feuillet de gros livre comme une herbe sèche aux feuillets d'un herbier, et qui, à trente ans, sont arrivés à l'état de bouquins. Le professeur de rhétorique vise moins à la science qu'au bel esprit ; la réputation d'un savant serait pour lui trop lourde et trop gênante; il n'est pas étranger au monde ; il en effleure les bords d'une aile timide, comme il le dit quelquefois, mais il n'ose se hasarder au milieu.
Le langage du professeur est châtié avec rigueur(2) : il est pour ainsi dire brossé; il n'j- manque pas un point, pas une virgule ; il aspire à parler comme on écrit : il observe tous ses mots et ne les laisse passer que par ordre et chacun à sa place respective, comme des écoliers qui sortent de l'église; tous ceux qui sont du peuple et qui sentent la rue sont exclus impitoyablement de sa conversation; pour qui le prenezvous, lui, professeur émérite? se servir d'un mot employé par des artisans! ses palmes d'argent se rouilleraient, cela nuirait à son avancement; si sa servante avait le malheur de lui dire : « la soupe est servie, » au lieu de : « le potage est servi, » il refuserait de se mettre à table.
Il éprouve une douce et pure satisfaction quand il peut faire entrer dans sa conversation quelques-unes de ces expressions : végétation luxuriante, champs dorés, blanches toisons; nul ne sait mieux que lui euphoniser Vs et faire retentir le t sur la voyelle qui le suit. S'il a laissé échapper une liaison, il recommence sa phrase pour la refaire ; s'il lui échappait ce que nous autres gens du peuple nous appelons trivialement un cuir, il se le pardonnerait peut-être une première fois; mais s'il tombait dans la récidive, ce serait pour lui un cas de suicide : ni parents, ni amis, ni principal de collège ne pourraient le décider à prolonger son existence.
En général, l'élocution du professeur de rhétorique n'a rien de remarquable; c'est une feuille de papier blanc, sans tache et sans rugosité; elle coule sans s'arrêter pure et limpide comme l'eau de la source, et comme elle, elle n'a ni bonne ni mauvaise saveur; vous croiriez, dans l'espèce de somnolence où elle vous jette, entendre le bruit égal et monotone d'une gouttière qui tombe sur le pavé.
Le professeur de rhétorique a toujours dans sa localité la réputation d'un homme d'esprit. Qu'il soit célibataire ou marié, on dit ordinairement de lui que c'est un garçon de mérite. Dans le milieu qui l'entoure, c'est un grand homme, c'est un dahlia au centre d'un petit jardin; il n'est aucune œuvre d'esprit dont on ne le croie capable; c'est le littérateur du pays. Les dames viennent avec des lettres de recommandation lui apporter leur album et le prient de les favoriser de quelques-unes de ses délicieuses improvisations; les bonnes mères lui demandent pour leurs enfants des couplets de fête, des compliments de bonne année; il ne se fait pas, dans la ville et les environs, une noce de haut parage, qu'elle n'inspire des vers charmants à notre poète émérite. Il harangue M. le Maire à l'occasion de sa fête, il compose des chansons en l'honneur du député; il est chargé des inscriptions (3) à graver sur le frontispice des monuments indigènes : les pierres tumulaires elles-mêmes sont de la compétence de sa muse.
Ainsi donc, règle générale, règle presque sans exception et à laquelle déroge à peine, en cent ans, quelque homme d'esprit, le professeur de rhétorique fait des versW; c'est un privilège de ses fonctions. M. le Ministre de l'instruction publique l'a nommé poète.
Or, pour faire des vers, voici sa recette : il cherche d'abord à se procurer deux rimes bien sonores, puis il se met en quête de quelques mots ayant de l'éclat, faisant du
bruit, qui peuvent s'adapter à ces rimes; il les pose comme des jalons et il remplit les vides avec le sens qui veut bien se présenter.
Dans ses vers, la rime et le sens ressemblent à deux voyageurs pressés au fond d'une voiture étroite qui se gênent horriblement l'un l'autre, et dont le plus fort finit toujours par se mettre à son aise aux dépens de son compagnon.
— Gros butor! dit la rime au sens, savez-vous que vous me mettez à la torture?
— Et moi! Madame, croyez-vous que je sois ici au milieu d'une place publique.
— Vous me tenez les bras tellement serrés, que je ne puis faire sonner ma clochette.
— Et moi, voilà deux fois que je veux écrire blanc, et que vous me faites écrire noir.
— Allons! imbécile, vous savez bien que je n'aime pas qu'on me réplique; si la rime est esclave, ce n'est pas certainement en province. Dépêchez-vous de me trouver un vers qui puisse rimer avec campagne !
— Impossible, Madame, je parle de Jacques Cœur, et je dois dire qu'il était négociant à Bourges.
— Vous voilà bien embarrassé, lourdaud, eh! parbleu! dites qu'il était négociant en Champagne; aussi bien, entre les berrichons et les champenois, il n'y a pas tant de différence.
— Puisque Madame le veut
Vous croyez que pour faire des vers il faut des idées, des idées à soi, des idées que d'autres n'aient pas encore mises en circulation; oh! bien oui, des idées! le professeur de rhétorique se met bien en souci de cela; penser, c'est l'affaire de son confrère de philosophie. Toute son ambition, à lui, c'est de bien dire; il est homme à vous faire un consommé sans viande, et du vin de Champagne avec de la limonade gazeuse. L'hémistiche résonne, le consommé est d'un beau roux-brun, la limonade gazeuse jette le bouchon au plafond, que pouvez-vous exiger davantage? quand ses vers vont bien en cadence à la suite l'un de l'autre, et que la rime fait retentir au douzième pied son drelin din din, le professeur de rhétorique est plus que content.
Il lit son œuvre à sa femme, à ses amis, à ses connaissances: il ne recule point devant un voyage dans les environs; quand il a recueilli tous les applaudissements manuscrits que son poème est susceptible de produire, qu'il s'est fait payer
plutôt trois fois qu'une, il va porter son chef-d'œuvre au journal de la localité; il le signe, non seulement du nom qui lui appartient en propre, mais encore de tous les noms qu'il tient de ses parrain et marraine; il ne veut pas que le département perde une syllabe de sa signature, et cette signature(5), il la ferait volontiers légaliser par le maire de la commune.
Notre éloquent professeur n'a point d'opinion politique : il ne se donne pas la peine d'en avoir, attendu que M. le Recteur ne lui en fait pas une obligation. Dans tout journal, il ne voit jamais que le feuilleton, et, s'il lit quelquefois un discours de M. de Lamartine, c'est seulement pour le style.
Il ne sait point ce que contient la charte. Des sept ministres qui nous gouvernent, il ne connaît que le ministre de l'instruction publique. Comme il tient beaucoup à être rangé parmi les honnêtes gens, il dit bien quelquefois que la République est une utopie, qu'il est impossible de gouverner avec la presse ; mais il ne faut pas lui en vouloir. Il dit cela, comme votre perroquet vous dit bonjour, machinalement et sans en savoir plus long.
Je demandais un jour à un de mes écoliers ce qu'il savait de géographie : il me répondit très résolument qu'on ne pouvait aller à cheval en Angleterre. Je voulus savoir l'obstacle qui en empêchait; malheureusement le gamin n'en savait pas davantage. La première fois que je rencontrerai un professeur de rhétorique, je veux lui demander pourquoi la République est une utopie, et ce qui s'oppose à ce qu'on gouverne avec la presse.
Toutes les facultés intellectuelles du professeur de rhétorique sont absorbées par ses opinions littéraires. En littérature, il est conservateur, fanatique entre tous les conservateurs ; il l'est par instinct, par esprit de corps et par convenance; il est conservateur comme il est catholique, il préconise les classiques comme il va à la messe.
Il admire Bossuet, Fénelon! il les a domiciliés dans le rayon le plus apparent de sa bibliothèque et leur a décerné les honneurs d'une confortable reliure. Il les porte avec lui, il les laisse partout où il va; mais il se garde bien de les lire. Je connais un professeur de rhétorique un peu épicurien auquel un de ses amis fît à ce sujet un tour atroce : le professeur disait tous les jours que le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet était son bréviaire. Un jour son ami invite en sa présence, à huit jours de là, plusieurs personnes à un confortable déjeuner de garçons. Le professeur de rhétorique fut fort étonné et en même temps un peu contrarié de
ce qu'on l'avait laissé de côté. Le lendemain du déjeuner, son ami le rencontra :
— Comment se fait-il donc, lui dit-il, que tu n'aies pas été hier des nôtres?
— Mais cela est tout simple; tu ne m'avais pas fait l'honneur de m'inviter.
— Par exemple! C'est toi qui l'as été le plus solennellement de tous ; j'ai mis mon billet d'invitation dans ton bréviaire, dans le Discours sur l'histoire universelle que tu avais laissé sur ma cheminée.
Racine est l'idole du professeur de rhétorique(6); c'est non seulement son idole, c'est son modèle; chez Racine tout est beau, tout est bon, tout est admirable. Le soleil et la lune ont des taches, mais Racine n'en a point. Le professeur sait par cœur jusqu'au dernier hémistiche le fameux récit de Théramène.
— Mais, Monsieur, lui dites-vous, le monstre de Théramène est une étrange bête avec ses cornes de bœuf, et sa queue de serpent qui se recourbe en se recourbant de manière à se recourber; car c'est exactement cela que dit le vers de Racine :
Sa croupe se recourbe en replis tortueux
— Oh ! Monsieur, répond-il avec angoisse, que dites-vous là? le monstre de Racine est un superbe monstre.
— Au moins. Monsieur, vous conviendrez que Racine le dérange pour bien peu de chose. Vous vous attendez à voir un combat terrible entre le monstre et le héros; et le monstre se borne à épouvanter les chevaux en leur présentant sa gueule qui vomit du feu, de la fumée et du sang. Rien que cela à la fois.
— Je vous affirme. Monsieur, vous répond-il, qu'Hippolyte ne pouvait périr autrement; sans l'intervention du monstre il serait peut-être encore en vie.
— A la bonne heure, mais ce dieu qui s'amuse à piquer d'aiguillons les flancs poudreux des chevaux, vous conviendrez que pour une divinité il joue là un singulier rôle. Puisque tout est possible à un dieu, il eût eu bien mieux et plus tôt fait de leur attacher à chacun un fagot d'épines à la queue.
Cette fois, le professeur de rhétorique n'y tient plus; si vous continuez sur ce ton, il sera obligé de vous céder la place. Vous vous taisez, mais il ne vous a point pardonné. Dès ce moment vous êtes tombé au plus profond de sa
disgrâce; il s'en ira disant partout que vous n'avez ni goût, ni bon sens, ni esprit ('); que vous faites de l'opposition à tout venant; que vous n'êtes jamais de l'avis des autres; qu'il ne sait pas comment vous raisonnez. Il vous dénoncera à sa coterie; il avertirait volontiers votre banquier de se défier de vous, et votre tailleur de vous refuser tout crédit. Si un crime sans auteur connu se commettait dans la localité, il ne vous en accuserait pas, mais il vous en soupçonnerait. Qu'il devienne député, il demandera une loi de répression contre les factieux qui osent critiquer le grand Racine.
Par compensation, il déteste cordialement Victor Hugo (8); son nom le fait horripiler : un beau vers des Orientales suffirait pour lui donner la migraine. Les deux grands coupables de notre époque, selon lui, c'est M. de Tracj' qui demande à chaque session la suppression des universités, et Victor Hugo qui fait enjamber un vers sur le suivant.
Victor Hugo, c'est le fléau, c'est l'opprobre de notre siècle ; c'est un émeutier, un conspirateur, un forcené révolutionnaire, un homme qui veut tout renverser, tout reconstruire, qui ne peut se soumettre à aucune autorité; il a eu l'audace de s'affranchir des règles d'Aristote.
Le professeur de rhétorique est toujours membre de quelque académie de département; c'est un titre qui lui est nécessaire pour mettre à la suite de son nom. Que diable! le nom d'un professeur de rhétorique ne peut finir brusquement comme le vôtre et le mien ; les robes des grandes dames d'autrefois avaient bien une queue; pourquoi le nom d'un professeur de rhétorique n'en aurait-il pas une? 11 pare tout ce qu'il écrit de son titre d'académicien; il aurait un billet à ordre à signer, qu'il mettrait au bas : Un tel, membre de telle académie. Je connais un professeur de rhétorique qui, écrivant une lettre très pressée à un de ses amis, manqua le courrier pour ajouter à son nom son titre d'académicien.
Le professeur de rhétorique protège les lettres dans sa localité; il a recueilli dans son portefeuille cent cinquante phrases, tant en prose qu'en vers, où il est comparé à Apollon. Tous les poètes du cru lui adressent leurs élucubrations et implorent la faveur de sa critique ; son goût exquis, la finesse de son tact, la délicatesse de son oreille, sont de notoriété publique.
Nul ne connaît mieux que lui cette espèce d'insecte qu'on appelle alexandrin, insecte dont le mâle a douze pieds et dont la femelle, contrairement à ce qui a lieu dans toutes les races, en a treize; insecte qui vit sous toutes les latitudes.
mais que les naturalistes n'ont jamais rencontré que sur le papier et qu'ils n'ont jamais trouvé sans sa femelle; insecte qui vit d'encre de la Petite-Vertu, comme le colibri vit de rosée; et qui, bien différent, Madame, de votre bichon, porte son grelot à la queue.
Il connaît tous les mystères de l'organisation de cet admirable insecte; il vous indiquera d'un doigt sûr celui qui boite, soit qu'il ait un pied de moins, soit qu'il ait un pied exubérant, celui qui a la taille trop près de la queue ou des épaules, celui qui bruit irrégulièrement, celui enfin qui marchera sur les talons de son chef de file, ce qu'on appelle enjamber.
S'il aperçoit dans quelque coin une idée qu'il n'ait encore vue nulle part, il la marquera d'une rature de réprobation ; quoi! vous osez faire des vers où il y ait quelque chose de vous! est-ce que, par hasard, vous auriez la prétention d'inventer? Hélas! cet axiome : « qu'il n'j' a plus rien de nouveau sous le soleil, » n'est que trop bien fondé. Malheureux retardataires que nous sommes, nous ne pouvons espérer de travailler sur du neuf; les cordonniers ont passé avant nous : il faut nous résoudre à n'être que les savetiers de la littérature. Tout ce qu'il nous reste à faire, dans nos échoppes, c'est de coudre bien proprement les vieilles semelles des anciens à leurs vieilles tiges.
Pour l'apaiser, il faut que vous lui prouviez que vous n'êtes que le tailleur de votre idée, que vous n'avez fait que lui donner un habit neuf, et que vous la lui montriez dans un écrivain quelconque.
Son goût est ordinairement très sévère. Vous avez dit blonds épis : cela ne vaut rien, épis blonds serait beaucoup mieux; ici vous avez mis pas, il aimerait mieux point. La lune se lève, avez- vous dit : fi! Monsieur, c'est parler comme VAlmanach de Liège! la nouvelle lune, la pleine lune, la vieille lune; mettez Phœbé se lève, et tâchez d'ajouter à l'horizon: c'est ainsi que s'exprime la poésie. Mais en voici bien d'une autre : vous dites que le serrurier a crocheté votre porte avec un rossignol; un rossignol, Monsieur! un rossignol! Quoi! vous avez pu introduire le mot rossignol dans un vers? mais c'est Philomèle que vous deviez dire.
Pour prix de ses services, l'éloquent professeur ne demande qu'une chose, c'est que votre premier poème lui soit dédié. Il sait bien que vos hémistiches, comme tous ceux qui éclosent dans le département, reviennent de (h'oit au débitant de tabac, que pas un ne lui échappera. Mais c'est égal, il est bon d'avoir des connaissances partout.
Il est rare que le professeur de rhétorique ne soit pas impliqué dans quelque entreprise littéraire, (9) il met sur un petit fait une grosse date, une date semblable à un pâté d'encre qui tombe sur un i, et il vous vend cela pour de l'histoire. Quand vous avez mis l'une sur l'autre vos livraisons, que vous avez calculé ce qu'elles vous coûtent, vous vous apercevez que toute cette littérature indigne vous revient à plus de cent francs le kilogramme. Le négociant du coin ne veut vous la reprendre qu'à raison de vingt-cinq centimes la livre; et cela encore parce que c'est vous et que vous lui achèterez du poivre pour la somme dont il vous sera redevable. Mais, à tout prendre, vous ne vous repentez pas de votre marché ; vous avez encouragé les arts dans votre département; vous avez travaillé à la décentralisation littéraire; vous êtes un bon citoyen.
Le professeur de rhétorique sort rarement de chez lui sans avoir sous son bras un volume ou un cahier attaché d'un petit ruban rose; cela lui donne une contenance scientifique, et témoigne aux passants de ses études littéraires. Le marchand de vitres ambulant crie dans les rues : « Oh! le vitrier! » la marchande de poissons : « A mon bon poisson! » le coiffeur laisse sortir de sa poche quinze centimètres de son fer à friser; le maître de danse a sa pochette à la main. Mais tout cela c'est prosaïque et trivial. Comme vous le voyez, le professeur de rhétorique a une manière plus distinguée de se révéler.
Le professeur de rhétorique, s'il s'obstine à rester dans l'Université, devient, vers quarante ans, inspecteur primaire ou inspecteur d'académie. Très souvent la patience lui manque; il a recours à la protection des grands personnages qu'il a célébrés dans ses vers; en échange de l'immortalité qu'il leur a assurée, il leur demande une perception, une justice de paix ou une vérification des poids et mesures. Comme c'est un bon être, il obtient ordinairement l'une ou l'autre de ces faveurs.
Alors il se fait en lui une transformation complète : il perd subitement tout son génie; ses ailes de poète, ses ailes d'ange, comme il l'a dit souvent dans ses vers, se dessèchent et tombent comme les blancs pétales d'un lys atteint par la gelée; de même que le papillon, quand il n'j- a plus de fleurs aux champs, plus de chaudes brises dans l'atmosphère, que le ciel se refrogne et cesse de sourire, que la terre se dépouille un à un de ses habits de fête; de même, dis-je, que le papillon se fait pour ainsi dire rentier et s'enferme dans
son enveloppe de soie, il s'empaquette dans les fonctions prosaïques de sa nouvelle existence. Au lieu de se délasser à cultiver des fleurs de rhétorique, il cultive de beaux et bons choux qu'il met lui-même dans son pot-au-feu; il permet à sa femme de faire, avec ses manuscrits, des papillotes à la petite Athénaïs ou des cornes d'âne au petit Oscar.
Vous le voyez, vous l'entendez sans le reconnaître; vous lui parlez de Racine, et il vous répond par un procédé pour engraisser la volaille. C'est le buisson que vous avez vu, au printemps, couvert d'une multitude de petites fleurs roses, et que vous rencontrez au mois de décembre couvert de neige; il n'a conservé de ses anciens penchants littéraires qu'un goût très prononcé pour le calembour.