‹ PamphletsChapitre 18 sur 30 · D'UNE BROCHURE · texte numérisé non relu

D'UNE BROCHURE

Voilà bien du bruit pour uu article de journal ! mais cet article est devenu une brochure, dont la vente, en une heure, a été un petit succès, qui est devenu un gros délit, lequel a engendré un second succès, suivi d'une série de condamnations également fécondes et de violences toujours salutaires, qui dure encore.

Cette petite brochure a donc une histoire ; je veux la raconter. Un concours inouï de circonstances en a fait un des signes du temps ; je veux observer ce signe. Elle a été l'occasion d'un mouvement d'opinion; je veux étudier ce mouvement. Je ne crois pas cédera un sentiment de vanité puérile, mais seulement à une des nécessités de l'action que j'ai entreprise contre l'empire. S'il est vrai que dans cette petite escarmouche litté-

(1) Let Propoi de Labiénuê.

IIISTOIUK D UNK BROCHURK

raire j'ai remporté sur Tennemi de la France un léger avantage, il doit m'être permis de rédiger moi-même mon rapport de bataille et mon bulletin de victoire.

Tous les jours les exploits les moins authentiques sont très-pompeusement racontés par les plus contestables héros; on lit des descriptions de victoires au Mexique et de châteaux en Espagne, et on y trouve un plaisir extrême; le genre autobiogi'aphique est toléré, et même goûté; on lit les mémoires de Véron et les rapports de Bazaine ; on peut bien me passer ce qu'on leur passe; d'autant que l'histoire de ma brochure n'est pas la mienne ; je n'étais pas même présent à toutes ses aventures : Sine me, liber, ibis in urbem : je ne les sais guère que par les journaux. Je dirai ce que j'en sais aujourd'hui, dans l'intérêt des bibliographes, et aussi de quelques autres. J'ai fourni une occasion au public de bien faire, et au pouvoir de faire des sottises ; tous les d(îux l'ont saisie : voilà toute ma part; le reste est la leur : je raconte les gestes de l'opinion.

Je n'ai d'ailleurs aucun goût pour l'autobiographie ; j'en redoute les difficultés, et je n'aborde qu'avec répugnance un travail plein de dangers pour moi. Mais je le crois utile parce qu'il peut nuire à Tempire en signalant sa faiblesse, multiplier ses ennemis en les comptant, et augmenter leur force en la leur montrant, et j'ai pris le parti de rédiger moi-même cette petite histoire, parce que j'en ai réuni en assez grand nombre les éléments, et que je suis peut-être le témoin le mieux informé.

Je n'ai donc nullement la fantaisie de me jouer une sérénade, ni de me décerner une ovation, ni de me décorer moi-même : je ne crois pas être si sot; je ne veux pas chanter la victoire dMiier, mais bien livrer le coni-

HISTOIRR P'UKR BROCHURE 23

bat d'aujourd'hui ; je ne veux pas louer ma brochure, mais la continuer; compter les coups, mais les redoubler ; ajouter au bruit, mais au bien que ma publication a pu faire. Si je n'avais d'autre souci que d'étendre ma renommée, point ne serait besoin d'y travailler moimême; j'ai mes gens pour cela; je puis me reposer de ce soin sur d'autres qui s'en acquittent mieux que je ne saurais le faire : j'ai pour cette besogne des rois et des empereurs.

Dans les derniers jours de février 1865, mon ami Longuet, l'un des principaux rédacteurs de la Rive gauche qui en était alors à son quinzième numéro, me dit : — Le livre de l'empereur paraît demain ; la préface est dans les journaux. Il nous iaut un compterendu. Vous avez fait de l'histoire romaine dans notn? journal ; le sujet vous appartient ; nous comptons sur vous.

— Il m'est impossible, lui répondis-jo, de faire un compte-rendu proprement dit, de traiter ce livre comme un livre, et cet homme comme un auteur ; il m'est impossible de penser k lui sans éclater de colère, et à son livre sans éclater de rire ; éclats de colère et éclats de rire auraient un égal inconvénient dans votre journal : est-ce cela que vous voulez ?

— Peut-être.

— 11 m'est impossible de dire sérieusement, comme tanf d'autres, Vilhistre écrivain, Vanguste persannage, V historien couronné, et je ne dirais pas : Sa Majesté, pour un empire ; il m'est impossible de nommer cet liomme sans le maudire, de le rencontrer sans le combattre, et de le toucher sans le tuer.

24 HISTOIRE d'une BROCHURE

Que n'est-il par vous nommé, rencontré et touché! ^ ,

-— Je ne pnîs donc rendre à la Rive ffavche le service qu'elle me demande. J'ignore l'art de glisser sur les sujets scabreux ; je ris<iuerais de rompre la glace et de m'y enfoncer ; je ne sais pas danser sur des œufs sans les casser, ni jongler avec les couteaux de la critique autour de la tête d'un empereur ; j'ai la main aussi lourde que le pied ; je ne saurais diriger ni mes l)fls ni mes coups; je ferais quel(iue maladresse.

— Qu'importe !

— Non, non ! ne me tentez pas ! Si je faisais un article, ce ne serait que pour prouver qu'on n'en doit pas faire, pour vous expliquer mon refus. Mieux vaut le dire que de l'écrire; ce serait, vous le voyez, un article politique à faire sauter le journal; cela vous convient-il ?

— Parbleu!

Huit jours après, le journal donnait la première partie des Propos de Laùiénus. La samedi suivant, le dixseptième numéro fut ajourné, par suite de difficultés matérielles survenues entre l'administration et l'impriineur, et non pour d'autres causes, comme cela a été dit et ensuite répété assez légèrement par le procureur impérial, trop peu soucieux d'informations exactes. Huit jours plus tard, quinze jours après la publication de la première partie, le samedi à 8 heures du soir, la brochure entière parut. A 10 heures, l'édition (de 1,500) était a peu près épuisée. Le lendemain les libraires vendaient a des prix capricieux les exemplaires mis en réserve par leur prévoyance. Jusque-là , pas de poursuites. Nous avisâmes le dimanche et le lundi à un second tirage de 6,000 exemplaires. Le mardi tout était

HISTOIRK D*UNK BROCHUKK î>ô

calme encore. Le convoi de Morny, comme diver&ion, n'avait pas été inutile. La mort d'un coquin est toujours bonne à quelque chose.

Ce n'est que le mercredi que les choses commencèrent à se gâter : Pimprimeur manifestait quelque inquiétude ; il commençait à se méBer de l'histoire romaine ; les noms en us lui étaient devenus suspects. Notre seconde édition était tirée; il ne voulait pas la livrer, elle restait chez le brocheur, sous séquestre. Même d'ingénieuses précautions avaient été prises pour que, livrée, elle ne pût servir. Nos instances furent inutiles ; on ne refusait pas absolument, mais on voulait consulter des amis. Je devins soucieux à mon tour. J'allai chez un autre imprimeur, et revins une dernière fois chez le premier, qui m'annonça la présence du coiuniissaire :

« Monsieur, un homme est là qui veut parler ii tous; H est vêtu de noir et parle d'un ton doux. »

M. le commissaire m'offrit immédiatement une place dans sa voiture. Il avait deux visites à faire, une chez 1^ brocheur, la seconde chez moi; il voulait bien commencer par moi. Je l'invitai à ne pas se gêner; je lui dis que je pouvais aller à pied et l'attendre chez moi ; il renouvela sa politesse; il était accompagné d'un affii; il insista; je ne crus pas pouvoir refuser. Avec l'imprimeur, je pris place dans l'équipage de M. le commissaire. La conversation fut peu animée. Nous montâmes à mon quatrième, M. le commissaire, son ami et moi. Ce commissaire était M. Marseille, un homme bien connu dans le journalisme; vous n'êtes pas sans avoir vu sa signature dans la première colonne des journaux, au bas de certains articles spéciaux, qui

1?6 HlfeTOIRK d'UNK BROCHUUK

remjilacent souvent les premiers- Paris, sous l'Empire ; c'est un commissaire de lettres. Sa visite fut courte et presque discrète. Il voulut bien n'ouvrir qu'un tiroir, celui qui renfermait ma correspondance ; il daigna la parcourir avec un visible intérêt, et n'emporta qu'un*? douzaine de lettres signées la plupart de noms connus dans la politique et dans la littérature, renfermant des éloges de la brochure, partant délictueuses ou sentant le délit, aggravantes pour moi, pièces à conviction.

Je ne les ai pas revues, mes chères lettres, et ne les re verrai jamais; je demande pardon à leurs auteurs dv. les avoir si mal gardées; la police, comme l'avarr Achéron, ne lâche pas sa proie. Une statue, à moi enlevée, dans une autre visite, ne m'a jamais été rendue non plus, mais j'en ai vu un jour une toute pareilU? ornant la cheminée d'une salle de la préfecture de police. En changeant de domicile, la Liberté armée était devenue une cantinière ou une impératrice, et servait encore. Il y a des gens de police qui se forment des musées et des bibliothèques, comme il y a eu un juge d'instruction qui se composait une collection d'autographes; l'empire aime les arts!

Au bout d'une demi-heure, mon commissaire prit congé de moi, en me demandant la permission d'emporter, outre mes lettres, une dizaine de numéros de Ifi Rive gavche, et en me priant de l'aller voir, rue de Jérusalem, le lendemain matin. On voit que ces sortes de visites ressemblent à celles du jour de l'an, dans ce sens qu'elles sont périodiques, cérémonieuses et accompagnées de petits présents au visiteur; elles en diffèrent en ce qu'elles sont plus difficiles à éviter. Je donne ces détails sur une chose commune aujourd'hui , parce qu'elle semblera extraordinaire demain. Après l'em-

HISTOIRR d'une BROCHURK 27

pire, tout cela sera de l'archéologie; j'écris pour les antiquaires de l'année prochaîne.

Les deux jours suivants, les bruits alarmants se multipliaient autour de moi. Boitelle avait dit : u CPest un assassinat moral! >i Un autre agent du même ordre : u Le laisserons-nous se promener y à notre barbe, sur le boulevard? « un troisième : u Qu'est-ce que nous pourrions bien faire de cet homme-là ? ?)

Cependant je voulais encore être jugé; je ne me proposais qu'une manifestation d'audience, une protestation judiciaire, comme celle que j'avais menée à bonne fin, à travers quatre juridictions, dix ans auparavant , dans V affaire de la Sorbonne, C'était peu, mais je m'en contentais. Je ne crois pas à la résistance légale, comme système, comme tactique permanente : je l'accepte comme accident de la lutte, et à la condition de la rectifier d'une forte dose de résistance révolutionnaire. Je veux bien qu'on enferme l'empereur dans sa propre constitution, pourvu qu'on TétoufTe, et qu'on entre dans la machine, pourvu qu'on la casse ; mes concessions ne vont pas plus loin, et comme la résistance légale pure n'a pas encore produit ce résultat, je me crois permis de douter de sa vertu. Je me proposais donc une manifestation de la sixième chambre, rien de plus; je voulais fournir une occasion à un avocat républicain, voilà tout. Je consentais à courir le risque de l'arrestation préventive, ou en audience, et à paj'er un bon discours de deux ans de liberté. Je nrétuis assuré le concours d'un de ces hommes qui savent que dans un procès politique c'est une idée et non un client qu'il faut défendre, d'un homme qui se soucie moins d«î plaider que de protester. J'espérais même avoir deux défenseurs, et amener en face de la magistrature bona-

*i8 HliSTOliiK DU NE BHOCHUKK

partisse deux combattants redoutables, un pour les coups de massue, Tautre pour les coups de tonnerre.

Mon siège était ainsi fait, lorsque de vingt côtés, vingt voix amies, en moins d'une heure, me crièrent : Fuyez! on connaît la justice sommaire de l'empire, on sait combien de victimes ont été enlevées, emprisonnées, transportées, exécutées sans jugement. Fuyez! c'est-àdire ne vous soumettez pas à une justice qui n'en est pas une, ne comptez pas sur l'arbitraire ; il y a encore moins de juges ici qu'à Berlin, où il n'y en a guères ; ne vous livrez pas à une loi qui est un piège, à des magistrats qui sont des malfaiteurs, à un chef d'état qui est un assassin. Fuyez! non pas la justice, mais la violence ; non pas Paris, mais Cayenne !

Le conseil était bon ; je le suivis.

Le lendemain, à midi, le juge d'instruction de Gonet, qui m'attendait dans son cabinet, reçut, à ma place, la nouvelle de mon arrivée à Bruxelles. On a écrit que j'étais parti déguisé en prêtre; il n'en est rien. Je suis loin de blâmer l'emploi d'une ruse aussi innocente. Un des hommes les plus vénérés de la proscription française de Londres a fui sous ce costume la justice du Deux Décembre. On n*est pas plus coupable de se déguiser en prêtre qu'en sauvage. Ce sont des déguisements qui rappellent un état primitif et inférieur de l'esprit humain, voilà tout. En quoi serait-on coupable de porter une demi-journée un habit que tant de braves gens ont porté toute leur vie? J'employai une ruse aussi innocente et encore plus simple, que je passerai sous silence pour qu'elle puisse servir à d'autres.

M. Marseille m'avait averti que l'affaire serait menée promptement et que j'aurais le privilège d'une justice accélérée. En effet, le vendredi suivant, à l'audience de

HISTOIKK D*UNB BROCHURK 29

la sixième chambre, M. Malher, républicain sous la république et journaliste en temps de liberté ; impérialiste sous l'empire, accusateur public en temps d'autorité, et serviteur en temps de domesticité, après m'avoir un peu calomnié, selon l'usage, pour le besoin de la cause et celui de son avancement, demanda pour moi à ses compères l'application du maximum de la peine ; ce qui était convenu et fut accordé.

J'avais été condamné jadis à six mois de prison pour outrage à un fonctionnaire impérialiste ; cette fois je fus condamné à cinq ans' pour offense à l'empereur. Ces gens-là se plaignent sans cesse d'être outragés, offensés, méprisés, et leurs plaintes ne sont pas sans motifs ; ils se disent ofiensés, et le sont en effet. D'où vient cela? n'y a-t-il pas là un enseignement? Ils ont si bien prévu le mépris public, qu'ils sont armés d'une loi spéciale pour le repousser, et cette loi, ils l'invoquent à chaque instant. Il ne se passe pas de semaine que Sa Majesté ne se déclare méprisée ; autrefois les Majestés se disaient lésées : c'était plus décent. Celui-ci se sent méprisé, et il en convient ; tous les soirs il se dit : u Voyons ! qui est-ce qui m'a méprisé aujourd'hui ? » On dirait que l'outrage lui rapporte comme à Thuissier des Plaideurs; il montre sa joue et dit : u Tâtez plutôt ! >i et compte les soufHets. Tous les vendredis on l'entend crier : u A moi, mes juges ! on me méprise ! Greffier, écrivez que je suis méprisé. A moi, Gaujal ! à moi, Vignon ! Frappez, condamnez, emprisonnez, et faites payer pour que je sois considéré. Je ne serai jamais plus estimé que lorsque vous me déclarerez bien méprisé. Que la sixième chambre retentisse, que la Gazette des Tribunaux soit pleine, que les oreilles du public soient rebattues, comme les miennes et comme les vôtres, messieurs^ du mépris du

HISTOIRK D*UNE BROCHTTIIK

gouvernement! C'est ainsi qu'un gouvernement fort sait se faire respecter ! «

J'ai connu en prison un brave homme condamDé pour offense à l'empereur. Il n'avait pourtant jamais rien publié sur le césarisme fi*ançais ou romain, ni écrit dans la Rive gauche. Son délit était oral : il l'avait commis dans sa chambre à coucher, en causant avec sa f<Hmme; d'une pièce voisine, un domestique l'avait entendu, et dénoncé. Il fut acquitté par la cour d'appel, ()uî ne reconnut pas le délit de confidence conjugale. Rendons hommage à la magistrature française! Les juges de Nantes acquittèrent aussi un citoyen accusé d'avoir prêté à son voisin un imprimé subversif; ils voulurent bien reconnaître que prêter n'était pas colporter. On acquitte quelquefois, on poursuit toujours, et on a ainsi pour soi les bénéfices de la terreur réelle et de la justice apparente.

La statistique de ces délits et de ces poursuites serait instructive ; il est à désirer qu'on la fasse ; elle a été faite pour le roi de Prusse. J'y vois que ce monarque a reçu et enregistré 60 offenses publiques en 1861 ; 81 en 1862; 179 en 1863, i-X 177 seulement en 1864. Voilà donc une majesté qui se plaint diavoir été offensée^ 497 fois en quatre ans !

« Triste destin des rois \ »

Ce sont pourtant là des faits qu'il importerait de comprendre et dont il serait utile de découvrir la loi. Rien de plus inintelligible et de plus désespérant, si bien réellement, comme on le dit, la monarchie est l'ordre, et si les rois sont des vice-dieux ; mais rien de ))lus simple et de moins affligeant, si, comme on commence à le savoir^ la monai'chie est une violation des

HISTOIRE d'UNR BROCHURR 31

'oia les plus sacrées de rhnmanîté, et si les rois sont les derniers représentants de Tenfance de la politique, monstrueux produits de l'ignorance publique et personnifications du désordre. Il est naturel que les enneïDis de tout le monde soient outragés, offensés, méprisés par tout le monde. Il est naturel aussi, et partant nécessaire, que toutes ces protestations isolées et successives se réunissent un jour pour éclater ensemble en protestation universelle. Alors se produisent, sur toute la surface d'un pays, ces grandes explosions de colères qn'on appelle des révolutions. C'est lajustice des choses qui se lasse des hommes, et ne peut plus attendre, et s'accomplit à leurs dépens, et redresse leurs erreurs, et rétablit violemment les rapports troublés par leur ignorance, et les ramène irrésistiblement' à l'observation de leur loi.

La revendication de la nature est éternelle ; elle ne laisse psis violer ses lois impunément, pas plus ses lois morales que ses lois physiques ; l'homme ne lutte contre elle un instant que pour être finalement écrasé ; les révolutions sont l'inévitable dénoûraent de cette lutte aveugle contre les lois qu'il ignore. Le jour où l'homme connaîtra sa loi, il l'accomplira, et s'il l'accomplit, plus de lutte contre la nature, plus de revendication, plus de révolution. L'ignorance étant la cause du mal, la science en est le remède. Or, entre toutes les foruies de gouvernement possibles et imaginables, il est bien clair qu'il n'y en a qu'une qui corresponde aux données de la science, et que toutes les autres lui sont conti-aires, c'est-à-dire contraires à la nature humaine, en lutte avec elle, destinées à être, tôt ou tard, écrasées par elle et emportées par une révolution.

La monarchie est une de ces formes de gouvernement,

Page 1