‹ PamphletsChapitre 19 sur 30 · HISTOIRR d'une BROCHURE · texte numérisé non relu

HISTOIRR d'une BROCHURE

antiscientifiqiies, antiuaturelles, antihumaines, partant instables et perpétuant fatalement les révolutions ; mais, de toutes les monarchies pures, la plus instable est la monarchie militaire. C'est aussi la plus odieuse et la plus méprisée. La force que le progrès tend à éliminer des affaires humaines, la force qui ne doit être rien, ici est tout ; de là le mépris, mépris qui n'a eu d'égal sous aucune monarchie, même à la veille de sa chute. Le malheureux empereur des Français s'est toujours plaint d'être mal entouré, de n'avoir autour de lui que des gens qui lui ressemblent, de ne pouvoir enfin rallier un seul honnête homme, si bien que, en voulant se placer au-dessus de la loi et au-dessus de la nation, il s'aperçut un jour qu'il s'était mis hors la nation et hors la loi, et qu'il régnait à côté de la France, comme les boliêmes vivent en marge de la société. Bientôt il se plaindra de n'être plus entouré du tout. Les vieilles complicités se retirent peu à peu de la vieille tyrannie aux abois :

« L'intérêt les unit, l'intérêt les sépare ; »

le cercle s'élargît, le vide se fait. Quelques-uns, comme Rouher, Rouland, et même Boissy, se disent encore bonapartistes dans la vie publique, il faut bien que ces comparses récitent la fin de leur rôle jusqu'à ce que la toile tombe, mais dans la vie privée, personne n'a le triste courage de se dire bonapartiste, personne, pas même Duruy, qui, le lendemain de son serment, disait : (( Je ne suis plus un homme; yj pas même Bonaparte. qui s'est dit républicain avant et depuis l'empire, qui n'a jamais osé affirmer nettement sa pensée monarchique, qui^ tout en ramassant les débris du passé, affecte le langage des temps nouveaux, et ne cite en parlant

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que u volonté nationale, suffrage universel, principes de 89, démocratie impériale et socialisme napoléonien ; 7j qui, une fois même, a parlé de coiffer le bonnet rouge, et serait capable, comme son oncle, de se dire (empereur de la République française, et qui, comme lui, n'ayant jamais eu ni opinion, ni principes, ni règle, ni système, croit être un roi et n'est qu'un traître.

L'histoire ne s'y trompera pas, et le temps présent ne s'y est pas trompé. Jamais cette monarchie n'a été prise au sérieux, même comme monarchie; ce sera l'honneur de la France, je parle de la France intelligente, d'avoir isolé l'usurpation de 1851, comme l'invasion de 1815; d'avoir compris que Bonaparte était plus étranger que Bliicher, et d'avoir mis l'empire à la quarantaine.

Le titre de bonapartiste est chez nous un objet de risée, de dégoût ou d'horreur ; personne ne le revendi- (jue ni ne l'accepte. Nous avons vu des personnages officieux, et même officiels, des magistrats, des journalistes, repousser cette épithète comme la plus mortelle injure. C'est là un fait que chacun peut observer journellement et qui a sa signiHcation. Il en résulte que nous avons un empire sans impérialistes, mais aussi sans rebelles, que pei-sonne ne veut attaquer, ni défendre, et i[ue tout le monde supporte. Neutralité coupable! Être hostile ou complice, braver le danger ou braver la honte, dilemme redoutable, mais inévitable; beaucoup hésitent, personne n'échappe, car ne pas nuire à l'empire, c^est le servir ; ne rien faire, c'est lui faire du bien, c'est prolonger son bail de tolérance.

Si le mépris d'une nation pour son gouvernement suffisait pour le renverser, celui-ci ne resterait pas debout si longtem])s. Chose singulière, et que je crois

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comprendre, c'est ce mépris même qui le protège et prolonge de quelques jours sa durée. On le sait si faible, si peu viable, si caduc ; on est si sûr qu'il va tomber par la force des choses et sous le poids de ses fautes, qu'on néglige de donner le dernier coup à son agonie. Que sert de tuer un mourant ? à quoi bon démolir une ruine ? il est le meilleur artisan de sa perte ; laissons-le faire !

Je ne dis pas qu'on raisonne bien, mais je dis qu'on l'estime peu et qu'on ne le craint guères.

Tel était l'état de l'opinion quand ma brochure fut publiée, et si je n'ai rien ajouté à cette opinion, j'ai du moins contribué à la faire connaître. Là est l'explication de ce succès extraordinaire, démesuré, disproportionné, étrange, qui a étonné tout le monde, mais personne plus que moi, si ce n'est l'empereur. J'ai eu le bonheur de me rencontrer avec l'opinion générale, de mettre sur le papier ce que chacun avait dans la tête, d'être, une minute, un homme représentatif, de donner une voix au sentiment commun. J'ai eu le mérite de la première clef forée qui intervient dans la représentation d'une mauvaise pièce, j'ai sifflé le premier, j'ai salué de la première huée l'insolence de V auteur et la sottise du livre; y dX fait entendre, en face de Néron joueur de flûte, un premier éclat de rire que tous les échos de l'Europe ont répété ; j'ai poussé contre l'empire un cri d'indignation, auquel des milliers de voix ont répondu, et en me répondant, toutes ces voix qui s'ignoraient se sont connues et comptées et en ont appelé d'autres qui ont répondu à leur tour. Tel a été ce succès dans sa cause et ses conséquences.

Le choix d'un sujet sur lequel tout le monde était d'accord, voilà ma part dans mon œuvre, que je n'ostt

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plus appeler mienne quand je vois tout ce qu'elle doit à la collaboration du public. Son succès est, comme on le voit, un succès d'opportunité dû à un concours inouï de circonstances, que j'énuniérerai tout à l'heure. Terminons d'abord son histoire, ou plutôt celle du mouvement d'opinion qu'elle a provoque. Les petits faits qui me restent a raconter sont la plupart trop personnels pour qu'il me convienne d'y insister ; je me contenterai de mentionner rapidement ceux qui me semblent être de» indices du progrès des aspirations libérales et de l'évanouissement des illusions napoléoniennes.

£n Belgique comme à Paris, le succès prit des proportions inusitées, quelquefois des formes piquantes. A Paris, des exemplaires furent vendus par ceux-là même qui les avaient saisis et devaient les détruire, et la police ne les prenait d'une main que pour les rendre dv. l'autre ; je sais bien que cette propagande d'un nouveau genre prouve moins le goût de la chose propagée qu(^ celui des petits bénéfices, mais j'y vois un signe de lu curiosité du public pour un écrit de protestation. On le lisait eu location, on le lisait en copie, et les copistes faisaient leurs affaires. On le lisait dans les régions orageuses, et dans les régions sereines, dans les écoles et au sénat. Des collégiens faisaient des copies : on les licencia; des sénateurs faisaient des mots : je suppose qu'on leur donna un pensum. Dans une librairie ou demandait la brochure^ tout court, sans dire le titre. Dans une auti-e, un acheteur se présente sans rien dire du tout ; on lui répond : u II n'y en a plus. « Le prince Napoléon s'écrie : u J'avais toujours dit que mon cousin, avec son HISTOIRE, compromettrait la famille, r Dans un salon un homme grave hasarde une critique : u Ce style est excessif, '? dit-il. Il lui est répondu :

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u Monsieur, il n'y a dans tout ceci d'kxckssif que notre abaissement. >j Enfin, le charbon raoqaeur des gamins écrit sur les murs de Paris : a Lisez les Propos de LaMénvs! >? Si les enfants s'en mêlent, mauvais signe ! si les murs commencent à parler, prenez garde !

Quand j'arrivai en Belgique, huit jours après uia publication, trois contrefaçons avaient déjà paru chez différents éditeui-s, et cela dans la seule ville de Bruxelles; il y en avait d'autres en province. Le texte en était déHguré, massacré. Nouvelle preuve que c'était le sens politique, non la valeur littéraire, qui intéressait le public et faisait l'étonnant succès de cette brochure; et c'est ce qui me permet d'en parler. Plus cette valeur est mince, plus ma démonstration sera claire, plus la vérité que j'expose sera éclatante, à savoir que l'empire est universellement détesté; c'est pour cela, entendonsnous bien, c'est uniquement pour cela, c'est pour mettre en lumière cette vérité utile, que j'écris cette histoire qui, encore une fois, n'est pas la mienne, mais bien celle des phénomènes d'opinion qui se sont produits autour de moi.

A partir de ce moment, des témoignages de sympathie politique me sont offerts à chaque instant. Je reçois des félicitations, des visites, des invitations de personnes ({ui la veille ne me connaissaient pas. Des lettres me viennent des deux bouts du monde et des deux pôles de l'intelligence, de Londres et de Genève, de Berlin et de Newport (Rhode^Island), de gens simples et de gens d'esprit, de savants et d'ignorants, d'un grand puëte français et d'un humble cordonnier allemand.

On m'offre de fonder un journal en province, une revue à Bruxelles, de collaborer dans trois journaux belges. On m'appelle à Gand, à Bucharest, à Prague,

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à Berlin et en Ecosse. Partout les plus généreuses pro- ])Ositions me sont faites par des étrangers qui plaignent la Fiance, et espèrent en elle encore, et ne séparent pas leurs intérêts des nôtres, et comprennent que l'empire est un fléau pour l'Europe entière.

Plus d'une fois, dans les meetings, dans les conférences, les orateurs prononcent mon nom, et les applaudissements éclatent; tout cela ne prouve pas que l'empereur soit généralement adoré.

Je considère enfin comme indices du sentiment commun des honnêtes gens sur l'empire toutes les formes variées de ce succès, — et les reproducticms nombreuses (lu texte des Propos, par les journaux {Etoile belge, Daily news, Indépendant de New-York), — et les cent éditions faites en dehors de la mienne, — et les critiques de la brochure {Times, Saturday Ifeview, etc.), ^ et les biographies de l'auteur {Cœsariana, de Pragve; Gazette de Leipzig ; Gazette de Trêves ; Petite Bévue; Frankfurter Annoncenhlatt), — et les photographies et les caricatures du même, en Belgique et en Prusse, toutes choses qui n'intéresseraient guères le public si je ne lui étais recommandé comme un ennemi mortel de cet empire qu'il déteste ; — et les souscriptions ouvertes dans deux villes, — et le brevet (l'affiliation à moi décerné par une société allemande de rieurs, — et la brochure américaine : Socrate, imitée de moi, contre moi, — et la ruse de ce libraire anglais qui offrait ma brochure en prime aux acheteura de la Vie de César, — et les traductions françaises des ti-aductions anglaise et allemande de mon texte^ — et même les attaques de quelques journaux ou brochures, ~ et même les faux bruits. Tout cela prouve que le public s'est ému de ce i)etit livre qui répondait à sa

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gmnde haine contre l'empereur et le régime impérial. Ma tbèse était celle de tout le monde.

Là-dessus on est unanime ; on peut être divisé sur le choix du remède, mais il n'y a qu'un avis sur la nature du mal. La France tartufiée et bonapartisée connaît parfaitement sa maladie ; elle hésite un instant pour le choix du médecin, et recule devant le traitement, voiJù tout. Donc, du moment que Je ne faisais que décrire la maladie, j'étais sûr de me rencontrer avec l'opinion universelle. Si vous dites aux Français : Vous sentezvous impérialistes ? pas un qui ne baisse la tête et ne «oit forcé de dire : Oui. A une demande si simple, il n'y a qu'une réponse possible. Ma brochure est cette demande ; mon succès est cette réponse.

Des faux bruits je ne citerai qu'un seul : un joumul anglais prétendit que j'étais gracié par l'empereur. J'avoue que cela m'eût amusé, mais je ne l'ai pas cru un seul instant; non que je ne le croie capable de faire une sottise, oh ! non ! et de s'attirer une levon, comme il en a reçu par dizaines en 1859, après l'amnistie ; je ue suis pas si naïf; ce n'est pas non plus qu'un acte d'impudence, ou d'audacieuse hypocrisie me parût invraisemblable : il a fait ses preuves; mais je savais qu'il était fou de colère ; je comprenais que ses sottes ruses» de tous les jours ne lui suffiraient plus, et qu'il allait tomber dans une sottise plus grande j je pressentais que, dans sa fureur, il allait s'aviser de quelque nouveauté stupide, d'une bourde sans précédent, même dans sa vie, comme de lâcher sur moi tous ses chiens d'ambassade, et de se donner à mes dépens, et surtou t aux siens, la fête d'une grande chasse impériale à travers l'Europe.

Je n'avais jamais vu un monarque pris d'une ausbi

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belle peur. Il assemble ses ministres, en casse un (1), et perd la tête. Rien d'amusant comme sa panique ; on dirait que l'empire brûle; il se démène, éperdu, et tait démener ses gens pour éteindre le feu. Il fait comme les femmes qui courent pour fuir l'incendie de leur crinoline : en voulant éteindre, il allume. 11 met en campagne police, ambassades et consulats, amitiés, complicités et lâchetés impériales, royales, ducales, papales et épîscopales. On saisit à Berlin, on poursuit à Madrid, on juge à Vienne, on prohibe à Pesth, on condamne à Florence, on confisque à Prague, on arrête à Cobourg, on supprime à Hambourg. Si sa fureur est plaisante, sa douleur ne Test pas moins. Désespoir de Jocrisse ! son chef-d'œuvre est en pièces, sa porcelaine est en morceaux ! son livre, son cher livre qui lui a coûté tant de peine et surtout tant d'argent, objet de tant d'espérances, qui allait peut-être voiler les crimes, masquer la sottise, gazer la honte et sauver tout, le voilà jugé sur la préface, refusé sur l'échantillon, condamné avant d'être entendu, et sifflé avant d'être lu, comme une^ simple Gaètana.

Jugez ce que ce sera quand on en aura essayé la lecture!

Mais aussi pourquoi l'élu des Quinzç- Vingts s'aviset-il de solliciter les suffrages des Quarante? Quand on a si bien réussi auprès des gens qui ne lisent pas, quel besoin a-t-on de se présenter à ceux qui savent lire / C'est maladroit. Il ne fallait pas changer de public, ni sortir de sa spécialité. Tel excelle à régner, qui pense sottement; on peut usurper avec grâce et ne pas savoir écrire; un livre n'est pas un coup d'Etat, et il ne faut

(1} Doudct.

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pas forcer notie talent; un élu du suffrage universel aurait pu se passer d'être en même temps un fruit-sec de la littérature. Voilà ce qu'on pourrait dire, et telles sont les réflexions douloureuses dont on ne peut guères se défendre, quand on considère cette aventure lamentable du fiasco impérial. Quoi qu'il en soit, je me fais un véritable plaisir de rappeler les mémorables paroles du maréchal Vaillant dans une distribution de prix : u Vous voyez, jeunes élèves, ce que peuvent les bonnes études et la bonne conduite ; vous voyez dans l'empereur un homme qui a su se faire, par son travail, une position brillante. »

A cette position qui parait brillante au maréchal Vaillant, il voulait ajouter un titre qui pût éblouir Camille Doucet. Cette ambition le perdit. Il avait joué au soldat, il voulut jouer à l'auteur; mais le premier jeu était plus facile que le second, la collaboration des zouaves lui réussit mieux que celle des académiciens, la bataille^ somme toute, l'emporte sur le /m^, et Solferino, tel quel, vaut encore mieux que la Vie de César, c'est mieux imité; l'illusion est encore possible, au moins pour lui ; il dit peut-être de cette bataille: u Ma victoire, » quand il est tout seul; mais je doute que, même seul et se parlant à lui-même, il dise jamais de son livre : u Mon succès. ?? L'ombre du malheureux Pion se dresserait devant lui, et s'écrierait, d'une voix lamentable: u Sire, ils sont là-bas cent vingt millk, couchés dans la poussière et qui ne se relèveront jamais ! — Qui? les Autrichiens? — Non, les exemplaires de la Vie de César. «

Il s'agissait de singer l'oncle en tout; de pouvoir dire mon livre, ma victoire... Après tout, on a vu des victoires gagnées par des imbéciles ; mais un bon livre

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écrit dans les mêmes conditions, c'est ce qu'on n'a jamais pu ni voir, ni même concevoir. Il osa l'entreprendre, c'est là son originalité ; je ne veux pas que, par ma faute, elle soit méconnue. Être auteur de droit divin, écrivain par la grâce de Dieu, usurpateur dans la République des lettres, il a cru cela possible, et cette folie douce d'écrire, unie à la folie furieuse de régner, lui donne une place à part parmi les héros de causes célèbres.

Je n'ai donc dit que ce que pensent tous les bons citoyens en France, et ils sont nombreux, comme on a P» le voir, chaque fois qu'une occasion leur a permis de se manifester. Je n'ai fait que mon devoir et bien étroitement, et si j'ai un regret, c'est de ne pas avoir fait davantage. Si le devoir est périlleux, qu'importe ? Les empires ne sont pas faits pour rendre la vertu fecile ; il est, selon les temps, plus on moins difficile d'être honnête; je sais cela, et quant aux périls, sans me les exagérer, je ne me les dissimule pas : je me contente d'en rire, pour ne pas en dégoûter les autres.

Je n'ignore pas ce que pèse la colère d'un empereur. Une excommunication majeure est moins à craindre ; non pas qu'un roi puisse haïr plus qu'un prêtre, oh non ! mais il a le bras plus long et un sceptre au bout ; il atteint plus loin et frappe plus fort, et il a des légions d'anges (messagers) pour porter çà et là, du nord au sud, partout, les foudres de sa malédiction. Les Tuileries savent mieux tonner que le Vatican ; les rieurs ne sont pas toujoure du côté du foudroyé, qui n'est pas lui-même sans quelque inquiétude, qui ne goûte pas, dans cet excès d'honneur, un bonheur sans mélange, et ne peut pas prendre la chose aussi gaiement qu'un franc-maçon excommunié. Aussi les Titans qui escala-*"

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dent la papauté sont-ils plus nombreux que les pauvres diables qui donnent l'assaut à l'empire; les pauvres deviendront légion, c'est vrai, et plus nombreuse que l'armée de Sennachérib : aux derniers la victoire, mais aux premiers les coups. En attendant, le soldat d'avantsrarde récolte peu de lauriers, et pas mal de horions. Tout n'est pas roses au plus fort de son succès, et il a dans son sac plus de mauvaises chances que de bonnes. Il ne faut pas qu'il compte trop sur l'adoucissement des mœurs, dont notre siècle ne devrait pas tant se vanter, ni sur l'innocence du résrime impérial. Il ne sera peutêtre pas brûlé, ni roué, ni écartelé comme au moyen âge, mais il peut être fusillé, la nuit, comme V*** ; ou empoisonné, comme mademoiselle M***; ou emprisonné cinq ans, comme Miot; ou déclaré fou, comme Sandon; ou guillotiné, comme Charlet ; ou égorgé dans une salle basse des Tuileries, comme les cuisiniers dans V Affaire du bouillon ; ou tué sous l'œil du prince, dans un duel déloyal, comme le peintre de D*** à Fontainebleau ; ou forcé de se tuer lui-même, comme M. de R*** ; ou enlevé par des agents secrets, comme S. B. à Londres; ou pendu, comme les prisonniers du colonel Diipin. Le moins qui puisse lui arriver, c'est d'être expatrié, ruiné, affamé, espionné, dénoncé, expulsé, calomnié par des magistrats prévaricateurs ou par des ministres plénipotentiaires de la police française.

Mais coipme la persécution sert toujoui-s l'idée persécutée dans la juste proportion de la somme de vérité que renferme cette idée, il s'ensuit que le champion d'une idée se soucie médiocrement du danger et reçoit les coups gaiement :

"^ ail chante au chevalet, rit aux iainires ardentes, »

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surtout quand ces lampes ardentes sont des foudres de police qui éclairent une situation, sans foudroyer personne, et montrent tout à coup au persécuteur épouvanté, devant lui, une légion, et derrière lui, l'abîme.

C'est l'histoire de ma brochure ; résumons les circonstances.

Si la publication n'avait pas été faîte à Paris, et à la fin de l'empire ; si l'auteur n'avait pas été poursuivi, jugé et condamné ; si, poursuivi, il n'avait pas fui la justice impériale ; si la condamnation prononcée à Paris n'avait pas été répétée, comme un écho, dans dix capitales de l'Europe; si la saisie opérée sur 6,000 ex. à Paris n'avait pas été renouvelée sur 30,000 en Allemagne, en Italie, en Espagne; si Napoléon III, avec plus de zèle que d'intelligence, n'avait pas pris soin de roe lancer plus loin qu'aucun fermier d'annonces n'aurait pu le faire ; s'il n'avait pas mis en campagne, pour me servir, ses ambassadeur, ses chargés d'affaires et ses consuls, toute sa police et toute sa diplomatie ; s'il n'avait prodigué généreusement, au profit de mon succès, toute cette puissance restée depuis, hélas ! inutile pour le sien ; s'il n'avait &it ce jour-là un bon usage de cette publicité immense dont il dispose, et qu'il a quelquefois employée plus mal ; s'il n'était pas venu, avec sa troupe et sa musique, faire la parade à ma porte, pour attirer le monde ; s'il n'avait pas crié urbi et orH : u Voilà ce qui vient de paraître ! » si le ciel ne m'avait pas envoyé cet éditeur providentiel ; si je n'avais eu l'heur de rencontrer pour une publication utiie la haute coopération réservée ordinairement à des publications d'un autre genre, le concours de l'administration et la &veur d'une recommandation on ne peut plus ofRcielle, enHn la toute-puissante réclame du

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plus grand puffîste des temps modernes, si je n'avais pas eu pour moi toutes ces circonstances^ il est plus que probable que ma brochure n'aurait jamais été lue dans l'Amérique du Sud, et que le bon Labiénus, n'ayant d'autre voix que la mienne pour publier sa gloire, cacherait, comi^ devant, son immortalité modeste au fond des Controverses de Sénèque le Rhéteur, et, corniii seulement de M. Patin, dormii*ait encore sur ses anciens lauriers.

On voit que je n'hésite pas à reconnaître ce que je dois à l'empereur : grâce à lui, le cri de justice que j'ai poussé à Paris a retenti dans les deux mondes, et les échos des deux continents l'ont renvoyé dans toutes les langues ; Paris surtout, Paris, avec son million de voix, l'a répété si bien que le pauvre homme providentiel en était abasourdi, et que, depuis Boudet jusqu'à Boitelle, tout son Olympe en a tremblé. Voilà ce qui s'est passé, ma part en tout ceci est moins grande qu'on ne l'a faite : j'ai été aidé.

Je voyais la France deux fois républicaine ensevelie sous l'empire ; je voyais toute cette honte sur toute cette gloire, et j'ai protesté de mon mieux. Je suis- un professeur révolté ; l'empereur m'impatientait, et je lui ai lancé mon dictionnaire latin à la tête, comme un jour Luther lança à la figure, du diable, son encrier.

Le coup a porté ; tant mieux ! mais il ne faut pas en exagérer le mérite, lorsque tant d'autres pouvaient en faire autant. On m'a loué à l'excès, mais je crois savoir à quoi m'en tenir; on m'a félicité à outrance, j'en prends mon parti ; j'ai reçu des bouquets et des pavés, je fais mon profit des deux. Si j'ai été surfait par Bonaparte, ce n'est pas ma faute ; si l'opinion m'a placé trop haut, c'est son affaire et non la mienne ; je suis

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depuis dix mois un de ses enfants gâtés : quand elle sera lasse de me porter, elJe me mettra par terre. Je Il y puis rien. Me bien juger est Paffaire des autres, la mienne est de bien faire, c'est-à-dire de faire de mon mieux. Ma vie tout entière ne suffirait pas à mériter les éloges qu'on a donnés à ma brochure; je ferai sans doute tous mes efforts pour m'en rendre moins indigne, mais j'ai une autre ambition : celle de contribuer pour un dix-millionième à la délivrance de mon pays.

Francfort, 28 février 1866.

DE l'HISTOIBB d'une BROCHURE

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