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M. GAUME

De style plus ferme et de vues plus originales, M. l'abbé Joseph Gaume, vicaire général de Nevers, avait le tempérament batailleur de son évéque. C'était un pamphlétaire catholique.

Né à Fuans (Doubs), en 1802, appelé en 1827 dans le diocèse de Nevers comme professeur au grand séminaire, nommé successivement chanoine titulaire, puis directeur du petit séminaire de Nevers, il devint vicaire général le 28 mars 1843, à l'arrivée de M. Dufêtre, mais il continua à diriger les œuvres à la tête desquelles il se trouvait et en particulier le Catéchisme de persévérance, sorte de confrérie dont faisaient partie principalement les jeunes filles de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie.

M. l'abbé Gaume avait publié, en 1835, Du Catholicisme dans l'éducation; sa doctrine était le pur ultramontanisme. Le 2 novembre 1841, il partit pour Rome et en rapporta, avec un ouvrage considérable. Les trois Rome, un goût de plus en plus marqué pour le culte des reliques (voir plus loin sa brochure sur sainte Flavie).

M. l'abbé Gaume est le principal promoteur d'une réforme qui consistait à introduire très largement l'étude des Pèi-es de l'F-glise dans l'enseignement secondaire. Il a publié, pour soutenir ses opinions, divers écrits et pamphlets : Le Ver rongeur des Sociétés modernes (1851), qui, appuyé par le journal VUnivers, mais combattu par M. Dupanloup (1), suscita entre l'Université et le clergé une vive polémique, puis Lettres sur le Paganisme dans l'Education (1852);

(1) Cf. Debiuovr: Histoire des rapports de l'Eglise et de l'Etat, p. 533, note 1.

Bibliothèque des Classiques chrétiens latins et grecs (30 vol. in-12, 1852-1855); Poètes et prosateurs profanes complètement expurgés (2 vol. in-12, 1857). Ce sont là ses plus importants ouvrages, avec son Catéchisme de persévérance, (1) (8 vol., 1838, Nevers, Duclos, imprimeur). La question des classiques amena, en 1852, une rupture éclatante entre l'évèque et son vicaire général.

M. l'abbé Gaume devint vicaire général de Reims, de Montauban, d'Aquila. En 1854, Pie IX le nomma prélat romain et protonotaire apostolique. Il mourut le 17 novembre 1879, ne cessant jusqu'à la fin de lutter, par des brochures et des pamphlets, pour le succès de ses idées sur l'éducation. A l'occasion de sa mort, l'Univers écrivait ces lignes significatives, reproduites par la Semaine religieuse du 29 novembre 1879 : « L'idée n'a pas fini de triompher, et plus notre enseignement sera libre, plus il deviendra chrétien, sans rien perdre de ses anciens avantages. »

SOURCES. — Vapereau : Dictionnaire des Contemporains. — Semaine religieuse, 29 novembre 1879. — Flaubert : Correspondance, IV. — Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, 1, 260, 263, 267. — H. Rigault: Œuvres complètes, t. II, p. 1-70 (Paris, Hachette, 1859), articles publiés dans la Revue de l'Instruction publique (25 mars, 15 avril, 13 et 27 mai, et 21 octobre 1852). — Albert Collignon : La Vie littéraire (Paris, Fischbacher, 1896, p. 320 et suiv.).

(1) Cf. Jugement de G. Flaubert: Correspondance, IV, 315, 317.

Pamphlet XII

NOTICE

L'événement qui fournit à Tillier la matière de ce pamphlet fut l'introduction solennelle dans la cathédrale de Nevers, le 29 juin 1843, d'une nouvelle sainte (Sainte Flavie). C'est à M. l'abbé Joseph Gaume, vicaire général de Nevers, que l'église devait l'acquisition des reliques de cette sainte. Elles avaient été découvertes à Rome le 19 novembre 1838 dans les catacombes de Sainte-Priscille. Le nom de Flavie inscrit sur la pierre tombale avait suffi pour convaincre l'abbé que celle qui l'avait porté appartenait à la famille Flavia d'où étaient issus Vespasien, Titus et Domitien, et le vase en bronze dans lequel, suivant la croyance générale de cette époque, on conservait le sang des martyrs, lui donna la certitude que cette Flavie était une jeune fille ayant péri de mort violente pour affirmer sa foi. Sur ses instances, le pape Grégoire XVI, le 8 mars 1842, lui donna, pour le Catéchisme de Persévérance de la paroisse Saint-Cyr de Nevers, les ossements qu'on avait trouvés dans la tombe.

L'année suivante, le 21 juin 1843, avant la cérémonie de la translation des reliques dans la chapelle du Catéchisme de Persévérance, M. l'abbé Gaume remit à l'évêque, M. Dufêtre, les lettres apostoliques qu'il avait obtenues. Le prélat et le chapitre les ajant examinées et trouvées régulières, il fut décidé que le 29 juin, jour de saint Pierre et de saint Paul, la nouvelle sainte serait processionnellement portée du palais épiscopal dans la cathédrale, à sept heures du matin. On avait fait faire une statue de cire et l'on avait inséré dans la tête, la poitrine, les mains et les pieds de cette image la plupart des ossements. Quelques jours avant la translation des reliques on distribua une petite brochure de M. l'abbé Gaume sur sainte Flavie. Nous reproduisons ci-après ce document d'une rareté extrême. Le pamphlet de Tillier, qui en est le commentaire, eut à Nevers un retentissement considérable.

TEXTE. — Sainte-Flavie, 2 brochures (juillet 1843) Nevers, Sionest, imprimeur. — Sainte-Flavie, 2« et 3« pamphlets dans le volume De choses et d'autres, par C. Tillier (Nevers, Sionest, 1844). — Sainte-Flavie, t. III des Œuvres en quatre volumes (Nevers, Sionest, 1846).

SOURCES. — Crosnibr : Hagiologie Nivernaise, ou Vie des Saints et autres pieux personnages qui ont édifié le diocèse de Nevers (grand in-8°, Nevers, Fay, 1858, 593 pages). — Sainte-Flavie (brochure de M. l'abbé Gaume, distribuée avant la translation des reliques) (petit format 13x10, 15 pages d'impression, imp. de I.-M. Fay). — Max Cornicélius : Claude Tillier als Pamphletist, (Archiv. f. n. Sprachen, Band CX, p. 73-83). — Gaston Boissier : Promenades archéologiques [Rome et PompéiJ. Cf. le chapitre sur les catacombes et particulièrement p. 174-178 (2° édit.). Hachette 1881.

Procédons comme ces gens qui mêlent toujours à l'histoire qu'ils ont à raconter, des faits et gestes de leur cru.

Il était sept heures du matin ; une pensée fatale m'avait éveillé; j'allais en pèlerinage à Saint-Cj'^r; je voulais demander pardon à Dieu d'avoir cru, sur la foi du Constitutionnel et des périodes de MM. Quinet et Michelet, à la résurrection des jésuites, aux envahissements du parti prêtre, à ces tentatives de soustraction frauduleuse qu'on impute aux évêques, relativement à l'instruction secondaire, et aussi d'avoir interrompu, par de mauvaises et intempestives railleries, cet hosanna que VEcho de la Nièvre chantait si bien en l'honneur de M. Dufêtre. (i)

Ces lugubres préoccupations troublaient le peu de raison que j'ai; je me voyais irrémissiblement condamné aux supplices des impies; déjà je sentais dans la moelle de mes os ces ardeurs préliminaires que doit éprouver un poulet à rôtir, alors qu'il exécute son premier tour de broche; j'entendais sous mes pieds comme un bruissement de flammes souterraines; les grands arbres du Château exhalaient une odeur de soufre ou de chair rôtie — je ne saurais trop dire laquelle; — les chansons des petits oiseaux qui gazouillaient joyeusement dans le feuillage, me faisaient l'effet de ces gémissements et de ces grincements de dents dont parle l'Ecriture, et telle était la sombre teinte de mes préoccupations, qu'un des apprentis de l'imprimerie m'ayant souhaité le bonjour, je le pris pour un des sbires de l'enfer qui venait exécuter un mandat d'arrêt sur mon âme.

Tout à coup des chants de lutrin éclatèrent à mon oreille ; je m'approchai : deux rangées de femmes de toutes couleurs et aussi de toute vertu, formaient, sur la place Ducale, comme deux haies en fleurs au milieu d'une prairie, un gracieux chemin de traverse. Au-dessus de ces gazes et de ces rubans, le mitre de M. Dufêtre élevait, avec une grande majesté, son double pignon et le bec de corbin de sa canne

épiscopale resplendissait au soleil, entouré d'une pléiade de tonsures.

C'était le chapitre qui se livrait à la fatigante manœuvre de la procession.

Quoi ! me dis-je, trois processions en quinze jours, quand la révolution de juillet a à peine toléré que les processions missent la tête hors de leurs églises ! 11 paraît que le goût des processions est une des vertus de M. Dufétre que l'Echo de la Nièvre n'a pas encore éditées. O Nevers, vieux et rude forgeron, décidément le respectable prélat veut "faire de toi un moine! Si tu n'}- prends garde, il te mettra au cou la plus lourde de ses médailles, et enchaînera d'un triple chapelet tes mains industrieuses. Faites-vous donc chanoine pour dormir la grasse matinée ! Sous la crosse de cet évèque, le métier de chanoine va devenir plus fatigant que celui d'un officier de dragons, et les blanches joues de nos vierges vont s'imprégner de tant de soleil, que leurs mères elles-mêmes craindront de les embrasser.

Ayant dit cela, le repentir que j'éprouvais d'avoir trop cru aux jésuites et pas assez à la simplicité apostolique de M. Dufêtre, commença à s'émousser.

Je m'approchai de rechef. Une belle jeune fille de cire, blonde, était portée sur une civière triomphale, attelée de huit gros lévites caparaçonnés de chasubles d'or; sa tête était parée d'une perruque blonde, frisée, à l'instar de Paris, par le fer habile de M. Mativet. Elle était vêtue de velours écarlate, comme un césar de Rome; sa petite main, qui semblait modelée pour tenir un éventail, portait une lourde palme d'or; peut-être même avait-elle sur le front une couronne de vierge. Je compris que cette jeune demoiselle devait être l'héroïne de la procession, et je m'informai qui elle était.

— C'est une nouvelle débarquée, me dit une de ces femmes hardies, dont la langue n'a point de sexe; lisez, Monsieur, ajouta une respectable matrone de la société, en me présentant la brochure de M. l'abbé Gaume; lisez, et convertissez-vous !

— Un instant, Madame, répondis-je à la matrone; on ne se convertit pas comme cela; permettez que je lise d'abord la brochure de M. l'abbé Gaume, et, s'il y a lieu de se convertir, on se convertira.

J'ouvris donc la sainte brochure, et voici ce que j'y trouvai :

« Si vous demandez à la belle inconnue d'où elle est, elle « vous répondra : Je viens de la ville sainte des martyrs, je

« m'appelle Flavie; or, ce nom, la position de la sainte dans « les catacombes, les données historiques, tout se réunit « pour établir que notre illustre martyre appartient à la « famille Flavia, famille impériale, d'où sortirent Titus, Ves- <( pasien, Domitien. »

Quoi ! me dis-je, voilà tout ce que cette jeune romaine peut répondre aux fidèles qui lui demandent : Qui ètes-vous? Je doute fort qu'un bon gendarme, qui la rencontrerait sur la grande route, se contentât de cette réponse. En vérité, si cette dame est canonisée, le pape prend moins de précautions pour faire un saint, que M. le Préfet pour délivrer un port d'armes. Mais peut-être M. l'abbé Gaume a-t-il mal entendu; interrogeons nous-mème la sainte, et nous verrons ce qu'elle nous répondra.

Lors donc que la procession fut définitivement terminée et que le sermon abondant et facile de M. Dufètre se fut tari jusqu'à sa dernière syllabe, je m'agenouillai devant la châsse de la noble inconnue, et je lui dis, avec toute cette politesse dont vous me savez susceptible :

— Je vous prie, Madame, de ne point prendre en mauvaise part la question que je vais vous faire; elle ne m'est inspirée que par le vif intérêt que je vous porte : en vous voyant si belle et surtout si bien coifî'ée, un protestant luimême vous adorerait. Jugez donc si, moi qui suis...

— Pas tant de compliments. Monsieur ! me répondit la belle inconnue; me prenez- vous pour une grisette ? allons au fait, s'il vous plaît.

— Eh bien ! oui. Madame, allons au fait. J'ai lu dans M. Gaume que vous veniez de la ville sainte des martyrs; cependant, je vous le confesse : à votre costume, et surtout à votre perruque blonde, je serais tenté de croire — et je dis tenté, parce que c'est sans doute une tentation du mauvais esprit — que vous avez eu pour dernier domicile la boutique d'un coiffeur, ou que vous vous êtes furtivement échappée de quelque cabinet de cire dont le cicérone vous a peut-être fait des propositions tendant à effaroucher votre vertu.

— Monsieur, me dit la sainte avec un gracieux sourire, sourire plus gracieux que ces petits éclairs roses qui entr'ouvrent, par une belle nuit, l'azur des cieux, il est bien vrai que mon fémur et un morceau de mon crâne, — car, hélas! en fait de substance calcaire, c'est tout ce que je possède, — viennent de la ville que dit M. Gaume; mais ma robe écarlate, ma perruque blonde que vous trouvez si bien, et ma

pâle et touchante beauté, je ne sais d'où elles viennent et par quelles mains elles ont été faites.

Du reste, je n'ai qu'à me louer de M. Gaume; au lieu de me traiter comme ces vulgaires martyrs qu'on expédie de Rome par le roulage avec une simple lettre de voiture, il m'a amenée sur ses genoux, le galant homme qu'il est; en attendant qu'on m'eût préparé, à la cathédrale, un logement convenable, il m'a placée dans une riche maison où on a eu pour ma personne les attentions les plus délicates. J'ai été nuit et jour éclairée par des cierges, et on a mis auprès de moi un garde, de peur que je ne m'ennuyasse dans mon oisiveté, et qu'il ne me vînt de mauvaises pensées.

— Nous nous écartons un peu de la question; permettezmoi de vous demander s'il est bien vrai que vous vous appelez Flavie?

— Rien n'est plus certain. Monsieur.

— Qu'est-ce qui le prouve. Madame?

— Ce qui le prouve, c'est le témoignage de M. Gaume; il a lu ce nom écrit sur le couvercle de mon cercueil.

— Voilà, Madame, un petit nom de jeune fille envers lequel le temps, qui a déchiré tant de feuillets de nos histoires, qui a effacé sur la poussière de ce monde tant d'empreintes de capitales et d'empires, qui a rayé de la mémoire des générations tant de noms de peuples, de grands hommes et de conquérants, a été bien galant et bien respectueux. Mais, quoi! Madame, vous êtes martyre, et vous avez un cercueil! voilà qui me paraît un peu extraordinaire. Si vous êtes une véritable martyre, et qu'on vous ait trouvée en possession d'un cercueil, il faut que vous l'ayez dérobé à quelque voisin distrait ou peu soigneux. Du reste, ces sortes d'expropriation ont eu lieu plus d'une fois dans les catacombes.

Quand les martyrs avaient passé par la dent des bêtes ou par les tenailles ardentes du bourreau, leurs restes défigurés étaient jetés pêle-mêle comme un tas de décombres, à la grande voirie des catacombes; si quelqu'un de ces suppliciés eût été par miracle rendu à la vie un mois ou deux après son exécution, il eût eu bien de la peine sans doute à reconnaître lui-même, au milieu de cette défroque humaine, les membres qui lui avaient appartenu. La jeune vierge eût bien pu prendre la poitrine velue d'un soldat, ou mettre à la suite de sa blanche épaule le bras d'un de ses persécuteurs; et vous, Madame, vous voulez qu'une main pieuse ait pu retrouver, dans ce tas de débris qui s'entassaient chaque jour l'un sur

l'autre, votre fémur et un petit morceau de votre crâne; mais, alors, il aurait fallu que le bourreau, dans la prévision des hautes destinées qui vous attendaient, eût étiqueté vos glorieux ossements.

Et d'ailleurs, quel est le tyran qui permette d'élever des tombeaux à ses victimes? Voj'^ez l'inquisition! souffrait-elle que les hérétiques cherchassent dans les cendres de ses auto-da-fé les restes mal éteints de leurs parents et de leurs amis, et les enfermassent dans un cercueil? Puis-je admettre qu'un tyran idolâtre ait été plus humain envers des sujets rebelles qui faisaient ouvertement la guerre à ses dieux, que des prêtres du Christ envers des malheureux qui n'étaient coupables le plus souvent que de se mal conformer aux exigences de leur église?

Ne m'objectes point, Madame, que vos parents vous ont secrètement creusé un cercueil; j'aurais la douleur de vous contredire. Les Romains, qui avaient fait les catacombes, en connaissaient les chemins aussi bien que nos ancêtres dans la foi. Ils devaient veiller à ce qu'on ne réhabilitât point par les honneurs du tombeau des cendres qui avaient subi la flétrissure de leurs bourreaux. S'ils eussent souff"ert qu'il en fût ainsi, ils eussent perdu tout le bénéfice de leur cruauté; et, certes, quand on a fait tant que d'être persécuteur, on veut que ce soit pour quelque chose. Nous ne pouvons raisonnablement admettre que vos tj^rans aient fait comme le tigre, qui ne s'occupe plus de sa victime après qu'il l'a déchirée.

Je vous ferai, du reste, observer. Madame, que Jésus- Christ, votre divin maître et le mien, n'a qu'un cénotaphe. Peut-être y aurait-il quelque inconvenance de votre part, vous qui étiez encore, il y a trois mois, du commun des martyrs, de prétendre à un vrai tombeau, quand le premier et le plus grand des martyrs n'en a qu'une apparence. A Dieu ne plaise, Madame, que je veuille dépouiller votre beau front de cette blanche couronne de roses qui vous va si bien ! Mais de deux choses l'une : il faut que vous renonciez ou à votre cercueil ou à votre palme d'or.

— Eh bien ! je garde ma belle palme d'or; mais alors, Monsieur, adorez-moi bien vite.

— Un peu de patience, Madame; quoi! vous voulez que je vous adore avant que votre identité soit constatée ! A votre tour me prenez-vous donc pour un conclave ? Le nom de Flavie est sans doute un doux et joli nom. Il soupire dans mon oreille comme la dernière vibration d'une note qui se meurt. Ce nom, dans la langue de Cicéron, veut dire blonde,

et c'est sans doute pour cette raison que M. Gaume vous a décorée d'une perruque blonde; mais un prénom, si joli qu'il soit, ne vaut pas un acte de naissance. Il y avait sans doute à Rome, de votre temps, un millier de vierges qui s'appelaient Flavie, comme du nôtre il y a, à Nevers, une cinquantaine de vierges qui s'appellent Adèle ou Caroline; et même, s'il faut tout vous dire, je tiens d'un savant de mes amis, très fort sur la vie des Césars, qu'il existait, sous le règne de Domitien, deux Flavie qui faisaient un assez mauvais usage de leur corps. Je vous prie de croire, Madame, que je ne fais ici aucune allusion qui vous soit personnelle; mais enfin, ces deux harmonieuses syllabes, la seule chose qui reste, avec votre fémur et un peu de votre crâne, de votre gracieuse hypostase, ne peuvent faire constater à quelle famille vous apparteniez. Avec ces six lettres vous ne pourriez hériter de vos parents ; vous ne pourriez, s'il vous plaisait de renoncer à votre titre de vierge, contracter mariage, et je doute fort qu'au cas où il vous conviendrait de retourner à Rome, M. Bouziat (2) vous délivrât un passeport.

— Mon Dieu, Monsieur, que vous êtes obstiné ! me répondit la sainte; vous n'avez donc pas lu ce qu'a écrit M. Gaume ? « Mon nom de Flavie, ma position dans les catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir que je suis de la famille Flavia, qui a donné à Rome plusieurs empereurs, et que j'étais proche parente de Domitien. »

— Hélas ! Madame, votre nom de Flavie n'établit point du tout que vous descendiez de la famille Flavia. J'aimerais autant dire qu'une jeune fille, parce qu'elle s'appellerait Blondine, descendrait de l'illustre famille des Blondin; ou que tel domestique, qui se nomme Martin, est un Martin du nord-est ou du nord-ouest, animal à sang froid ayant dans les veines les mêmes atomes que M. Martin (du Nord).

Quant à votre position dans les catacombes, ce n'est pas non plus un argument sans réplique. D'abord, comment a-t-on pu constater votre position dans les catacombes, quand, de tout ce qui fut vous, les lions n'ont épargné qu'un morceau de votre crâne et votre fémur ? Ensuite M. Gaume devrait bien nous dire quelle était la position des membres de la famille Flavia dans les catacombes ; gisaient-ils sur le dos ou sur la poitrine, sur le côté droit ou sur le côté gauche ? regardaient-ils l'Orient ou l'Occident? avaient-ils leurs mains étendues sur leur tête ou modestement croisées sur leur nombril ? En supposant que votre position dans les catacombes établisse quelque chose, vous êtes bien heureuse que

personne n'ait interverti la position de votre fémur et de votre morceau de crâne, car alors, adieu votre parenté avec les empereurs ! Mais aussi M. Gaume est-il bien sûr que durant cette longue série de siècles aucune main profane ne vous ait fait, en vous dérangeant dans votre cercueil, de faux titres de noblesse?

Puis, à quel titre les ossements de la famille Flavia se trouvaient-ils dans les catacombes? est-ce comme os de païens ou comme os de martyrs ? Si vous dites que c'est en qualité d'os de martyrs, pourquoi les noms de ces illustres personnages ne sont-ils pas écrits dans le martyrologe, et comment savez-vous qu'ils ont été martyrs? Si c'est comme os de païens seulement, alors les dépouilles des idolâtres étaient confondues avec celles des chrétiens; et dans ce cas, quelle confiance voulez-vous que nous ayons en vos reliques? Vos catacombes, c'est un sac au fond duquel il y a moitié serpents, moitié anguilles. Qui nous dit que le pape a eu la main assez heureuse pour n'en tirer que des anguilles ?

Les données historiques pourraient bien établir quelque chose; malheureusement M. Gaume, semblable à ce perfide gargotier qui, n'ayant pas de lapin, vous fait une gibelotte de matou, au lieu de nous faire votre histoire, nous fait celle des catacombes. Cependant, avant de vous adorer, il est bon que nous sachions qui vous êtes, en quoi consiste votre martyre et à quelle occasion vous avez, — comme ils disent, — trempé votre robe dans le sang de l'agneau; car enfin, si vous étiez un de ces chrétiens fanatiques, semblables au Polyeucte de Corneille, qui, s'étant mis en tête que le paganisme devait vider le monde par cela seul que la croix s'était montrée dans quelque faubourg de Rome, couraient sus aux statues des dieux partout où ils les rencontraient, vous sentez que nous ne pourrions vous accorder nos hommages; dans ce cas, ce serait la rébellion aux lois que nous consacrerions, et non seulement vous vous seriez mise en insurrection contre les autorités constituées, mais encore contre les préceptes de Jésus-Christ, qui dit formellement dans son Evangile :

« Rendez à César ce qui appartient à César. »

Vous comprenez, du reste, qu'il est permis à chacun d'avoir sa conviction, et que si nous voulons que les autres respectent nos croyances, il faut aussi que nous respections les leurs. Je suis bien sûr que M. Gaume se fâcherait si quel- <jue ultra-protestant, sous prétexte que Luther condamne la confession, venait mettre en pièces son confessionnal.

Ainsi, pour nous résumer, quand M. Gaume nous dit : « Le nom de la sainte, sa position dans les catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir, etc., etc. », il ne fait rien autre chose qu'une addition de zéros. Pour moi, comme je tenais à vous raconter votre propre vie, j'ai, pendant le sermon de M. Dufètre, cherché qui vous étiez dans Godescar, (3) l'historien le plus complet des bienheureux; mais il n'y est pas plus question de vous que de moi, de votre martyre que de mes pamphlets; il serait donc fort possible que ces jeunes vierges qui délaissent leur tricot ou leur tapisserie pour votre autel, se prosternassent devant une vénérable matrone qui a eu des brus et des gendres autant qu'Hé-

cube, peut-être même Pardon, Madame, j'allais dire une

grosse sottise en même temps qu'une grosse impiété. Mais enfin je ne conçois pas cet acharnement que met M, Gaume à établir votre parenté avec Domitien : comme si la rose et la ciguë pouvaient croître sur la même tige ! A votre place, je saurais très mauvais gré à ce chanoine de l'horrible lignage qu'il m'attribue, quand il viendrait me dire devant ma châsse :

« Depuis longtemps je répands mon âme en votre présence, vous suppliant, etc., etc. »

Je lui répondrais : « Monsieur Gaume, allez répandre votre âme ailleurs ! »

— Apprenez, Monsieur, me répondit la vierge, que je ne fais de malhonnêtetés à personne.

— Eh bien ! soit, Madame ! que M. Gaume répande son âme devant vous tant qu'il lui plaira; mais, franchement, est-ce que vous faites des miracles ?

— Certainement, Monsieur, me répondit-elle.

— Alors, donneriez-vous bien un peu d'esprit à VEcho de la Nièvre?

— Pourquoi non, Monsieur? la puissance de Dieu est infinie.

— Inspireriez-vous bien un petit discours de dix minutes au député de l'arrondissement de Cosne? W

— Cela ne me paraît pas impossible; Dieu a bien tiré une source d'eau vive d'un rocher.

— Et le roi de Clamecy, M. Dupin aîné, l'homme au boutoir, feriez-vous bien en sorte qu'ayant parlé blanc, il ne dît pas noir?

— La langue et la pensée des mortels sont entre les mains de Dieu, mon cher monsieur Claude.

— Enfin, Madame, pourriez-vous élever d'un cran plus haut M. Dufêtre dans sa propre estime?

— Oh! pour cela, Monsieur, c'est impossible.

— Je m'en doutais, Madame. Du reste, dans la prière que M. Gaume nous propose de vous adresser, je lis après l'invocation et entre deux parenthèses : « (Exprimer ici la faveur qu'on demande pour soi ou pour les autres à la sainte). » D'abord, je vous ferai observer. Madame, que demander à Dieu une faveur, c'est presque toujours le tenter; cet emploi, par exemple, que je le prie de me faire obtenir, ou d'autres en sont plus dignes que moi ou j'en suis plus digne que les autres ; or, dans le premier cas, je demande à Dieu un acte d'iniquité, et dans le second, je l'insulte en doutant de sa justice. Mais de quel genre sont les faveurs que vous faites obtenir? Accordez-vous des bureaux de tabac, des perceptions, des justices de paix? procurez-vous un bon numéro aux conscrits? placezvous les domestiques sans maîtres? faites-vous retrouver les objets perdus? préservez-vous de la croix d'honneur?

— Ma spécialité. Monsieur, c'est la guérison des maladies. N'avez-vous pas lu dans M. Gaume qu'il s'échappait du tombeau des mart\'rs une vertu secrète qui guérit les infirmités de l'àme et les maladies du corps?

— Prenez garde. Madame ; en France on ne peut guérir sans être médecin ou officier de santé. Je dois vous en prévenir. Vous êtes justiciable d'un article du Code pénal qui condamne à la détention les sorciers, les rebouteurs et les donneurs de remèdes. Quelle douleur pour M. Dufêtre, s'il vous voyait vous qu'il promenait naguère triomphalement par la ville, arrachée de votre châsse par de barbares gendarmes, et conduite en prison avec ignominie! le respectable prélat en éclaterait d'indignation, comme une pièce d'artillerie trop chargée.

— Je vais vous raconter un miracle que j'ai fait dernièrement, et vous comprendrez facilement que je n'ai rien à craindre du Parquet.

Voici le fait : ces jours passés, une femme m'amène une espèce de petit aveugle; elle le plante à genoux devant ma châsse, lui pose un chapelet entre les mains et lui ordonne de réciter. Or, cette vieille imbécile m'avait amené un aveugle de bon aloi, et il fallait que je lui rendisse la lumière; vous concevez que j'aurais autant aimé qu'elle se fût adressée à un oculiste. Quand le gamin eut bien tourné et retourné son chapelet, on lui met un morceau d'étoffe sous les yeux, et on lui demande de quelle couleur elle est; il répond sans hésiter qu'elle est rouge ; or, l'étoffe était noire. On lui en présente un second, un troisième, un quatrième, tous les chiffons enfin

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que les vieilles femmes ont dans leurs poches : toujours ce vilain petit éraillé devinait à l'envers; et personne là, pas le moindre sacristain pour le souffler! Vous concevez, Monsieur, quelle dut être ma confusion! une proche parente de Domitien rester en figure d'âne devant tout le public de la neuvaine!.... Je suais sous le velours de ma pourpre comme si j'eusse eu la fièvre cérébrale; je me repentais presque de m'être laissée faire martyre par M. Gaume, et, s'il se fût trouvé là, je lui aurais donné de ma palme d'or au visage.

— Quoi! Madame, vous vous seriez portée à cette extrémité!

— Sans doute, Monsieur; une sainte n'aime pas plus qu'un autre qu'on la ballotte. Heureusement un bon jeune homme me vint en aide ; il s'approche de mon aveugle, et passant une rose sous son nerf olfactif : mon ami, lui dit-il, qu'est-ce cela? Alors les yeux du malade, s'illuminant tout-àcoup, il répondit : Monsieur, c'est une rose. C'est ainsi que je guéris ce petit malheureux de sa cécité. Bon jeune homme,

va, si jamais tu veux une place dans le banc d'œuvre, tu

peux t'adresser à moi.

— Voilà, certes, un miracle très bien exécuté; mais cependant il me vient un scrupule : comment se fait-il donc que ces miracles que j'entends raconter par les vieilles femmes, soient toujours l'œuvre de saints de bas étage, de ces saints infimes qui n'ont pas même reçu les honneurs du calendrier, auxquels on ne souhaite jamais leur fête, saints qui font abstinence de plain-chant, et ne reçoivent, à la Toussaint, pour eux tous, deux ou trois cent mille qu'ils sont, qu'une grand'messe indivise, dont il faut qu'ils vivent toute l'année?

Ainsi donc, pour ne parler que de ce diocèse, à La Charité, c'est le cœur de sainte Marie de Chantai qui s'amuse à tacher de sang le satin de son reliquaire; à Cosne, c'est sainte Brigitte qui a la manie de réparer de ses propres mains son éternelle église, et qui communique à l'eau bénite de sa mare, mare sainte et privilégiée, dont les grenouilles ne doivent jamais mourir, la vertu de laver toutes les plaies et de guérir toutes les maladies. A Tannay, c'est votre sœur, la fraîche et grosse Agathe (5), qui, remplaçant dans l'arrondissement de Clamecy, la Lucine des anciens, féconde les femmes frappées de stérilité, et emplit de lait les mamelles arides; aussi, sous Napoléon, qui aimait beaucoup les conscrits, avait-elle une statue d'argent. A Nevers, enfin, c'est vous, Madame, vierge obscure, martyre ignorée, et que MM. Gaume et Dufètre ont seuls l'honneur de connaître, qui

ouvrez à la lumière les yeux pleins de ténèbres. Le vénérable prélat nous a même affirmé que vous parleriez, et nous attendons avec impatience ce que vous avez à nous dire : seulement ne nous faites point de calembours.

Or, Madame, pour en revenir à la question, ne trouvezvous pas bien étonnant que ce soient des saints sans éclat et sans mémoire qui aient le monopole des miracles? Si Dieu voulait accorder à quelqu'un des siens cette glorieuse distinction, ne serait-ce pas à ces bienheureux de première classe, à ces grands du paradis, qui, après avoir partagé les dures épreuves de sa vie humaine, sont allés après sa mort répandre les lumières de l'Evangile au milieu des épaisses ténèbres du monde; ou bien encore aux vieux Pères de son Eglise, hommes d'action autant que de prière, qui au lieu d'aller stérilement répandre leur sang dans une arène, ont porté jusqu'au bout le double fardeau de l'administration et de l'apostolat ?

Les desseins de Dieu sont impénétrables sans doute ; mais, enfin. Dieu ne peut rien faire que ce qui est juste et raisonnable, et même, moins libre en cela que les simples monarques de la terre, ce n'est qu'à cette condition qu'il est Dieu. Or, supposons, Madame, qu'au lieu d'être vierge et martj're, vous eussiez eu l'honneur d'être un grand capitaine, eussiezvous accordé à quelques obscurs soldats de votre armée une distinction que vous auriez refusée à vos plus illustres lieutenants? Je ne puis vous accorder, toute belle que vous êtes, que Dieu soit moins juste et moins reconnaissant que ne le serait la tourbe des mortels.

Je raisonnais dernièrement de ces sortes de miracles avec saint Claude, mon vénérable patron, qui porta la crosse et la mître dans la capitale de la Franche-Comté, et voici ce qu'il me disait :

« Mon cher Claude, Dieu est engagé envers ses créatures par les qualités qui constituent son essence, par sa sagesse, par sa bonté, par sa justice, comme ses créatures le sont envers lui pour les devoirs qu'il leur a imposés. D'après ce principe, tu conçois qu'il ne peut y avoir de passe-droit à sa cour. Si Dieu accordait à une fillette de vingt ans, sous prétexte qu'elle a été vierge, un privilège qui me serait refusé à moi, vieux saint à barbe, qui ai vécu quatre-vingts ans dans les privations du célibat, le bonheur de le voir face à face et d'entendre son orchestre d'or, on ne me retiendrait pas là-haut cinq minutes; je déposerais ma barbe et mon auréole

au pied de son trône éternel, et j'irais dès demain m'engager dans les dragons. »

Cher patron, lui répondis-je, sous la grande épée du maréchal Soult, ce serait bien pis encore.

D'un autre côté, Madame, c'est une chose grave que d'interrompre les lois de la nature; les lois de la nature, c'est la charte de l'univers, et je ne sais trop si Dieu, alors qu'il en suspend l'exécution, ne commet pas une illégalité ; d'ailleurs, c'est sur ces lois éternelles que la conservation de la société est fondée et que les lois humaines ont leur base ; il n'y aurait plus rien de stable, rien d'assuré parmi nous, si nous avions en France trois à quatre cents bienheureux qui eussent le privilège des miracles. A quoi servirait-il, par exemple, que, moi, médecin, j'achetasse bien cher un diplôme du Gouvernement, si le patron du lieu pouvait me faire concurrence; que je plaidasse contre mon curé, si quelque martj'r de son église lui faisait gagner sa cause; que je misse, pauvre conscrit, la main dans l'urne du tirage, si la moitié des jeunes gens de ma classe, au moyen d'un médaillon de quatre francs ou d'un cierge allumé devant un autel, pouvaient se procurer un numéro libérateur; que j'établisse un moulin sur un cours d'eau, si d'un souffle une vierge pouvait tarir mon ruisseau et le faire sortir à une lieue de là, sur la propriété du marguillier de la paroisse; enfin que j'achetasse en rente viagère le bien de quelque vieil individu cassé et décrépit, si son patron pouvait faire vivre mon homme trois cents ans?

D'une autre part, que signifierait notre régime constitutionnel, si, quand les députés de l'opposition ont voté, quelque saint, comblé de plain-chant par un ministre, changeait dans la boîte parlementaire la couleur de leurs boules? Et notre Code pénal, et nos gendarmes, de quelle utilité nous serait tout cela? Quand la cour d'assises aurait condamné à mort un accusé, cet homme, ressuscité par miracle, reviendrait le lendemain à son domicile et reprendrait tranquillement, et sans qu'on pût l'inquiéter, le cours de ses occupations, car il aurait subi sa peine.

Vous le voj'ez donc bien, Madame, si Dieu suspendait les lois de la nature, il faudrait qu'il eût des motifs très graves pour en venir à ces mesures extrêmes; ce serait, par exemple, pour faire comprendre aux incrédules, par une éclatante

démonstration, qu'ils ne sont que des imbéciles; que lui, qui ramassait des copeaux dans l'atelier de son père, lui que les juifs ont pendu comme un vil scélérat, il est bien celui qui a allumé notre soleil, qui a suspendu notre terre dans l'espace, et qui nous a mesuré l'Océan dans le creux de sa main; et aussi, pour confondre ces raisonneurs insensés qui, entassant syllogisme sur syllogisme et dilemme sur enthymème, veulent, semblables aux géants de la fable, le chasser de son ciel. Mais, dans ce cas, il ne ferait pas de ces miracles obscurs, contestables, qui ont besoin d'être appuyés d'un certificat de médecin, miracles semblables à celui que fit autrefois mon oncle Benjamin à Mulot, que la plupart contestent et qui ne convertissent personne; miracles, enfin, qu'on vilipende dans la rue, tandis qu'on les sonne et qu'on les psalmodie à l'église. Dieu sait trop bien ce qu'il a à faire pour compromettre sa dignité par un acte de toute-puissance inutile; il opérerait au contraire de ces miracles éclatants qui frappent tous les j'^eux et saisissent tous les esprits. Ainsi, il ferait, tous les dimanches, apparaître le soleil surmonté d'une croix éclatante, à l'instar de la boule de Charlemagne, ou bien il graverait sa signature en lettres rouges sur la blanche surface de la lune en son plein; ou bien encore, les jours de fête solennelle, écartant cet immense rideau d'azur qui nous cache les magnificences du paradis, il se montrerait à nos yeux dans toutes les splendeurs de sa divinité. Du moment que Dieu ne fait point de ces grands et insignes miracles, il est naturel de conclure qu'il n'en fait plus du tout, ou bien il faudrait dire que sa puissance est restreinte à de tout petits et insignifiants miracles, comme la puissance d'un roi constitutionnel est restreinte à des ordonnances.

— Je vous ai laissé aller jusqu'au bout. Monsieur; mais, selon vous, les martyrs, ce n'est donc que racaille, lors même qu'ils réunissent sur leur blason une couronne de vierge à leur palme? Si telle était votre opinion, Monsieur, vous devriez bien me prier de vous en guérir.

Vous autres gens du siècle, qui levez une lèvre dédaigneuse sur les martyrs, vous rendez à vos grands hommes un culte d'admiration ; vous décernez à leurs cendres les honneurs du triomphe; vous leur dressez, sur vos places publiques, des statues de pierre et de bronze; vous avez toujours la bouche emplie de leurs noms; cependant, M. Dufêtre vous l'a dit, les martyrs sont autant au-dessus de vos grands hommes, que les cimes rayonnantes de la cathédrale sont au-dessus de la poussière de la rue. Vous avez dû être bien

mortifié, Monsieur, quand avec sa voix de grosse cloche, le vénérable prélat s'est écrié : « Vous aussi vous avez vos saints; mais ces saints, quels sont-ils ? »

Il ressort clair comme le jour de ces paroles, que votre ex-Panthéon était un mauvais lieu hanté par des vauriens qui avaient eu l'impitié de gagner des batailles à la France, ou de l'éclairer par les rayons de leur génie. Ce réceptacle de gloires immondes, de ces gloires qui ont brillé, durant votre Révolution, comme les éclairs dans un orage, vous l'appeliez un temple, et vous avez même eu l'insolence d'écrire sur le fronton, en guise d'enseigne : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante! M. Dufêtre, dans sa jeunesse, a eu l'occasion de lire cette inscription, et voyez, Monsieur, comme ce digne prélat est insensible : son cœur en a saigné et il en saigne toujours de désespoir, et peut-être, comme le cœur de sainte Marie de Chantai, si merveilleusement doué par Dieu, il saignera encore dans le cercueil.

— Certes, Madame, Dieu n'a pas envoyé M. Dufêtre parmi nous pour avoir tort; s'il a contre lui l'opinion de la France, qui s'obstine sottement à battre des mains au nom de ses grands hommes, il a pour lui celle du père Loriquet; et qui pourrait nier qu'à eux deux, l'un, le révérend père Loriquet, pamphlétaire jésuite, l'autre M. Dominique Dufêtre, recruteur de congrégations, ils ne forment la partie la plus éclairée de la Nation ? Mais s'il convient au vertueux prélat d'insulter nos saints, qu'il nous permette du moins d'apprécier ses martyrs.

A Dieu ne plaise que je veuille rabaisser les martyrs! ces convictions inflexibles qui meurent plutôt que de céder, ces dévoûments qui se laissent torturer par le bourreau et montent d'un pas ferme à l'échafaud, sont, sans doute, à quelque cause qu'ils appartiennent, de belles et grandes choses; mais enfin, ces martyrs, quels sont-ils? des hommes qui ne sont connus que par leurs supplices, souvent que par un nom furtivement gravé sur une muraille, et auquel on » fait un autel de leur échafaud.

L'homme qui veut regarder le soleil met sa main devant ses yeux, de peur d'en être ébloui; quand j'examine ainsi le martyre religieux, je ne vois, dans cette action qu'on a couronnée d'une si grande auréole, qu'uii acte d'intérêt bien entendu, et même un acte d'égoïsme; car, enfin, qui peut nier qu'il n'y ait de l'égoïsme à se débarrasser d'une vie qui peut être utile à ses semblables, parce qu'on trouve l'occasion de s'en défaire avantageusement.

Vous dites à un homme : « Livre au bourreau tes membres à torturer, sinon tu seras jeté, comme un vil copeau, dans un feu qui ne s'éteindra jamais! » Assurément, s'il n'est pas un insensé, une brute, esclave de l'instinct de la conservation, il préférera le bourreau, qui ne torture que quelques heures, au feu qui dévore incessamment; il ne fait en cela que suivre ce vulgaire axiome qui nous guide dans toutes les situations de la vie : « De deux maux, il faut choisir le moindre. » Il y a là moins que le prosaïque courage de celui qui se fait arracher une dent pour se soustraire à ce feu invisible qui lui brûle les gencives, ou qui se fait couper une jambe que déjà la gangrène mord de sa dent empoisonnée, pour reculer d'une année ou deux le terme de sa vie.

Mais si vous dites à cet homme : « Tu passeras des mains ardentes du bourreau dans un lieu d'éternelles délices; » si surtout vous ajoutez, avec M. Gaume, dans ce stj'le éclatant et pittoresque dont les prêtres ont seuls le secret : « Sur ton corps plus pur et plus brillant que le diamant, resplendiront comme autant de rubis et d'émeraudes les glorieuses blessures que tu auras reçues: tu précéderas, dans la liturgie et dans les honneurs de l'église, les pontifes, les docteurs, les prêtres, tous ceux enfin qui ne sont point martyrs; dans le ciel, tu seras assis sur un de ces trônes sublimes qui approchent de plus près le trône éternel de Dieu, » cet homme — et c'est du reste ce que faisaient les martyrs — courra avec empressement au-devant des supplices; jaloux de gagner consciencieusement sa place au paradis, il excitera lui-même la cruauté du bourreau; quelque torture qu'il subisse, il ne se plaindra que d'une chose, c'est qu'on ne le fait pas encore assez souffrir. Vous avez proposé à cet heureux homme le marché le plus avantageux qu'on puisse offrir à un mortel, et vous vous

récriez d'admiration parce qu'il l'accepte! Mais qu'3^ a-t-il

donc là de si beau, de si grand, de si généreux? Et que diriezvous donc de ce soldat qui se laisse trouer la poitrine par vingt baïonnettes ennemies, plutôt que de dire un mot qui soit fatal aux siens? Moi, qui vous parle, si j'avais une faveur à demander à Louis-Philippe, ce ne serait, je vous l'assure, ni une perception, ni un bureau de tabac, ni même un portefeuille de ministre : mais j'irais trouver M. Dupin aîné, et je lui dirais : « Roi de Clamecy, faites en sorte, je vous prie, que votre cousin Louis-Philippe m'accorde un petit martyre. » Du reste, si le grand homme refusait d'apostiller ma pétition, sous prétexte que je ne suis pas électeur, je n'en resterais pas inconsolable, je vous prie de le croire.

Tout le mérite donc, que je reconnaisse à nos martyrs, c'est d'avoir cru aux promesses de l'Eglise; si la crédulité fait les sots, la foi fait les saints; je le sais, je me soumets, et je dis : « Priez pour nous; » mais je m'abstiens d'admirer. Non, la foi ne peut suffire pour élever un simple cordonnier qui toute sa vie n'a fait que des souliers, mais qui a cru, au-dessus de nos grands hommes; on aura beau l'écrire et le prêcher, je n'admettrai jamais qu'une couronne toute sèche de martyr efface ces couronnes de lauriers que le génie, donnant la main à la vertu, a décernées.

Ce sont les services rendus aux hommes qui font les belles actions ; les vertus stériles et les plantes qui fleurissent avec éclat, mais sans donner de fruits, sont choses que je prise fort peu. Et que nous importe à nous du sang inutilement versé, du sang que la terre boit aujourd'hui, et dont la pluie lavera demain jusqu'à la moindre trace? Savez-vous quels sont les véritables martyrs? ce sont ceux qui sont morts pour leur pays! c'est d'Assas, c'est Barra, c'est Viala, ce sont les soldats de ces quatorze armées qui sont tombés à la frontière en défendant la liberté de la France. Et eux, pour prix de leur dévouement, qu'ont-ils reçu de la patrie? les uns un morceau de bois pour remplacer la jambe que le boulet leur avait tuée, et les autres un roulement de tambours et une couche de chaux vive sur leur fosse. Voilà les hommes dont il importe de faire ra^f^onner la tombe! Et pourtant ce sont eux que les prêtres choisissent pour objets de leurs stupides dédains! Il appartient bien à ceux qui ont grandi et engraissé sous les tranquilles voûtes d'une cathédrale, d'insulter ceux qui ont mené la dure vie des champs de bataille ! Venez donc mettre à côté de cette existence glorieuse, pleine d'un bout à l'autre de combats et de victoires, votre existence remplie de plain-chant et de grand'messes, que nous voyions celle qui a été le plus utile à la patrie! Vous croyez avoir fait une bien rude pénitence, parce que vous vous êtes assujettis rigoureusement à des exercices de moines? Mais que diriez-vous donc, si vous aviez porté jusqu'à votre vieillesse le lourd fardeau de la discipline? Vous qui ne pouvez traverser une place sans avoir un parasol sur votre tête, comment vos joues molles et rebondies se seraient-elles accommodées du soleil de l'Egypte? Croyezvous, en cas que vous portiez un cilice, que la cuirasse d'un carabinier ou le sac d'un fantassin ne vaillent pas bien votre cilice? Vous êtes saints entre tous, vertueux entre tous, parce que vous jeûnez aux jours indiqués par l'Eglise, et que, le

vendredi, vous vous contentez de frais légumes, de poissons choisis sur les marchés, de gras oiseaux péchés dans les marécages; mais eux, ces hommes que la guerre nous a dévorés, ils ont fait des campagnes sans pain, sans chaussure, et, tandis que vous vous étendiez mollement dans vos lits bien blancs et bien bassinés, ils s'endormaient sanglants, meurtris, affamés, et sans se plaindre de Dieu qui leur faisait une vie si dure, sur la neige de leur bivouac. Vous auriez voulu peut-être qu'ils combattissent de la main gauche, afin de faire le signe de la croix de la main droite. Vous croyez, sans doute, avoir plus fait pour votre pays, parce que vous avez remercié Dieu de ses victoires, que ceux qui les ont remportées. Et que seriez-vous, ministres du Seigneur, si, à ce grand cri de détresse poussé par la Convention : « La patrie est en danger! » au lieu de courir à leurs armes, ils se fussent contentés d'égrener un chapelet entre leurs doigts? que seriez-vous, si les femmes qui ont nourri ces hommes de fer du lait ardent de leurs mamelles, eussent été vierges? et que seriez-vous encore si Napoléon eût été évêque? Un prêtre grec chanterait la messe dans votre cathédrale, ou un ministre protestant ferait le prêche dans votre chaire! Le martj're de ces hommes que vous traitez en ennemis vous a été plus utile que tous ceux que vous préconisez; car, en défendant votre patrie, c'est aussi votre autel qu'ils ont défendu.

Jésus-Christ a fait sa religion pour le genre humain et non pour tel ou tel peuple; si la religion chrétienne était plus nationale, ce sont précisément ces hommes du Panthéon et des champs de bataille qui seraient ses saints et ses martyrs! Pourquoi cette grande pensée de Napoléon qui, confondant tous les mérites ensemble, les couronnait de sa glorieuse effigie, n'a-t-elle pas été celle des fondateurs de notre Eglise? Qu'importe pour celui qui a sauvé un peuple, un peu plus ou moins de dévotion, un doigt plus ou moins trempé profondément dans l'eau bénite!

Dieu, Madame, a-t-il donc tant besoin de prières? Et à vrai dire, s'il faut qu'il fasse droit aux oraisons qu'on lui adresse de tous les coins du monde, qu'il réponde à tous nos saints patrons qui, le tirant chacun de leur côté par sa robe, lui disent: « Seigneur par-ci, mon Dieu par-là, » je ne voudrais pas être à sa place. Mais si l'Eglise ne veut point honorer nos grands hommes, au moins que ses ministres ne les insultent pas; car c'est par les grands hommes qu'elle a produits, qu'on est fier de sa patrie, et plus on est fier de sa patrie, plus on l'aime.

— Monsieur, revenons aux miracles : la bonté de Dieu est infinie: pourquoi ne prêterait-il pas aux saints un peu de sa toute-puissance pour guérir les infirmités des hommes?

— Quoi! Madame, les infirmités qu'il a lui-même envoyées! mais il ressemblerait donc à ce médecin italien qui allait attendre les passants, au coin d'une rue, pour les frapper de son st) let, et venait ensuite panser leur blessure. Croyez-vous donc que Dieu, le roi de la terre et de tous ces mondes éparpillés comme une rayonnante poussière dans l'espace. Dieu qui a tant de choses à faire, s'amuse à guérir un enfant de la cataracte ou du prurigo; qu'il trouble cet ordre de choses établi par lui-même pour obliger un malheureux en lui ôtant son entorse ou en faisant tomber une taie de son œil? S'il lui convenait, par un motif quelconque, de guérir une de ces créatures, au lieu de faire intervenir un saint, ne chargeraitil pas de la commission les drogues du docteur ou le bistouri du chirurgien?

Soit un homme auquel on dit : « Votre ennemi sape votre maison par les fondements, » et qui refuse de se lever, puis qui se lève cinq minutes après pour ouvrir la porte à son chien tendant vers lui des pattes suppliantes; si Dieu s'abstenait de faire des miracles, quand il s'agit de défendre ses autels, et s'amusait à faire des petits miracles de complaisance pour rendre la vue à celui-ci, l'ouïe à celui-là, l'usage de son bras ou de sa jambe à un autre, le maître du ciel ne ressemblerait-il pas à l'homme de notre hypothèse?

— Mais, Monsieur, et les miracles de l'Evangile?

— Chut! Madame, n'entamons pas cette question, s'il vous plaît; j'ai peur qu'il y ait là devant votre châsse quelque mouchard qui nous épie; mais au lieu de discuter, agissons. Si vous, vous pouvez faire des miracles dans l'intérêt d'un boiteux ou d'un aveugle, à plus forte raison pourrez-vous en taire dans l'intérêt de toute une commune. Je vous proposerais bien de prendre cette baroque église de Saint-Pierre, qui rend tout redressement de la rue du Commerce impossible, et de la jeter où bon vous semblerait; ou bien d'aller dans la vallée du Rhin choisir, pour faire une niche aux protestants, trois à quatre beaux ponts que vous placeriez sur la Loire, mais j'aurais peur que ces gros et rudes miracles n'écorchassent vos blanches mains; c'est un joli petit miracle, un miracle tout mignon, vrai miracle de dame que je vous propose

Au pied des Montapins, sur la route de Fourchambault, est une fontaine que la limpidité de ses eaux a fait nommer

la Fontaine-d'Argent; allez nous la chercher dans le creux de votre main, et apportez-la sur la place Ducale, d'où elle s'épandra en ruisselets par tous les quartiers de la ville. Si vous vous tirez avec honneur de cette épreuve, non seulement je vous adorerai de ma personne, mais encore je vous amènerai ma femme et mes enfants, le chapelet aux mains et le scapulaire au cou, afm que de gré ou de force ils vous adorent. Si même Dieu, poussé à bout par ces pamphlets impies où j'ai l'audace de mettre Jésus-Christ au-dessus de M. Dufêtre, m'affligeait d'une seconde fille, je voudrais qu'elle s'appelât de votre joli nom.

— Monsieur, dit la sainte, si vous ne venez devant ma châsse que pour me conter de pareilles sornettes, je me passerai bien de votre pratique.

— Madame, répliquai-je, n'empoisonnons point par des paroles acerbes le peu d'instants que nous avons à passer ensemble; mais, à propos, est-il bien vrai que vous ayez pris notre heureuse cité sous votre protection?

— Je l'ai ouï dire par M. Dufêtre.

— Alors, je ne suis plus étonné que mon propriétaire m'ait augmenté hier de cinq francs le loyer de mon atelier, — mais au moins en ai -je pour mon argent. — Et de quel genre est votre protection ? les banquiers nous prêteront-ils à cinq pour cent? le Gouvernement nous revendra-t-il sa poudre et son tabac de régie à prix de facture? les tailleurs, vaincus par cette vertu secrète qui sort du tombeau des martyrs, se résoudront-ils à coudre nos paletots? les banqueroutiers cesseront-ils d'être des gens comme il faut? les épouses seront-elles fidèles à leurs ?

— Quelle question! me répondit la sainte; comment une femme peut-elle trahir son époux?

— Entendons-nous, Madame, c'est fidèles à leurs amants que je veux dire.

— Monsieur, faites attention avec qui vous êtes !

— Pardon, Madame, je n'ai pas l'habitude de parler à des vierges; mais enfin, quelles seront les limites du territoire protégé? S'étendra-t-il jusqu'aux confins de l'octroi? dépassera-t-il les faubourgs? ces riantes et joyeuses maisons de campagne, éparpillées autour de la ville, comme des enfants jouant dans l'herbe autour de leur mère qui travaille, en feront-elles partie? combien de temps faut-il de domicile à Nevers pour avoir droit à votre protection? protégez-vous les voyageurs? protégez-vous ceux qui sont détenus dans les prisons de la ville? protégez-vous la garnison? est-ce avec

armes et bagages ou sans armes et bagages? faut-il, pour être protégé par vous, acheter un de vos médaillons, ou le médaillon n'est-il pas de rigueur?

— Monsieur!!! fit la sainte, avec un geste dans lequel je crus voir du Domitien.

— Eh bien, oui! oui! oui! répondis-je épouvanté, vous nous protégez; nous ne pouvons certes avoir de meilleurs protecteurs que votre fémur et ce petit morceau de votre crâne. Dieu ne saurait manquer de faire exprès pour nous un petit ciel calqué et taillé sur le patron du département; ce petit ciel sera toujours plein de chaudes brises et de soleil, et ces gros vilains nuages qui versent la pluie n'oseront s'y présenter que quand ils seront mandés par le comice agricole.

D'autre part, lorsque la chenille vorace et le hanneton impie viendront, au printemps, pour dévorer nos récoltes en bourgeons, on enverra le sacristain de la cathédrale les prévenir qu'ils aient à vider les lieux. Mais, Madame, une petite question s'il vous plaît : croyez-vous que si Monseigneur de Reims faisait venir de Rome des reliques, beaucoup de reliques, cent mètres cubes de reliques, la Champagne pouilleuse reverdirait?

— Cela n'est pas impossible, Monsieur.

— Cependant, Madame, il me vient un scrupule; s'il suffit, pour protéger une commune, d'un os de martyr enchâssé dans un reliquaire, comment se fait-il qu'il y ait des communes qui soient encore sans protecteur? Rome est une ville à double fond : sous la Rome vivante est la Rome morte, la Rome des consuls et des empereui's; il y a dans cet immense sépulcre (M. Gaume le dit lui-même), des os de plusieurs millions de martyrs; or, si ces richesses calcaires étaient partagées entre toutes les églises du monde catholique, elles en auraient chacune plein leur sacristie. Que le curé de ces paroisses disgraciées, qui n'ont point de reliquaire ou dont les reliques sont tombées en désuétude, prenne la diligence et aille à Rome; il en rapportera non un morceau de crâne et un fémur — ce n'est pas la peine d'aller à Rome pour si peu de chose, — mais un, deux, trois squelettes à choisir. Cela ne revient, pour les frais de vo\'age et autres menues dépenses, qu'à cinquante écus pièce, et on a la décoration de l'Eperon-d'Or (6) par dessus le marché. Moi qui vous parle, j'ai voyagé dernièrement sur l'impériale de la diligence, dans la société peu aimable de six squelettes bien complets qui s'en allaient en Auvergne, et ils nous ont si bien protégés, que nous avons versé en route.

Vous me répondrez à cela que le pape est prudent, et qu'il ne lâche ses reliques qu'à bon escient; en cela comme en toute autre chose, Sa Sainteté a grandement raison: si tous les lieux de la terre avaient leurs reliques, Dieu ne saurait plus que faire de sa grêle, de ses trombes, de ses ouragans, de ses tremblements de terre, et, ne trouvant plus d'endroits pour lancer son tonnerre, il serait obligé de le supprimer.

— Voilà, Monsieur, précisément ce que j'allais dire.

— Permettez que j'aie encore un petit et dernier scrupule. Madame. J'ai voyagé chez les protestants : là, point de processions, point d'images, point de reliques, et partant point de protection divine ; cependant ces campagnes maudites sont aussi vertes que notre terre bénie ; les cités de ces infâmes sont aussi florissantes que nos villes les plus haut mîtrées; leurs magasins sont aussi brillants, aussi bien parés de jolies femmes que nos magasins catholiques, où la banqueroute se tapit sous le comptoir; leurs usines élèvent plus haut et plus fièrement que les nôtres leur panache de fumée ; et plus d'un pays très apostolique et très romain, est l'humble vassal de cette industrie qu'exercent des mains réprouvées. Comment donc cela peut-il se faire, Madame ?

Un autre sujet d'étonnement pour moi, c'est que cette Italie, si bien pourvue de reliques, si largement tonsurée, et qui a bu tant d'eau bénite, soit pourtant si malheureuse ! Et Rome elle-même. Madame, sa destinée est-elle bien brillante ? Tous les jours je me demande pourquoi elle ne fait point du noir animal de ses reliques. A quoi lui sert d'être non seulement la capitale, mais l'église du monde chrétien ? Le sceptre de l'univers s'échappait de sa main en même temps que la statue de Jupiter tombait des hauteurs du Capitole; sa puissance, sa gloire, ses grands hommes, tout s'en est allé avec ses dieux, et ses mamelles épuisées ne peuvent plus nourrir que des chanteurs et des capucins.

O Rome! Rome ! voilà donc où ta catholicité t'a réduite. Au pied de ta croix, il ne vient plus, au lieu de lauriers en fleurs, que du chiendent et des orties; ta terre désolée ne produit plus qu'un peuple idiot et décrépit, triste regain d'une moisson de héros. Comment se fait-il donc que la reine des nations se soit changée en un moine immonde ? A la place de ces marches triomphales qui resplendissaient des dépouillesde tout l'univers, qu'as-tu mis ? des processions, traînant à leur suite des prêtres râpés et un long amas d'hommes en guenilles. Un suisse de cathédrale, arlequin chamarré de ridicules oripeaux, fait maintenant résonner sa hallebarde sur les dalles

du Capitule, et meurtrit la poussière des Paul-Emile et des Scipion. Rome, ville de misère et d'opulence, ville de servitude et de despotisme, ville de prêtres en serge et de cardinaux en velours, si tes saints peuvent pour toi quelque chose, demande leur donc un rabat plus propre pour mettre sur ta tiare.

Je ne doute pas. Madame, que cette pincée de votre cendre que M. Gaurae aurait pu nous apporter dans sa tabatière, soit plus puissante que tout le reste des catacombes; mais enfin, vous-même, quel acte de protection avez-vous accompli en notre faveur, et comment? Depuis tantôt trois mois que vous êtes ici, nous sommes-nous aperçus de votre présence? Voyons-nous le commerce reprendre ses balances et sa demi-aune ? et le crédit, devenu moins cauteleux, nous rouvrir son escarcelle? Avez-vous tari ces pluies incessantes, (7) qui, après avoir noyé nos prés, renversent nos épis ? et ces jours derniers, quand la Loire dévorait sous nos yeux un de nos plus jeunes concitoyens, êtes-vous venue lui arracher sa victime ? Cependant vous eussiez touché une prime de dix écus pour faire vos bonnes œuvres. Si votre protection est pour nous sans résultat, à quoi sert-il donc que vous nous protégiez ? C'était bien la peine, ma foi, de disgracier ce pauvre saint Cyr, qui se tenait si tranquille et si raisonnable sur son cochon, pour vous mettre à sa place. Voyez-vous là-bas ce vieux Clamecy qui rit sous cape à votre nom : je suis bien sûr qu'il préfère la protection de M. Dupin aîné à la vôtre.

— Monsieur, me dit la sainte, je suis ici comme un roi au milieu des dévoûments équivoques de sa cour. Vous qui avez quarante ans et au-delà, et qui par conséquent devez mieux que moi distinguer un masque d'une face vivante, une dévotion de chair d'une dévotion de plâtre, tirez-moi d'un doute, je vous prie ; est-il vrai que les prêtres croient à mes miracles?

— A la vérité, Madame, j'ai vu bien des masques ; mais que voulez-vous? il est des apparences si bien imitées, qu'il faut en approcher de bien près pour les distinguer de la réalité !

Les prêtres croient-ils à vos miracles? j'en doute, et voici mes raisons. Les prêtres, en général, se portent d'une manière florissante : c'est une qualité qu'on ne saurait leur refuser. Cependant il en est bien certains parmi eux qui sont atteints de quelques infirmités, ne serait-ce que de ces infirmités contractées par les jeûnes, les abstinences et les macérations de toute espèce qu'ils font subir à leur corps. Or, quand les prêtres ont la fièvre ou la colique, c'est toujours au médecin qu'ils s'adressent. Ce matin encore, à votre procession, j'étais

auprès d'un vieux et respectable ecclésiastique qui s'en allait ployé sous un faix de quatre-vingts années, et se faisait de son valet une béquille. A ses côtés, des femmes se disputaient à qui passerait sous votre châsse, et lui, cet octogénaire tombant en ruines, il n'a pas le moins du monde songé à en faire autant. Cependant, quelque vénérables que soient les infirmités, je ne crois pas qu'on y tienne beaucoup.

Quant à M. Dufêtre, bien certainement il croit à vos miracles. Un prêtre ne saurait mentir, et un évèque le voudrait qu'il ne le pourrait pas. Voyez-vous, Madame, un prêtre c'est la vérité qui, en sortant de ce puits impur où le paganisme l'avait plongée, revêtit sa nudité d'un rabat et d'un tricorne; la chair doit, comme un témoin qui dépose, dire toute la vérité et rien que la vérité. Or, M. Dufêtre ne dirait pas rien que la vérité, s'il cherchait à nous faire croire à vos miracles, lui-même n'y croyant point; et dans ce cas, pour dire toute la vérité, il serait obligé de nous désabuser desdits miracles comme d'une superstition.

Ce serait pour lui non seulement un devoir de religion, mais encore un devoir d'humilité; et il faudrait qu'il n'y eût pas chez lui le moindre atome de saint Vincent de Paul pour qu'il s'en départît. De pauvres malades, que l'ordonnance du médecin a consignés dans leur lit, se traînent. Madame, à grand renfort de béquilles, au pied de votre autel, et se prosternent devant vous sur des genoux ankilosés; ces pieux imbéciles, en cherchant à se guérir des maladies qu'ils ont, se donnent des maladies qu'ils n'avaient pas. Et même, l'an passé, un malheureux père de famille était frappé d'une mort soudaine pour s'être plongé, tout couvert de sueur, dans les eaux miraculeusement salutaires de votre sœur Brigitte. Vous n'avez encore rien de semblable à vous reprocher, belle sainte, j'aime à vous rendre cette justice; mais, vous le voyez, cette médecine qui traite toutes les infirmités par des cierges €t des neuvaines, et qui, au premier aspect, paraît si innocente, si bonne personne, elle est cependant plus fatale qu'un rebouteur à la santé publique.

M. le Commissaire de police veille à ce qu'il ne soit porté aucune atteinte à la conservation des habitants de la commune; il pousse même la sollicitude sur ce point jusqu'à faire empoisonner votre chien de peur qu'il ne vous morde. Il pourrait, il devrait même vous mettre la main sur l'épaule; mais on conçoit qu'il ne l'ose pas : un acte de cette autorité empêcherait peut-être le ministre de la marine de lui faire tenir son orphelin de la Guadeloupe. (8)

D'un autre côté, le Parquet décernerait très bien un mandat d'arrêt contre vous, pour exercice illégal de la médecine ; mais le Parquet est trop galant, trop Parquet français pour en venir, avec une demoiselle, à une aussi rigoureuse mesure.

Je ne vois donc que M. Dufêtre qui soit à même d'intervenir dans cette affaire; d'un mot il peut jeter un rayon de lumière à travers cette épaisse et fatale ignorance qui compromet la santé de son troupeau, et pourtant, ce mot, il ne le dit pas! Il faut donc qu'il attende de vous quelque grand miracle, un miracle devant convertir les deux ou trois de ses diocésains qui, dans la dernière course triomphale par lui fournie, ont échappé à sa parole victorieuse.

— Oh! oh! fit la sainte, avec un joli petit bâillement, M. Dufêtre aurait bien dû m'épargner les fatigues de cette procession; je suis harassée. Me faire promener sur la place Ducale par un soleil de 20 à 25 degrés, sans ombrelle, et avec une robe de velours, voilà un procédé bien peu aimable!

— En toutes choses, lui répondis-je, M. Dufêtre ne considère que la plus grande gloire de Dieu. Quand il s'agit d'honneurs à recevoir au nom de son maître, il ne s'épargne pas plus que les autres, et paie bravement de sa personne. Ainsi, lors de son entrée triomphale à Nevers, (9) combien il a dû souffrir, dans sa modestie, d'être exposé pendant trois heures et à bout portant aux acclamations de la foule. Et encore, il est des infâmes qui, révoquant en doute la simplicité de cet homme apostolique, prétendent qu'il se complaît au milieu de ces pompes mondaines, et qu'il aime l'évidence dorée du premier plan. Les malheureux! mais ils ne comprennent donc pas que, si ce respectable prélat a exigé de M. le Maire tous les honneurs qui lui revenaient, et même un peu plus qu'il ne lui en revenait, ce n'est pas pour lui qu'il les réclamait, c'est pour Dieu; c'est qu'il importait à la gloire de Dieu que son représentant traversât le pont de Loire au bruit de l'artillerie.

Et à Donzj' (10) encore, où ce martyr de l'épiscopat a été appelé brutalement Monsieur Dufêtre tout court par le juge de paix, pourquoi se plaignait-il que la garde nationale ne fût pas venue à sa rencontre? Cela est facile à comprendre : c'est parce que Dieu eût été bien aise de voir la garde nationale de Donzy sous les armes.

— Monsieur, dit la sainte, cet appareil triomphal peut convenir aux grandeurs d'ici-bas; mais je doute fort qu'il convienne aux grandeurs du ciel. Le Dieu que nous adorons est né dans une crèche et mort sur une croix; ce n'est pas par

un vain étalage de choses précieuses qu'il faut l'honorer. Cette croix, vous devriez vous rappeler ce qu'elle représente. Hommes insensés! c'est son gibet que vous couvrez d'une couche d'or si épaisse. Si Jésus-Christ, pendant sa vie mortelle, eût voulu se rehausser par un éclat étranger, n'avait-il pas à son service toutes les magnificences du ciel? Pourquoi ses serviteurs veulent-ils, pour son image, des honneurs dont il n'a pas voulu, lui, pour sa personne? Et ne ressemblent-ils pas un peu ici à ces adroits cuisiniers qui préparent à leur maître un ragoût qu'il n'aime pas pour s'en régaler euxmêmes.

L'Evangile est-il meilleur pour être si bien relié? et quel précepte de morale mettent en honneur ces bruits de cloches dont on emplit la ville, ces chasubles qu'on promène par les rues, et ce lutrin qu'on transporte sur la place publique?

— Hélas! Monsieur, qu'est devenue la touchante et majestueuse simplicité de notre église primitive? où sont ces chrétiens avec lesquels j'ai prié dans les cryptes? où sont ces vieux évêques qui, vivant dans la retraite et le dénuement absolu des choses d'ici-bas, ne voulaient faire des prosélytes que par l'exemple de leurs vertus?

Ceux qui se disent les successeurs des apôtres, ceux qui se laissent appeler les envoyés de Dieu par leurs flatteurs, ce n'est plus au cœur du chrétien, c'est à ses yeux qu'ils s'adressent. Au lieu de parler à sa raison et à son âme, ils étourdissent son oreille par un continuel bourdonnement de psaumes et de cloches; ils lui donnent des fêtes aujourd'hui à cet autel, demain à cet autre; ils l'amusent par des processions mêlées de mascarades, où le sauveur des hommes est représenté par un enfant portant un agneau sous son bras; ils donnent, comme les frères ignorantins à leurs élèves, des médaillons aux dames qui ont été bien sages. Cette grande et sévère figure de Jésus-Christ qui jette du haut de sa croix un regard mélancolique sur le monde, ils l'attifent de soie, de dentelles et de verroterie, comme une sainte Reine. (H)

Grâce à ces continuelles cérémonies, le dogme qui impose des sacrifices est délaissé pour le culte qui donne des spectacles. Cette dévotion hypocrite des Italiens, dévotion toujours prosternée, et qui brûle tant de cierges, a succédé à la piété féconde de nos pères. Cette foi des anciens temps qui défrichait les solitudes de la Gaule, qui mettait des ponts sur ses fleuves, qui maçonnait dans les nuages les flèches dentelées de nos cathédrales, qui jetait des armées de paysans et d'ouvriers sur des plages lointaines, qu'est-elle devenue?

Hélas! Monsieur, ce n'est plus qu'un soleil d'hiver qui brille, mais ne fait rien éclore.

Ces gens qu'on appelle sans cesse à l'autel, au lieu de payer Dieu en bonnes œuvres, le paient en pratiques religieuses, et tous les ans, à Pâques, ils vont avec confiance demander leur quittance à leur confesseur; quelles bonnes œuvres, en effet, voulez-vous attendre d'hommes qui croient qu'avec des neuvaines ils achèteront la rémission de leurs péchés?

Ces femmes en robe, et ces autres femmes en paletot, que vous prenez pour des hommes, ce sont en apparence d'excellents chrétiens; il n'y a pas de troupe mieux disciplinée; vous leur dites : A genoux! et ils s'agenouillent. Redressez-vous! et ils se redressent. Faites le signe de la croix! et ils le font. Mais allez demander à celles-ci, pour vêtir et rassasier les pauvres, cet or et ces diamants dont elles frelatent leur beauté, œuvres et pompes de Satan auxquelles pourtant elles ont renoncé lors de leur baptême, et à ceux-là cet habit d'homme comme il faut, taillé à Paris par les ciseaux et pressé par le passe-carreau d'un homme de génie, et vous verrez ce que c'est que leur pitié!

J'ai vu, en traversant la France, des hommes noirs qui s'agitaient, qui criaient, qui gesticulaient, qui déclamaient leurs livres, qui faisaient, à grand renfort de cymbales et de grosse caisse des recrues pour leurs congrégations, qui cherchaient enfin à se rendre importants par les attaques qu'ils dirigeaient contre tout le monde et par celles qu'ils provoquaient contre eux-mêmes; j'ai demandé à M. Gaume quels étaient ces hommes, et il m'a dit que c'était des Jésuites.

Je suis sainte, Monsieur, mais je n'ai point les préjugés de ma caste, et Dieu m'a fait la grâce de détester les Jésuites. J'ai ri de pitié en voyant ces prêtres charlatans vouloir achalander leur église par les mêmes moyens qu'un marchand achalandé sa boutique, et je me suis étonnée que tous les chrétiens sincères et éclairés ne se réunissent pas pour les combattre; car ces gens-là, en voulant relever leur domination abattue, perdront le peu de religion qui reste en votre France.

Le genre humain est sorti de ces superstitions qui faisaient la puissance des prêtres; leur noire soutane ne peut déteindre sur les constitutions; le peuple souverain ne va plus à confesse, et son front est trop haut pour que leur main puisse atteindre à sa couronne.

Pour être quelque chose, il faut que le prêtre redevienne

ce qu'il était autrefois, un disciple de Jésus-Christ, un simple ministre de l'Evangile; qu'il ne se tienne point clos et immobile dans sa niche; qu'il se mêle au peuple comme le faisait son divin maître; qu'au lieu d'aller boire du vin rouge ou jouer à la bouillotte chez le notaire et le percepteur de la commune, il entre dans les chaumières, qu'il s'asseye à l'humble foyer, sur l'escabelle du pauvre; que, désespérant de convertir ses paroissiens en masse et par arrondissement, comme a eu le bonheur de le faire M. Dufètre, il les prenne homme par homme, et conscience par conscience; qu'au lieu de leur faire un sermon, il converse familièrement avec eux, qu'il écarte doucement et avec la sollicitude attentive d'un médecin qui lève un appareil, les voiles qui enveloppent leur esprit, et qu'après les avoir ébranlés par la puissance de ses paroles, il les persuade par l'exemple de ses vertus; qu'il soit, partout où il entre, suivi de la paix et de la concorde; qu'il prévienne les procès, qu'il joue comme Jésus-Christ avec les petits enfants, qu'il trinque, sobrement toutefois, avec le père de famille; qu'il ait le mot pour rire avec les jeunes filles de la maison, et qu'au besoin, de crainte que le tentateur ne se mêle de ce qui le regarde, il les marie avec leurs amoureux.

A cette condition les prêtres seront beaucoup encore; ils seront plus que vous, plus que moi, plus que le seigneur du château voisin, plus que le maire de la commune, plus que le sous-préfet de l'arrondissement, et s'il faut tout dire, je ne connais point de rôle plus honorable et plus digne d'un homme que celui d'un pasteur régnant sur sa paroisse par l'ascendant de ses vertus.

— Ce que vous dites-là. Madame, est bien pour une sainte; mais puisque vous avez tant de bon sens, vous devez vous apercevoir que vous êtes ici un sujet d'oisiveté pour beaucoup, et que votre présence porte préjudice à un grand nombre de pauvres familles. Pendant que ces femmes récitent leur chapelet devant votre châsse, ce n'est pas vous qui raccommodez les hardes de leurs enfants et faites bouillir le potage de leur mari, et je suis bien sûr que plus d'une ne rentre chez elle qu'avec la crainte d'être battue. Croyez-moi, rendez votre perruque blonde au coiffeur, vendez votre robe rouge et votre palme au profit des pauvres et retournez à Rome. Nous avons assez de saints que nous ne prions pas, sans qu'on nous en amène encore de nouveaux; vous comprenez. Madame, qu'une ville ne change pas de saints comme elle change de conseillers municipaux.

248 PAMPHLET XU

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