LES PROPOS DB LABIKNUS
juges, des critiques, des copistes et des commentateurs ; il se trouvera des gens pour cette besogne. Qui a fait des Virgiles, peut faire des Aristarques ; il lui en faut, il en aura !
Déjà toute la littérature est en liesse : Varias pleure de joie ; Flavus trépigne de tendresse ; Rabirius prépare ^es tablettes; Hatérius fera une lecture, et Tarpa une déclamation; Pompéius Macer déclare que c'est un beau jour pour la morale, et commande trois exemplaires de luxe, pour les trois bibliothèques publiques «lu'il vient d'organiser ; Fenestella va ajouter un volume à son Histoire littéraire ; Métellus, qui fait si bien les discours du prince, comptera les beautés oratoires de son livre, et Verrius, le grammairien, les beautés grammaticales; Marathus, T historiographe, donnera une analyse dans le journal de la cour, et Âthénodore, le protégé d'Octavie, rédigera une paraphrase pour les dames, et les notules explicatives à la portée des princesses. En voilà dix, j'en connais mille ! ces gens-là vont défiler devant l'empereur, en criant à tue-tête, comme les chevaliers à la parade ; lui, cependant, aura une attitude pleine de modestie et de majesté; son geste dira : Assez ! son sounre dira : Encore ! et la cohue s'égosillera de plus belle J Comme il a eu, pour applaudir ses actes, la populace des sept collines, il aura, pour louer son livre, la populace des auteurs ; les applaudissement sont sûrs, mais ils ne peuvent venir que d'un côté ; c'est même là une conséquence assez grotesque de sa situation littéraire unique. L'infortuné ne l'a peut-être pas prévue, mais je m'en moque ; il réussira par ordre, c'est dur, mais je n'y peux rien. La toutepuissance a des inconvénients pour un auteur; tout n'est pas roses dans le métier d'écrivain couronné. La
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place n'est pas tenable, et Virgile y aurait perdu son latin. Mais il faut subir la loi qu'on s'est faite, et quand la bonté est versée, il faut la boire. Attention donc, mon cher Gallion ; la fête va s'ouvrir, elle sera bruyante et nombreuse ; déjà les musiciens sont à leurs places, accordent leurs instruments et préludent au concert; regarde donc et écoute, si c'est ton goût ; j'avoue que le spectacle ne laissera pas d'être assez réjouissant pour ceux qui peuvent rire encore.
Je sais que l'ouvrage comprendra la dernière guerre eivile, et même la dernière année de Jules César. £n bonne foi, mon cher Gallion, peux-tu prendre cela au sérieux? Auguste publiant un iirre sur la révolution qu'il a faite ! Que dire, selon toi, d'un criminel qui publie l'apologie de son crime ? A mon sens, il commet un second attentat plus difficile, il est vrai, que le premier (car il est plus facile de commettre un crime que de le justifier); mais ce second attentat, s'il est -plus difficile, est aussi plus coupable et plus funeste, car les victimes sont plus nombreuses, les conséquences plus durables. Le premier s'attaque à la vie des hommes, l'autre à leur conscience ; l'un tue le corps, l'autre l'esprit; l'un opprime le présent, l'autre l'avenir. C'est le coup d'Etat dans la morale, la création du désordre, l'injustice systématisée, l'organisation du mal, la promulgation du non-droit, la proscription de la vérité, la défaite définitive de la raison publique, la déroute générale des idées, une bataille d'Actium intellectuelle. C'est le vrai couronnement d'un édifice de scélératesse et d'infamie, c'est aussi le seul possible.
Le livre d'Auguste, c'est sa vie érigée en exemple, <*.'e8t son ambition innocentée, c'est sa volonté formulée en loi, c'est le code des malfaiteurs, la bible des co-