XII INTRODUCTION
Lettres jointes aux deux premiers pamphlets dussent constituer le recueil des Cousins, serait une autre erreur, puisque, d'après l'annonce de l'Association, les six pamphlets traitaient de choses et de personnes appartenant à l'arrondissement de Clamecy et que les quatre Lettres au Système s'attaquaient à un sujet de politique générale. — Cette question des « Cousins » pourra exercer la sagacité des érudits et des chercheurs. Pour nous, dans l'insuffisance fort explicable de preuves matérielles, elle ne peut-être résolue que par la négative.
Intérêt historique et valeur littéraire des pamphlets.
Les pamphlets de Claude Tillier synthétisent la lutte de l'esprit démocratique, en province, contre l'esprit monarchique et bourgeois né de la révolution de 1830.
Inspirés par un sentiment très vif de la justice sociale et de l'égalité politique, ils attaquent tout ce qui personnifiait, sous le règne de Louis-Philippe, les idées conservatrices du régime censitaire.
Leur intérêt immédiat est de nous faire connaître le mouvement politique et religieux en Nivernais, de 1840 à 1844. Sous le jour un peu cru de la satire, ils donnent un saisissant relief à deux puissantes personnalités de ce temps, Dupin aîné, le « Roi de Clamecy », l'homme qui, peut-être, incarnait le mieux le régime bourgeois de la France d'alors, et M. Dufêtre, évèque de Nevers, l'un des plus zélés missionnaires du catholicisme ultramontain.
Mais les pamphlets n'appartiennent pas seulement à l'histoire locale; ils sont encore un jugement général porté sur la Monarchie de Juillet, notamment sur les premières années du ministère Guizot, par une intelligence clairvoyante et dont l'idéalisme n'excluait ni le bon sens ni l'esprit.
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Ils présentent aussi, sur quelques sujets de morale sociale, d'enseignement, de littérature et d'art, des aperçus d'une originalité qui n'est point éteinte.
Enfin, le développement de l'idée laïque, à notre époque, rend à certaines idées politiques de Tillier tout l'attrait qui s'attache aux questions présentes. Rapports des Eglises et de l'Etat, œuvres de l'action catholique (congrégations, confréries, écoles, séminaires, propagation de la foi), monopole universitaire, ces divers sujets sont déjà traités par Tillier avec une rare indépendance d'esprit. On demeure surpris de trouver dans des satires de province tant d'idées générales intéressant tous les Français.
Voilà pour le fond.
Quant à la forme, elle témoigne d'un maître écrivain. Ce style, tout brillant d'images, tout vibrant d'émotion, semble n'avoir rien perdu de sa fraîcheur première. En le lisant, on se rappelle le mot de Pascal : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » C'est en effet un homme, et un homme de bonne foi, un apôtre laïque que nous avons là sous nos yeux. Tillier, qualités et défauts, s'est mis tout entier dans son œuvre. Sa part d'originalité sera d'avoir introduit le moi, c'est-àdire le lyrisme dans le pamphlet, comme d'avoir donné d'autre part, dans Mon Oncle Benjamin, un modèle du roman humoristique en France.
Pamphlétaire, il n'a pas son pareil pour appréhender en quelque sorte son lecteur et l'obliger à voir et à sentir ce qu'il a peur de sentir et de voir. Esprit trop vif pour s'attarder dans la logique aux déductions d'une vue originale, il n'est pas un penseur bien profond, mais il est très suggestif; il contraint à la réflexion. C'est, dans le sens le plus élevé du mot, un maître d'école hors ligne. Il projette sur les idées le rayon révélateur d'images neuves, pittoresques, populaires, d'où surgit à chaque pas une clarté nouvelle.