L'ECHEANCE DE
Jamais nation n'a vu plus clair, à trois ans (levant elle. 1860 ! c'est la date fatidique; 1869 1 c'est la prise de Babylone ; c'est la fin de la dernière servitude, la sortie de la grande captivité. 1869 ! c'est la grande rédemption du grand peuple déchu ; c'est l'an de grâce et de délivrance. Voilà ce qu'on dit et ce qu'on espère ; sur cette date, concordance absolue des textes, les grands et les petits prophètes sont d'accord ; la foi est unanime et inébranlable ; il n'y a qu'une voix, voof po^
(1) c'est en 1869 que doivent avoir liea les élections générales pour le renouvellement du Corps législatif. En iStfl, après le guel-apens et sous l'état de siège, la résistance du pays à l'usurpation était réduite k son nilnlnium (un million de voix); c'est pourquoi elle fut vaincue. Depuis cette époque la résistance n'a cessé de s'accroître, et chaque renouvellement de législature manifeste cet accroissement. Aujourd'hui Paris, Lyon, Marseille, et en général les circonscriptions urbaines, sont séparées de l'empire. C'est ce que l'empereur appelle : de» localitét di$»idente». Cette progression croissante de la résistance parait fatale et inévitable; c'est one grande loi historique qui s'accomplit, et dans trois ans c'est la grande majorité du pays qui sera dissidente. C'est pour cela que l'empire redoute avec raison cette échéance, et veut, dit-on, avancer de deux ans les élections générales de 1869 ; et médite un coup d'Etat contre 69, comme il en a fait un contre 5S.
L'BGHBANCB DE
puliy la grande voix du grand prophète anonyme et * infaillible. Il ne peut se tromper, puisqu'il n'annonce que ce qu'il fait, et ne fait que ce qu'il veut. Chute de l'empire en 1869, voilà ce qu'on croit, voilà ce qu'on sait. On y croit comme les millénaires croyaient à l'an mille ; on attend comme eux le retour d'un messie : la Liberté. On le sait, comme un astronome sait la fin d'une éclipse ; il ne s'agit plus que de tirer sa montre et de regarder passer le phénomène, en comptant les minutes qui séparent encore la France de la lumière. On a dit souvent : Pour que l'Empire tombe, il suffît que tout le monde croie à sa chute, et dise qu'il va tomber. C'est ce qui arrive. Or il n'y a pas de prédiction plus certaine que celle qui suffirait seule à produire ce qu'elle annonce, et renferme en elle-même son accomplissement. On parle de la fin de l'Empire, parce qu'elle arrive, ou elle arrive parce qu'on en parle ; voilà deux propositions également vraies ; c'est ce qu'on appelle en logique : propositions réciproques. Supposez que la prédiction eût été fausse, prononcée par un seul; elle devient vraie, prononcée par tous. Mais je prétends qu'elle est deux fois vraie, avec un seul prophète comme avec trente millions; que si cette prédiction universelle contribue à faire tomber l'Empire, il ne tombait pas moins, quand personne n'eût prophétisé ; et que si ses murailles s'écroulent au milieu de tant de cris et d'une si formadable rumeur, il n'en était pas moins tout prêta abandonner la place, et se serait en allé tout aussi bien sans tambour ni trompette. Avec ou sans la prédiction, l'Empire touche à sa fin; que tout le monde la publie ou que personne n'y songe, dans les deux cas la chose est sûre ; ce sont ces deux points qu'il s'agit d'examiner; nous verrons ensuite s'il n'y a aucun inconvé-
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nient à lui laisser espérer un sursis de trois ans.
Supposons d'abord, ce qui n'est pas, que, comme en 47, personne ne prévoie une chute de dynastie ; je dis que, comme alors et plus qu'alors, les causes d'une révolution subsistent ; et si à toutes ces causes profondes, suffisantes pour la faire éclater, s'ajoute^ par surcroît et surabondamment, une cause extérieure, à elle seule suffisante aussi pour la produire, à savoir la prévision universelle, qui manquait en 47, nous aurons démontré que cette révolution libératrice, nécessitée par les choses et prévue par les hommes, ayant pour elle la double maturité des faits et des idées, est deux fois inévitable et deux fois fatale pour l'année 1869, au plus tard.
Tou t gouvernement, comme toute institution humaine, périt pour avoir violé les lois, non pas seulement les lois écrites, mais les lois naturelles, dont les lois écrites ne sont que la traduction : lois politiques, sociales, morales, économiques... Un gouvernement peut périr pour avoir violé une seule de ces lois ; il périt nécessairement quand il en viole plusieurs, à plus forte raison quand il les viole toutes. Toute loi naturelle porte sa sanction en elle-même; on ne résiste pas impunément à la nature des choses. Cette résistance, qu'elle parte d'un seul, de plusieurs ou de tons, qu'elle vienne d'un individu, on d'un gi-oupe, ou d'un gouvernement, ou d'une société entière, affecte différentes formes et prend différents noms; elle s'appelle, suivant les cas, crime, vice, violence, usurpation, tyrannie, faute politique, immoralité, scandale... La violation varie à l'infini, la sanction est toujours la même : la mort du coupable. Pour qui connaît cet enchaînement nécessaire, les prophéties deviennent faciles, et un homme de bon sens
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peut prédire avec certitade la chute du second empire, tout comme Jean-Jacques a prédit le triomphe de la Révolution française, tout comme le bon Gazette a prédit ses malheurs.
En 1866 comme en 1847, les fautes s'accumulent et les scandales abondent; mais quelle différence de proportion ! C'est à peine si Pon comptait alors deux ou trois voleurs parmi les pairs de France, et un ou deux parmi les ministres. Martin (du Nord) était un phénomène, le duc de Praslin était un monstre, et Léotade, une exception; c'était un bon temps. Le roi n'était dans l'origine qu'un bon bourgeois de Paris, un Véron couronné, ayant pour sceptre un parapluie. Il est vrai que plus tard, le milieu royal l'ayant gâté, il aima trop peut-être le pouvoir et les dotations, qu'il ne fut pas toujours le père de ses sujets, qu'il avait un peu corrompu les uns et fusillé les autres, qu'il lui était venu un jour l'idée d'emmailloter la presse, une autre fois, d'embastiller Paris; mais c'était un roi, après tout; on sait bien que ce sont là des nécessités de position, et j'ai toujours trouvé qu'on était trop sévère pour les rois. Bon homme au fond, on l'a vu gracier des condamnés à mort, les plus dignes de pitié, et même d'autres, tels que. Louis- Napoléon Bonaparte, coupable d'assassinat sur la personne d'un soldat. Et cependant Paris n'a pu supporter ce bon roi. Je sais bien que quelques mots vifs étaient échappés à la Couronne, la dernière fois qu'elle avait parlé au peuple français. Mais qu'est-ce que cela ? Le roi avait appelé ses adversaires des ennemis; mais M. le duc de Persigny et M. le baron Haussmann ont souvent tenu le même langage, en temps d'élections, et on n'a rien dit. Le roi alla plus loin, je lésais; il osa les appeler aveugles. C'était plus dur, mais de-
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vait-îl y avoir pour cela mort de roi? Oui, me dit-on, et j'y consens bien volontiers ; je remarque seulement ceci : dans l'affaire Montauban, l'Empereur a appelé la France un peuple dégénéré, et on n'a rien dit ; et dans le dernier discours, il l'appelle une nation mineure, il déclare qu'elle a besoin d'une tutelle, et qui pis est, de la sienne, et on ne dit rien encore.
Il est donc juste de dire que, si Louis-Philippe nous a fait avaler quelques couleuvres, nous en avons depuis avalé bien d'autres, et sans rien dire ; que s'il nous a indignés par quelques humiliations, nous en subissons de plus fortes qui ne nous indignent plus ; et que painni les rois et les empereurs, ses cousins, il ne comptera jamais que pour un prince de seconde qualité, n'ayant été qu'un oppresseur médiocre et un insnlteur modéré. Et voilà qu'à propos d'une question électorale qu'on pouvait discuter tranquillement, sans se iacher, le peuple français prend la mouche, et crie : Vive la Réforme ! et c'est pour cela qu'il entre aux Tuileries et qu'il jette le roi à la porte, et le trône par la fenêtre ! Les jeunes gens d'aujourd'hui doivent trouver que leurs pères étaient bien susceptibles.
On conviendra qu'il y a une notable différence entre ces deux monarchies in extremis, et que cette différence n'est pas en faveur du second empire.
Les causes profondes sont donc l'opposition constante et irrémédiable entre les tendances du gouvernement et celles de la société^ la violation permanente de tous les droits, de tous les besoins, de tous les intérêts des gouvernés ; la contradiction entre le dire et le faire des gouvernants, l'ostentation des principes de 89, et l'application de ceux de lô72 ; la nécessité de la guerre, principe vital d'une monarchie militaire^ et l'impopu-
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lan'té de la guerre, et surtout de la guerre de conquête, d'annexion, de pillage et d'invasion, dans un siècle industriel, travailleur, instruit, et un peu plus raisonnable que ses aînés ; la nécessité de la police politique et de la magistrature politique dans un pays où le gouvernement est en lutte avec la nation, nécessité qui déshonore la magistrature et la police, console les malfaiteurs, et exaspère les honnêtes gens ; le progrès de l'ignorance publique, résolument entrepris au début par M Mh Fortoul, Laguéronnière, Imhaus,etc., et consciencieusement continué par MM. Rouland, Duniy, Persigny, Boadet et Lavalette ; la désaffection de l'armée depuis les défaites du Mexique, et celle du clergé depuis l'évacuation de Rome ; l'augmentation des impôts et la kyrielle des emprunts, et le désarroi des finances très-bien dénoncé par Fould et très-mal réparé ; la multitude croissante des budgétivores , ces trichines du corps social ; l'aspiration universelle à la liberté, et la promesse étemelle du couronnement de l'édifice, quinze ibis protestée et renouvelée, et finalement ajournée aux; calendes grecques par le débiteur insolvable ; et l'impuissance de l'empire déclarée ofriciellement par la bouche de l'Empereur; et l'immoralité babylonienne de l'aristocratie impériale ; et les fautes politiques , comme les fanfaronnades fatalement suivies de reculades, devant l'Autriche, devant l'Angleterre, devant l'Espagne, devant le Mexique, devant les États-Unis; et les choses faites et défaites à l'instar de Pénélope, à Rome, à Villafranca, à Mexico, à Paris, jusqu'à ce qu'enfin l'empire français se défasse lui-même, ce dont il est capable, et ce qui s'est vu chez d'autres qui le valaient bien; comme aussi l'abandon d^ la Pologne et du Danemark ; comme enfin les voies sti-atégique^.
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et la castramétation de Paris, qui vaut bien Pembastillement du dernier règne, et servira de même.
Ces grandes causes générales sont encore : les scandales, comme le procès Mirés, l'affaire des Docks, celle du nouveau Palais de l'Exposition, etc., et les mystères de la rue Marbeuf, et les nuits de Saint-Cloud, et les fêtes de Compiègne et autres lieux, et le collier de Magnan et les comptes de Granguillot ; ce sont aussi : la démocratie impériale démasquée, par elle-même et par son maître, et la mort des serviteurs les plus dévoués et des complices les plus intelligents, et l'impossibilité pour la bande bonapartiste de réparer ses pertes et de se recruter dans une société, paraît-il, plus honnête qu'on ne l'avait espéré, et le quart d'heure des honnêtes gens qui n'arrive pas, suivant l'expression de M . About, et les républicains qui ne veulent pas être sous-préfets, suivant le mot du souverain lui-même, forcé de donner des emplois à des orléanistes, et menacé de n'avoir bientôt plus de fonctionnaires, ni même de sujets ; et la loi, la grande loi de la chute des empires, analogue à celle de la chute des corps , et u l'esprit de vertige et d'eiTeur; >? et la double sénilité du règne et du régnant; enfin le retour à la compression.
Insistons sur cette dernière cause; le cadre étroit d'un article ne nous permet pas d'approfondir les autres, pas même d'en faire une énumération complète.
L'empire aura traversé trois phases : celle de la compression brutale, qui finit en ô9 ; celle des concessions apparentes ou de la compression déguisée, qui finit en 66 ; et celle de la seconde compression brutale, qui va finir avec le règne en 69, suivant les plus nombreux , plus tôt, suiitent les autres. On voit que les trois phases de l'empire ont au fond le même caractère^ et peuvent
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recevoir le même nom, que les différences, s'il y en a, ne sont que dans la forme, dans la date, dans des détails insignifiants, intéressant tout au plus un analyste curieux et même un peu subtil, mais qu'en fin de compte et en somme, ce gouvernement, comme la Providence qu'il représente, brille surtout par la simplicité des moyens, qui sont : compression, compression, et toujours compression.
Plusieurs signes annoncent cette seconde et dernière phase de compression brutale ; par exemple un mot attribué à l'empereur et tellement conforme au sens des derniers paragraphes de son discours qu'il est au moins très-vraisemblable, u Je donnerais, aurait-il dit (c'est u je restituerais '? qu'il fallait dire ; enfin...), je donu nerais, en France, la liberté comme en Angleterre, u si, comme en Angleterre, la nation reconnaissait le u principe du gouvernement. ^7 On n'est pas plus naïf» Ainsi voilà une nation qui ne reconnaît pas le gouvernement qu'elle a expérimenté, de force, pendant quinze ans ! C'est comme le Mexique ; la France est un pays envahi, violé, conquis, arraché à lui-même, annexé; l'empire est une occupation militaire et policière. D'un autre côté, voilà un prince qui s'entête, comme Charles X. Op sait ce qui est advenu jadis de ce Bourbon à Paris ; on sait ce qui advient aujourd'hui du Hapsbourg à Mexico ; il ne faut pas être grand sorcier pour deviner ce qui adviendra demain du dernier des Napoléons.
Un professeur allemand vient de concevoir, au sujet du roi de Prusse, une pensée qu'il pourrait appliquer à fortiori à l'empereur des Français. Il offre mille florins à qui résoudra le problème suivant : u Ët^t donné un u prince infidèle à ses devoirs, trouver le moyen de le
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a rendre inoffensif, sans faire une révolution ; » il ajoute qu'il se croit sûr de garder ses mille florins, v^ette proposition pose mal la question de principe, mais ^^e a le mérite de poser admirablement bien la question de fait, en Prusse et ailleurs. Je n'aurais pas eu l'idée de la formuler ainsi, par la raison que, pour moi, un homme qui est prince (j'entends prince régnant), *^t, ipso faotOy infidèle à tous ses devoirs d'homme, et <iuant à ses devoira de })rince, je ne lui en connais <ju*un, mais impérieux et strict, c'est de s''en aller. De plus, un prince inqffensif me semble un contre-sens, une contradiction, une alliance de mots vicieuse et inintelh'gible. Telle qu'elle est cependant, cette propoi'ition nous instruit au moins des sentiments qu'inspire à ses sujets, en Allemagne, un prince qui entrave la liberté de la tribune parlementaire, porte atteinte à l'inviolabité des représentants du peuple, et fait rendre par sa cour de cassation, transformée en saint-office, des arrêts d'inquisition, de persécution et de suppression de la parole publique» Nos réserves faites, nous applaudissons à la proposition du professeur allemand.
Si la pensée de revenir à la compression brutale éclate dans le discours et les confidences de l'immonde majesté, elle n'est pas moins visible dans les derniers actes des infâmes ministres de ses crimes ; témoin la circulaire de Lavalette sur les comptes-rendus législatifs, témoin les mesures administratives et judiciaires qui pieu vent plus dru que jamais, et la grêle de communiqués, d'avertissements et de condamnations qui criblent la moindre vérité qui ose se monti*er hors de son puits ; témoin les condamnations qui ont frappé les étudiants du Congrès de Liège, et qu'on a fait pra^
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noncer par deux juridictions universitaires, afin que Tuniversité n'ait rien à reprocher à la magistrature et qu'elle ait bien, elle aussi, sa part ostensible dans la honteuse besogne de la justice impériale, et ne puisse pas quelque jour venir nier sa complicité; témoin aussi les élections, tant soit peu irrégulières et frauduleuses de MM. Frémy, Larrabure et Walewski, et les derniers soufflets donnés au suffrage universel ; témoin encore les dernières falsifications des listes électorales, et ce curieux phénomène du nombre des électeurs qui diminue à mesure que la population augmente (autrefois on se contentait de dessiner des arabesques sur le plan des circonscriptions et de découper artistement la France électorale, aujourd'hui on la rogne; elle se rétrécit comme la feau de chagrin^ et le suffrage restreint se rétablit peu à peu par les mêmes mains qui Tont tour à tour, au gré de leur besoin, défendu, combattu, fondé et renversé) ; témoin enfin les grandes rigueurs exercées contre la petite manifestation de la rue Popincourt, et l'arrestation à domicile de quatre étudiants qui n'étaient nullement coupables d'avoir entonné le chant national, et n'étaient pas même présents dans ladite rue, au moment où on criait : Yive la répU' hlique! Ces faits sont graves, il y en a d'autres; on peut donc compter le retour à la compression parmi les causes générales et profondes qui auront amené et même précipité la chute du second empire.
Si vous ajoutez à toutes ces causes dont je n'énumère que les principales, la tache de sang originelle du Deux Décembre qui couvre les commencements de ce régime, et le mépris universel qui en couvre la fin ; si vous considérez, ce qui me semble indubitable, que qui .-s'élève par le crime, se conserve et vit comme il s'est
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éiévé, et meurt comme il a vécu , peut-être penserezvous, comme moi, que les causes profondes qui amènent nécessairement la ruine d'un gouvernement subsistent actuellement, et auront inévitublement leurs effets avant trois ans.
Passons à la cause extérieure, la fameuse prédiction qu'on trouve cette année dans tous les almanachs, même dans VAlmanaeh impérial, je veux dire la préoccupation d'une fin prochaine; qu'on trouve dans tous les journaux, même officieux, même officiels, même dans le Moniteur, même dans le Livre bleu, même dans les propos des valets, même dans le discours du maître.
La prédiction pour 1869 n'est pas nouvelle, je l'ai entendue en 63; c'était même l'argument dont on se servait contre les abstentionnistes ; quand nous disions : u Le suffrage universel doit protester et non élire, a puisqu'il est privé de toutes les conditions nécessaires « à son exercice et à sa validité, et puisque l'élection <t d'un muet, d'un assermenté, est une adhésion impliu cite a l'empire, une soumission, une reconnaissance u légale, au moias une tolérance provisoire, partant u une honte, une défection, au moins une duperie, '^ on nous répondait : «< C'est vrai, et nous n'attendons u rien de l'action parlementaire, et nous savons, comme u vous, que les députés sont impuissants : c'est leur u excuset Mais l'action électorale! Voilà la grande a affaire. Le suffrage universel se réveille et veut paru 1er, laissons-le dire ce qu'il voudra, fût-ce une sotu tise. L'essentiel est qu'il parle, qu'il n'en perde pas u l'habitude. La raison lui viendra avec l'âge ; aujouru d'iiui il balbutie : opposition ! demain il criera : ré^ u volution! en 63, il demande vaguement la liberté; il
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u réclamera clairement la République en 69. At- (( tendez! *)
Voilà ce qu'on nou8 disait, à nous qui ne voulions pas attendre et qui, aujourd'hui même, si près de la fin, ne le voulons pas encore. Nous croyons toujours que l'empire pouvait tomber autrement et plus tôt; mais nous croyons aussi avec nos contradicteurs de 63, et avec tout le monde, que le soulèvement général de l'opinion va l'emporter prochainement, et qu'il ne dépassera pas la date fatale de 69 ; nous ne nous eii plaignons pas ; mais nous espérons mieux.
Énumérons rapidement quelques-uns des indices sî^ gnificatifs du pressentiment universel. Le maître parie de l'inquiétude des esprits. La parole qui dénonce cette inquiétude ne permet pas d'en douter et contribue à l'accroître. Si le maître parle ainsi dans l'égarement de sa détresse, les valets, moins intéressés et moins prudents, expriment plus clairement leurs appréhensions et trahissent plus souvent leurs alarmes; ainsi le marquis de Boissy, qui. Pan passé déjà, déchirait le voile de 60, et enti'ouvrait aux yeux du monarque efPaié les plus sombres horizons, les plus lugubres perspectives ; ainsi le prince Napoléon, qui lance un manifeste quelques minutes avant l'heure, se brouille, se débrouille, se rebrouUle et s'embrouille, et paraît perdre tout à fait la M^ni^— * la commune débâcle de sa famille; ainsi M« Ollivier, qui ne sait plus de quel côté tourner, et dont 1 inconstance est enfin fixée par l'inutUité absolue d un changement quelconque, et qui reste là, entre le pouvoir qui décline et l'opposition qui monte , désod^s ®^,*^f^?PPo>nté , refroidi dans son zèle et figé sa Huidité, immobile enfin dans son irrésolution, me ane de Buridan entre deux picotins égaux,
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OU comme une gîroutte entre deux vents conti*aîre8. Aujourd'hui, c'est le Sénat qui sonne le glas de l'empire. Je ne parle pas seulement du nouveau discours de M. de Boissy qui relève le malheureux mot de l'empereur et se déclare, pour son compte, très-inquiet ; si j'en crois une correspondance parisienne insérée dans un journal belge, le tremblement de ce grand corps de r État aurait été plus visible encore dans les coulisses <|ue sur la scène, en séance privée qu'en séance publique; la . répétition de l'Adresse aurait été plus instructive encore que la représentation, et l'inquiétude des gérontes de l'empire s'y serait formulée d'une façon plus nette et plus précise. Un sénateur, dans les bureaux, aurait proposé une phrase re.etée ensuite par la commission, et dont voici le sens : a Nous prions resu pectueusement Votre Majesté de prendre au plus u vite les mesures nécessaires pour parer aux éventuau lités menaçantes de 69. '; Rarement les Sénats savent prévoir les malheurs de si loin. Des mesures je ne me soucie guères, on sait ce que valent les expédients de la dernière heure et les parachutes déployés au dernier moment. Les mauvaises consciences sont mauvaises conseillères ; u quos vult perdere, Jupiter dementat. ?> Mais ce qui m'importe davantage, ce sont les éven» tttalités menaçantes ; elles sont donc là, au-dessus de l'horizon, visibles à Paris, montant comme une aurore et menaçantes comme elle pour les hommes de ténèbres et les œuvres de nuit. Il parait qu'on les voit, puisque le Sénat les a vues. C'est bien ; il y a des gens qui en parlent, tant mieux; et cela dans de beaux discours officiels, solennels et bien imprimés ; voilà qui me met à l'aise. £t ceux qui liront ces discours en parleront aussi ; je ne crains plus d'être seul.
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Le Livre bleu n'est pas non plus très-rassurant, et cependant c'est encore là un document qui émane d'hommes sages et hantant les hauts lieux, et vivant, pensant et écrivant dans les sereines régions du pouvoir, au'-dessus de la zone des tempêtes et des mauvaises passions. Il y est parlé sur un ton très-inquiétant de la décadence rapide de la littérature et des mœurs depuis 1852, et de la démoraliBation générale et profonde de la natibii sous le nouveau règne, et de la nécessité de trouver un prompt remède à de si grands maux. Ce passage du texte officiel me paraît quelque peu subversif. Car je ne pense pas que les blessures fûtes à la moralité d'un peuple soient comme les coups de lance d'Achille, et que la même main, la même arme qui a pu blesser, puisse aussi guérir. Le remède, quant à moi, me semble tout trouvé : sublatâ causa, tollitur effeotus. Si le Livre bleu ne l'a pas entrevu, il est certain qu'il le fait entrevoir; ce serait lui demander trop que de lui demander davantage. Comme les bons écrivains, l'auteur de ce curieux passage fait naître dans l'esprit du lecteur plus de pensées qu'il n'en exprime, et possède l'art de tiaire songer après lui.
Ce n'est pas seulement le Livre bleu qui constate les ravages de l'influence napoléonienne et le progrès de la gangrène impériale ; hier c'était Dupin qui faisait un discours contre le luxe, aujourd'hui c'est Belmontet qui écrit une satire sur l'immoralité. Dupin et Belmontet moralistes ! on n'a que les censeurs qu'on mérite.
Ainsi voilà deux hommes qui, pendant de longues années, ont vécu dans le cloaque impérial, ils ont fait de cette fange leur élément, ils s'y sont vautrés, ils s'y sont repus, ils y ont barboté, pris leurs ébats comme le
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poisson dans Teau^^ils ont respiré l'atmosphère de la grande méphitis, et ils ont dît :' Cela sent bon I et aujourd'hui, encore tout souillés et empuantis de ce séjour infect, les voilà qui viennent sur le bord et qui essaient de secouer leur servitude à l'air libre et de sécher un peu leur bonapartisme au soleil, et qui vous crient : u L'empire est une sentine ! « On pourrait leur dire : a Vous sortez bien tard, chers docteurs, et votre mo- « raie sent le renfermé. » La contradiction de ces deux philosophes est étrange, mais instructive ; c'est une des surprises que nous réservait notre malheureuse époque, c'est une des péripéties tragi-comiques du cin-» quième acte. Ah ! ne rions pas ! c'est la malédiction de la prostituée contre le marchand d'esclaves. Eux aussi, après tout, sont des victimes! seulement ce ne sont pas les plus intéressantes.
Nous avons montré dans les régions ofBcielles le pressentiment naïvement exprimé de Tévénement que nous attendons. Nous avons vu que le malade est condamné par ceux-là mêmes qui sont le plus intéressés à cacher sa maladie ; si nous cherchons ailleurs, les aveux seront plus nombreux; si nous ouvrons les journaux, nous trouverons la terrible prédiction à toutes les pages ; si nous interrogeons le grand public, si nous écoutons la rumeur qui monte des villes, nous entendrons la grande voix qui crie trois fois : Malheur ! la veille des grands écroulements; si nous nous promenons dans Paris nous lirons le : Manè, Thécely Phares^ écrit sur tous les mura. Trois citations, empruntées aux journaux des derniers jours, termineront cette revue nécessairement très-incomplète des prédictions pour 69.
Le Catholique, du 1*' février, consacre un article à démontrer, tout en déplorant le âtit, que u la démo-
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u cratîe monte «) et qae u son prochain avènement est (( inévitable. »
Le Courrier français s'exprime ainsi : u II est suru tout indispensable que le gouvernement adopte w?/ u système quelconque ; on ne gouverne qu'à ce prix. •*
Or, comme il n'a jamais eu de système et n'en aura jamais, il est clair qu'il ne gouvernera pas lonortemps.
£nfin la Presse : u En 1863 nous avions des illiiu sions et des espérances que nous déclarons hautement u ne plus avoir en 1866 ; à cette époque nous croyions u à la liberté par l'initiative impériale; maintenant u nous ne croyons plus qu'à la liberté par le sùfFrage u universel. ''
Toujours 69 ! — On sait d'autre part que ledit suffrage ne peut donner au peuple la liberté, sans donner à l'empereur son congé ; l'empire ne peut épouser la liberté ; il y a incompatibilité d'humeur. •
Il n'est peut-être pas sans intérêt de rapprocher de cette profession de foi de la Presse^ celle d'E. OlHvier, dans la dernière session : u La patience est nécessaire a en face du gouvernement impérial (oh ! oui !), le seul u gouvernement capable de donner, un jour, tonte la « liberté. >?
Ollivier dit : oui ; Girardin dit : non ; 1869 les mettra d'accord.
Les causes connues des révolutions antérieures subsistent en 1866, plus graves, plus nombreuses, accompagnées de causes nouvelles. Le pressentiment général qui manque quelquefois, comme en 48, aujourd'hui ne manque pas. La ruine du despotisme impérial est imminente et prévue, et je m'en réjouis ; mais on se contente de la prévoir, et c'est ce qui m'afflige. On se frotte les mains, puis on se croise les bras \ on chante victoire en
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face de l'ennemi encorç debout ; on vend la peau de l'ours, et il court encore. On dit comme le musulman : C'est écrit, cela sera, et on ne fait rien pour que cela soit un quart d'heure plus tôt. L'événement est si certain et si prochain qu'on se croit dispensé d'y coopérer; il semble que l'empire soit démoli par des ouvriers invisibles, on entend les coups de pioche, on voit tomber les pierres et chanceler l'édifice ; la foule regarde et laisse faire les dieux. La Révolution se fait toute seule, le peuple français ne veut être que spectateur de son propre triomphe , et il n'est pas bon^ que cela se passe ainsi. Voici ce que j'entends dire à ces millénaires de 66 qui attendent immobiles, dans le calme de la certitude, le jugement dernier de l'empire et le Messie de 1869 : • u Combattre aujourd'hui quand le succès est sûr i( demain ? à quoi bon? attendons 69. Le château de u cartes vacille, et penche, et va tomber ; à quoi bon u souffler dessus? Dans ce grand tremblement, on ne a sait même plus de quel côté il penche, et l'on dirait u qu'il penche de tous les côtés. Attendons ! La guerre « était le grand ressort de l'empire, et le grand ressort u est cassé. Les finances en étaient le nerf, et le nerf u est rompu, Juarez a tué la guerre; Fould a tué les u finances; attendons. Tout le monde aujourd'hui u parle de liberté, et cela depuis trois ans; tout le ce inonde, même le Sénat, qui vient d'en faire la théou rie, une jolie théorie, ma foi ! qui, si elle n'est ni vraie u ni bien trouvée, est du moins originale et inédite. Il u y a donc une immense expansion du sentiment popuu iaire, en même temps qu'il y a une légère recrudesu cence de la compression impériale. Or si la compresu sion augmente d'un côté, tandis que l'expansion u augmente de l'autre, il est bien clair que la machine
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« va sauter ; il faut être bête comme une locomotive, u pour De pas comprendre cela. Attendons 69 ! n
Voilà qui va fort bien, et je crois, comme vous et plus que vous, à tous ces symptômes certains, à tous ces infaillibles signes. Je vois comme vous cette agonie, et je ne veux pas attendre ! L'opinion monte, c'est vrai; rapide, je le sais; irrésistible, j'en conviens ; mais pourquoi dire au flot : u Tu n'iras pas plus vite. Tu vas u bien, va tout seul ! v L'empire se meurt, l'empire est mort! c'est avec ce cri qu'on le fait vivre... jusqu'en 1869, bien entendu. Il s'agit de l'achever, et non de l'écouter râler ; il ne faut pas lui tâter le pouls, mais lui serrer la gorge ; il faut sonner la dernière charge et non la future victoire. Je sais comme vous qu'il ne passera pas la date fatale ; mais aidez donc un peu le ciel qui vous aide si bien.
i( Bah ! dites- vous encore, l'empereur est très-roa- « lade, et, morte la bête, mort le venin ; l'homme emu porte le régime ; autant vaut cette fin qu'une autre, ff Non, cent fois non ! cette fin n'est qu'un coup de hasard ; et c'est un coup de justice qui doit délivrer la nation. Ne savez-vous pas d'ailleurs que l'empereur se porte bien ? il ne se dit malade que pour vous faire plaisir. Il promet aux Français tout ce qu'ils désii'ent, sa mort, la liberté, n'importe, pour faire attendre ; il n'est pas plus prêt à octroyer l'une que l'autre. N'attendons pas !
Je sais comme vous que l'empire est menacé de dfx sortes de mort; qu'il n'a que l'embarras du choix ; qu'il peut périr ou par une banqueroute, ou par une révolte militaire, ou par un attentat, ou par une conspiration de palais, ou par une invasion, ou par une émeute, ou par une explosion de chauvinisme contre l'humiliation du drapeau, ou par une explosion de raison publique
l'eohbancb de 1869 19
contre "ne soconde guerre au Nouveau Monde, on par un sénatus-consulte de déchéance, ou par l'initiative révolutionnaire de quelques députés, ou par des banquets politiques, ou par une manifestation imposante de la tribune, ou de la presse ou de la rue, ou par un soulèvement général, ou enfin par le fameux plébiscite de 1869y que vous attendez et que je ne veux pas attendre ; sans compter les moyens que j'oublie, et ceux que j'ignore, et ceux que je ne veux pas dire.
Je sais tout ceJa comme vous, je sais que les temps sont proches, que la dernière échéance est inéluctable ; mais avez-vous mesuré la somme de mal que représentent trois années de despotisme? avez-vous compté le nombre des victimes? voulez-vous accroître d'autant les douleurs de la patrie ?
Il me semble qu'il est trop facile et partant quelque peu honteux d'attendre , même certaine , l'échéance (le 1869.
LE DEUX DECEMBRE
LA MORALE
S'il est une vérité admise aujourd'hui par tout philosophe digne de ce nom, c'est que la politique est inséparable de la morale ; et s'il est un fait dans l'histoire qui soit une démonstration éclatante de cette vérité, c'est l'usurpation militaire du Deux Décembre, qui n'est pas même un crime d'Etat, mais un crime de droit commun.
Une bonne définition de la politique et de la morale suffirait pour éclairer ces questions encore obscures pour le grand nombre. La morale (proprement dite) est la science des justes rapports des hommes entre eux, dans la vie individuelle et privée, et la politique est la la science des justes rapports des hommes entre eux, dans la vie collective et publique. La politique est une morale sociale, comme la morale est une politique privée, toutes les deux démontrables, toutes les deux inséparables, toutes les deux ayant même objet, même but, même moyen, même critérium, étant par ainsi philosophiquement identiques. Leur objet à toutes les deux est la nature humaine ; leur but, le bonheur des hommes ; leur moyen, la justice; leur critérium, celui de toutes
les autres sciences, la conformité avec la nature des choses, prouvée par l'expérience et la raison. Elles ne diffèrent que comme cent autres sciences morales di^rent entre elles, s' étant attribué une part circonscrite et définie dans le vaste champ de la nature morale, où d'autres sciences qui n'ont pas même de nom encore, viendront un jour se créer et s'approprier un domaine ; elles définissent toutes les deux les droits et les devoirs. Tune dans une sphère plus étroite, l'autre dans une sphère plus étendue; elles régissent, sous différentes formes, les différentes applications d'une seule et même loi, et ne diffèrent que comme deux messagers, qui vont porter en différents lieux le même ordre. Elles collaborent à une œuvre commune, l'amélioration des sociétés et de l'espèce humaine, par les mêmes moyens qui sont la vérité, la vertu, le développement harmonique des facultés, la satisfaction normale des besoins et la convergence des intérêts, et pour dire plus que tout cela en un seul mot, par la découverte et l'application des lois de la nature humaine. Elles ne peuvent pas plus se contredire entre elles que la physique et la chimie. Quand une donnée d'une science est démentie par une autre donnée d'une autre science, il faut nécessairement que la première donnée soit fausse, ou la sei^onde, ou toutes les deux, puisque les lois de la nature sont universelles et que la vérité ne saurait être en désaccord avec elle-même. Je conclus que ce qui est faux en morale, est faux en politique et réciproquement. Toutes les fois que vous verrez une politique qui se brouillera avec la morale, méfiez-vous! La politique n'est qu'une morale générale. Elle ne peut blesser la morale sans se blesser elle-même ; la violer, sans se détruire. Une politique en opposition avec la morale, cesse
BT LA HOBALB III
d'être politique et devient brigandage. La politique et la morale ne sont que deux parties indissolubles d'une seule et même science ; dualité apparente, unité réelle ; ces deux sciences n'eu font qu'une : la science des droits et des devoirs.
Quand on a vu clairement cette unité profonde, cette identité finale de la morale et de la politique, il devient plus facile de comprendre les phénomènes moraux et de juger les actions des hommes. La violation d'une loi morale recevra différents noms, et sera inégalement appréciée, flétrie ou réprimée, selon que le violateur en sera conscient ou inconscient, et que la loi violée sera bien ou mal comprise, plus ou moins connue, parfaitement définie ou complètement ignorée, en un mot, selon l'état de la science et de l'opinion tant du violateur que de ses juges. C'est pourquoi la même action mauvaise, la même violation pourra, selon le degré d'instruction et de culture morale de chaque époque, être innocente, approuvée et même louée et admirée, ou, au contraire, accusée, blâmée et même flétrie et abominée, et parutre, selon les temps, sublime, puis médiocre, puis indifférente, puis suspecte, puis erronée et finalement vicieuse, coupable, délictueuse et criminelle. Chaque époque a sa science morale et sa conscience morale, son intelligence du bien et du mal, et sa critique propre, pour juger les actions humaines. Mais la science et la conscience sont soumises à la loi du progrès, et la lumière se fait graduellement dans l'une et dans l'autre. Nous avons, nous, pour éclairer sous nos yeux le monde moral, les lumières concentrées des quatre grands foyers de la science grecque, de la science romaine, de la philosophie fran- ^tdse du XY III* siècle et de la révolution française de 89.
LE DEUX DÉCEMBRE
Il s'agit de savoir si notre conscience politique, ainsi éclairée, est, oui ou non, en état de juger le plus grand des crimes, le crime d'usurpation, et de résoudre la question résolue par tous les honnêtes gens d'Athènes au temps de Pisistrate, et par ceux de Rome au temps de César. Il s'agit de savoir si notre esprit se hausse jusqu'à comprendre ce que comprenaient si facilement les anciens, si nous admettons enfin une vérité admise par l'antiquité tout entière , et si nous voulons bien reconnaître aujourd'hui un droit universellement reconnu autrefois par la conscience politique grecque et par la conscience politique romaine et par la conscience politique française, aux époques de lumières et de liberté ; un droit que peuples et rois invoquent contradictoirement, les uns pour le livrer, les autres pour le violer, dans nos temps anarchiques, cahotiques, amphigouriques et amphibologiques de droit divin et de droit humain, de monarchie héréditaire et de suffrage universel ; un droit antérieur et supérieur à tous les autres ; un droit imprescriptible et inaliénable ; un droit si sacré que les théoriciens croient devoir l'entourer des sanctions les plus redoutables, et que des philosophes comme Platon, des hommes d'Etat comme Cicéron, des pères de l'Eglise comme saint-Thomas d'Aquin, des publicistes comme Milton et Montesquieu, n'hésitent pas à déclarer légitimes, pour le défendre, tous les moyens, même la force, même le tyrannicide ; un droit si simple qu'il n'a pas fallu moins de dix-huit cents ans d'oppression politique et religieuse, d'absolutisme royal et de tyrannie divine, pour en obscurcir la notion dans les consciences ; le droit qui appartient à un peuple d'être maître chez lui, comme le charbonnier dans sa maison ; le droit de conserver tous ses droits et de rem-
ET LA MORALE
plir tous ses devoirs, le droit d'être homme, en un mot :
La souveraineté nationale.
Il s'agit de savoir si nous avons complètement perdu la notion de ce di'oit de souveraineté ; si nous sommes absolument incapables de l'exercer, ou de le défendre, ou de le revendiquer, ou même de le comprendre;
Je ne le crois pas.
Il s'agit de savoir si nous ignorons, ou si nous avons oublié à tout jamais ce que tant de grands hommes avaient cru nous enseigner pour toujours, et si l'humanité a encore une fois perdu ses titres que Montesquieu avait retrouvés, et si, le Christianisme aidant, notre espèce est retombée en enfance;
Je ne le crois pas.
Si donc le peuple français, après avoir vu si loin et si clair dans le monde moral, n'a pas été frappé tout à coup d'une cécité complète ; si nous lisons encore, et si tant d'incontestables vérités morales découvertes par les anciens, reconquises, démontrées, développées, fécondées par les modernes, et proclamées par nousmêmes , n'ont pas péri pour nous dans la catastrophe du Deux Décembre ; si, grattant la boue, et lavant le sang, nous pouvons retrouver encore sur nos drapeaux, sur nos murs, et sur les tables de nos lois, les sublimes devises de notre affranchissement, et le texte glorieux de nos constitutions ; si sous la tache de honte, nous déchiffrons encore le nom de nos libertés; si nous sommes encore capables d'apprendre, ou au moins de nous souvenir ; mais, avant tout, et surtout, si nous ne séparons pas la politique de la morale, il ne doit pas nous être impossible de comprendre que ceux qui attentent à notre souveraineté sont des malfaiteurs.
LB DBUX DÉCEMBRE
comme ceux qui attentent à notre boui'se, et que la souveraineté nationale étant le plus sacré des droits, et le plus précieux des biens, Pusurpation est le plus criminel de tous les attentats.
Examinons s'il est vrai que les hommes 4e Décembre ont commis cet attentat; et, cela étant, avec qui et par quels moyens ils ont exécuté leur dessein, et dans quelle mesure la morale a présidé à leurs actions et à celles de leurs associés ; et si, par hasard, nous découvrons que l'intérêt public était le moindre de leurs soucis, et le salut public la plus rare de leui's préoccupations; si un examen attentif de leur conduite nous apprend que dans leurs conceptions soi-disant politiques, tout respect de la loi a été oublié, tout scrupule écarté et toute pudeur perdue ; que toute idée de justice a été courageusement repoussée et même héroïquement sacrifiée ; toute scélératesse utile acceptée les yeux fermés, et toute condition de succès religieusement observée ; si le droit a été violé, le devoir méconnu, Phonnêteté ajournée , s'ils ont dit : Périsse notre honneur plutôt que notre ambition ! et s'ils n'ont sauvé d'auti-e société que leur bande, et étouffé d'autre révolte que celle de leur conscience, qui, du reste, était peu redoutable ; si la moi-ale, inséparable de la politique, en a été constamment séparée ; si on n'en trouve trace nulle part, ni dans le but poursuivi, ni dans les moyens employés, ni dans l'usage de la victoire, ni dans le long exercice du pouvoir, ni dans les adhésions reçues, extorquées, dérobées ou supposées, ni dans le monstrueux épanouissement de l'horrible floraison impériale; s'il est clair enfin, que tout cela n'a rien à voir avec la morale, et que la politique est étrangère à l'événement ; alors peut-être le lecteur, enHn désabusé, comprendra