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LES PROPOS DE LABIENUS

C'était un homme du vieux parti, puisque la liberté était passée; un réactionnaire, puisque la république était une chose du temps jadis ; un ci-devant de l'ancien régime, puisque le gouvernement des lois était le régime d'autrefois ; en un mot, c'était une ganache.

Il était de ces méchants qui doivent trembler sous un gouvernement fort, pour que les bons se rassurent, et que la société, ébranlée jusque dans ses fondements, puisse se rasseoir sur ses bases. Ce n'est pas tout ; Labiénus était ingrat : en plein césarisme, en pleine gloire, au miliea de cette surabondance de félicité ]mblique et de cette fête immense du genre humain, il méconnaissait les bienfaits que répandait à pleines mains le second fondateur de Rome, le pacificateur du inonde; il avait à la fois les passions aveugles et les passions ennemies qui font les hommes dangereux et les citoyens funestes. Mais vous ne le connaissez pas encore. Sa passion manquant d'air et d'espace, dans rétouffement du principat, ne pouvant ni parler, ni écrire, ni agir, ni se mouvoir, il passait des heures entières sur le pont Sublicius, à voir couler le Tibre, immobile et muet, mais le regard furieux, le geste menaçant, la poitrine gonflée de l'esprit des anciens jours, comme une statue de Mars ve^igeur, comme un tribun pétrifié.

Il est doux de dormir, disait Michel-Ange, ou d'être de pierre, tant que durent la misère et la honte. Labiénus ne dormait pas, mais il était de pieri*e, plus dur que le roc du Capitole (immobile saxum), La tyrannie n'avait pctô prise sur lui, et l'empire n'y pouvait mordre ; c'était un Romain de la vieille roche, que rien ne pouvait entamer. Seul, debout, comme Codés, entre une armée et un précipice, il défiait l'une et l'autre : il

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défiait Auguste et souriait à la mort. Dans tout cela, il y avait du bon, si vous voulez ; mais à côté, quel caractère détestable et quel esprit mal fait! Octave avait ou beau frapper une superbe médaille, avec les trois maSiis entrelacées des triumvirs, et cette sublime légende : Le salut du genre humain! cela encore lui déplaisait; il prétendait (^[u'on Pavait sauvé malgré lui, et il citait le vers d'Horace :

Quand d'être ainsi sauvé je n'ai pas le dessein. Au dialile le sauveur, qui n'est qu'un assassin !

Le vieux Labiénus était de ceux qui avaient vu la république, ce n'était pas sa faute; mais il avait lu sottise de s'en souvenir, là était le mal. Il voyait maintenant un grand règne, et il n'était pas content. 11 y a des gens qui ne le sontjamais.il se croyait toujours au lendemain de Pharsale; quarante ans de gloire lui crevaient les yeux, sans les ouvrir; il avait l'air d'un homme qui fait un mauvais rêve, et la réalité pour lui n'était qu'une infernale vision. Il avait des étonnements naïfs; il ne voulait pas croire que c'était arrivé. Epiménide (qui dormit cent ans), quand il se réveilla était moins étonné. Triste dans la joie universelle, sombre au milieu de l'orgie romaine, comme les deux philosophes du tableau de Couture, il était là et semblait vivre ailleurs ; c'était un spectre dans une fête ; vous eussiez dit. un mort échappé des tombeaux de Philippes, une ombre curieuse qui vient voir. Quelquefois un ami le plaignait; lui, plaignait son ami. i.e plus souvent, tout seul, il grondait dans son coin ; il regardait passer l'empire. Il n'était guère possible de faire entendre raison à un pareil homme : il était d'un autre âge, exilé dans l'âg(> nouveau ; il avait la nostalgie du passé ; il n'avait rien

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appris, ni rien oublié ; il ne comprenait rien à Pépoque présente ; il avait tous les préjugés de Brutus, il était infecté d'opinions grecques qui n'étaient plus de mise à Rome depuis longtemps ; il avait Tair vieux comme les •Douze Tables ; il pensait encore comme on pensait du temps de Fabricius ou des Camilles chevelus. Et puis des idées fantasques et d'incroyables manies ; surtout un goût bizarre, inexplicable, étrange: il aimait la liberté ! ■évidemment T. Labiénus n'avait pas le sens commun. Aimer la liberté! Comprenez- vous cela? C'était une opinion rétrograda, puisque la liberté était la chose ancienne; les hommes nouveaux aimaient le régime nouveau. Il n'avait pas le sentiment des nuances, ni la notion du temps, ni l'intelligence des transitions.

Le temps avait marché, les idées aussi; lui, restait planté là comme un terme; il croyait encore à la justice, aux lois, à la science et à la conscience ; évidemment il radotait. Il parlait du parti des honnêtes gens, comme Cicéron ; il parlait" de sénat, de tribuns, de comices, et ne voyait pas que tout cela était fondu comme neige dans le cloaque immense, et qu'il était presque seul sur le bord. Il comptcvjt encore les années parles consuls, car Auguste avait laissé le nom pour faire croire à la chose, et lui, espérait ressusciter la chose en conservant le nom. Il préparait des discours au peuple, comme s'il y avait un peuple ; il invoquait les lois, comme s'il y avait des lois ; le princîpat n'était pour lui qu'une parenthèse de l'histoire, une page honteuse des annales romaines ; il avait hâte de tourner la page ou de la déchirer ; il disait toujours que cela allait finir, et il le croyait; les gens le croyaient fou, et il l'était, comme vous voyez. Au demeurant, bonhomme, entêté plutôt que méchant, incapable de tuer un poulet, et desouhai-

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ter le moindre mal à un homme, si ce n'est à Auguste, et encore ! Il était si doux, qu'il était d'avis de ne l'envoyer qu'au bagne, tourner la meule, contrairement à Topinion plus commune de ceux qui voulaient le mettre en croix. Il pensait d'ailleurs, avec les stoïciens, que le châtiment est un bien pour le coupable ; il est donc vrai de dire qu'il souhaitait à Auguste le seul bonheur qui pût lui arriver : l'expiation.

Uu jour qu'il se promenait sous le portique d' Agrippa, il rencontra Gallion. Junius Gallion était un jeune sage, comme Labiénus était un vieux fou. C'était un jeune homme sérieux et doux, instruit et élégant, poli, circonspect et prudent, un stoïcien modéré ; Espagnol et Romain, citoyen et sujet, homme de deux époques et de deux pays, sang mêlé, opinion croisée, un peu ceci et un ' peu cela ; tournant partois, comme Horace, ses regards attendris sur le tombeau de la liberté, et les reportant, non moins attendris, sur le berceau de l'empire ; donnant une larme à Caton, un sourire à César ; caractère bienveillant, aimant un peu tout le monde, mêine Labiénus. Il était frère de Sénèque, qui n'osa pas vivre, et oncle de Lucain, qui ne sut j>as mourir : on n'avait plus que des moitiés d'héroïsme et des tronçons de grandeur ; peuple en ruines, avant ses temples; çà et là encore quelques demi-Romains. Gallion faisait des vers pour le favori de Mécène; les criticjues Tapppllent l'ingénieux Gallion. Enfin, il avait de l'esprit, car il fut proconsul. C'est de lui qu'on a nommé gallionistes les indifférents en matière religieuse ; il aurait pu être un peu patron, du même genre, en matière politique.* C'est ce que lui reprochait Labiénus. Et je crois que le sombre promeneur allait passer sans se soucier de le reconnaître, car Labiénus n'était pas aimable ; il n'était guère plus affa-

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